•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
analyse

Opioïdes : l’avidité des pharmaceutiques

Une bouteille d'OxyContin devant les étagères d'une pharmacie.

Purdue souhaite conclure une entente de 11,5 milliards $ US mettant fin à toutes les poursuites liées aux opioïdes.

Photo : Reuters / George Frey

Gérald Fillion

La condamnation de Johnson & Johnson dans l’affaire des opioïdes et l’entente de 12 milliards de dollars américains que souhaiterait conclure Purdue Pharma pour mettre fin aux poursuites sont consternantes. Elles illustrent l’avidité de dirigeants qui cherchent à générer plus de profits, des marges plus élevées pour enrichir des actionnaires insatiables. La santé publique a-t-elle été sacrifiée sur l’autel du profit?

Nous savons aujourd’hui que plusieurs pharmaceutiques ont fait croire à des milliers de médecins que les bénéfices des opioïdes étaient supérieurs à leurs effets néfastes. Elles ont sous-estimé les risques, notamment ceux associés à une dépendance marquée à ces médicaments. Des documents déposés en cour aux États-Unis montrent clairement que des entreprises savaient qu’il y avait des risques majeurs de dépendance.

Non seulement elles connaissaient les risques, mais elles ont fait fi des dangers pour encourager les médecins à prescrire toujours plus d’opioïdes. Le jugement rendu en Oklahoma en début de semaine est troublant.

Le juge Than Balkman a condamné la multinationale américaine Johnson & Johnson à payer 572,1 millions de dollars à l’État pour son rôle dans la création de l’épouvantable épidémie de consommation d’opioïdes qui a ravagé les États-Unis et qui a fait 400 000 morts de 1999 à 2017. La somme consentie par le juge est plus faible qu’attendu, mais c’est tout de même une condamnation que va contester l’entreprise, qui a décidé d’appeler de cette décision. Cette entreprise a encaissé des revenus de 82 milliards de dollars en 2018.

Les parties en présence au procès se sont entendues sur quelques statistiques révélatrices de la crise des opioïdes. En Oklahoma, de 1994 à 2006, les prescriptions d’opioïdes ont été multipliées par quatre. Et de 2011 à 2015, dans cet État seulement, 2100 personnes sont mortes de surdose d’opioïdes sous prescription. En 2015, 326 millions de pilules d’opioïdes ont été distribuées dans l’État, une moyenne de 110 comprimés par adulte. En 2017, 4,2 % des nouveau-nés ont dû subir des traitements en raison de troubles de dépendance.

L’enjeu, selon le juge Balkman, c’est l’avidité de Johnson & Johnson. Il est clair, dans son esprit, que la preuve a été faite que l’entreprise a mené des campagnes de marketing qui ont induit le public en erreur dans la promotion des analgésiques Duragesic et Nucynta. L’entreprise a nui au public, a-t-il dit, ce que rejette catégoriquement Johnson & Johnson, qui affirme ne pas être la cause première de la crise parce qu'elle ne détient même pas 1 % du marché des opioïdes aux États-Unis.

Dans le jugement, toutefois, il est écrit que les défendeurs, agissant de concert avec d’autres, se sont lancés [à la fin des années 1990] dans une campagne majeure au cours de laquelle ils ont eu recours à du marketing avec et sans marque de commerce pour disséminer des messages comme quoi la douleur n’était pas suffisamment traitée. Selon le magistrat, Johnson & Johnson et d’autres sociétés pharmaceutiques ont inventé un problème en faisant une telle affirmation.

La décision indique aussi que les défendeurs évoquaient dans leur communication auprès des professionnels un faible risque d’abus et un faible danger à prescrire des opioïdes pour traiter la douleur. Les entreprises sont allées jusqu’à dire aux médecins que les patients qui réclament de plus fortes doses et des prescriptions rapprochées n’expriment pas une dépendance, mais une souffrance, un manque de traitement. Les pharmaceutiques encourageaient ainsi les médecins à prescrire davantage d’opioïdes.

Les médias américains ont rapporté, par ailleurs, que Purdue Pharma propose de conclure une entente globale de 11,5 milliards de dollars pour mettre fin à toutes les poursuites liées aux opioïdes. La famille Sackler, propriétaire de Purdue, l’une des familles les plus riches des États-Unis, appuierait l’entente à l'amiable. La famille fournirait au moins 3 milliards de dollars.

Purdue se placerait sous la protection des tribunaux, créerait une fiducie d’utilité sociale détenue par les gouvernements locaux et étatiques. Les actifs – liquidités, assurances, profits de l’OxyContin et autres médicaments – rapporteraient environ 7 milliards de dollars, dont 4 milliards seraient tirés des bénéfices générés par les analgésiques. La vente par Purdue d’une entreprise qu’elle détient au Royaume-Uni, Mundipharma, rapporterait 1,5 milliard de dollars.

Cette entente permettrait à Purdue d’éviter un procès. À 11 ou 12 milliards de dollars, on peut penser que l’entreprise pourrait bien s’en tirer, étant donné que l’OxyContin aurait rapporté à Purdue au fil du temps plus de 35 milliards de dollars en profits.

Selon Amélie Quesnel-Vallée, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les politiques et les inégalités de santé de l’Université McGill, les conséquences de la crise des opioïdes devraient coûter bien plus cher.

Si on regarde le cas des grandes compagnies de tabac aux États-Unis [...] elles se sont retrouvées, vers la fin des années 90, à conclure une entente qui les amène à payer environ 9 milliards de dollars par année depuis, aux États-Unis, de l’argent qui va aux États américains pour gérer les conséquences de la consommation de cigarettes, a-t-elle expliqué à RDI économie mercredi. Bien sûr, il y avait beaucoup plus de personnes qui consommaient des cigarettes que de personnes qui consomment des opioïdes, mais on voit l’ordre de grandeur.

C'est une crise de santé publique que tous les citoyens doivent payer aujourd’hui, aux États-Unis comme au Canada d’ailleurs.

En 2015, on a évalué les coûts en santé publique à environ 500 milliards de dollars aux États-Unis. Les opioïdes, le marketing agressif cité par la cour et le risque sous-estimé des effets de ces médicaments représentent des excès qui ne sont pas acceptables.

Au nom du profit, une crise épouvantable a été créée. C’est certainement la part la plus sombre de notre système économique.

Industrie pharmaceutique

Économie