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Commission sur l'avenir des médias : les GAFA au banc des accusés

Le reportage de Louis-Philippe Ouimet

Photo : Flavie Villeneuve

Radio-Canada
Mis à jour le 

La commission parlementaire qui se penche sur l'avenir des médias, mis à rude épreuve par la chute des revenus publicitaires accaparés par les géants du web, comme Facebook et Google, a amorcé ses travaux, lundi, en l'absence de la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy.

Les grandes plateformes numériques que sont Google, Apple, Facebook et Amazon – appelées GAFA – ont été montrées du doigt à plus d'une reprise au cours de cette première journée d'audiences de la Commission de la culture et de l'éducation de l'Assemblée nationale consacrées à une industrie des médias en crise.

Nombre d'intervenants, parmi lesquels se trouvaient plusieurs syndicats regroupant des journalistes, ont martelé qu'elles s’enrichissaient en recyclant la propriété intellectuelle d’autrui et vampirisaient les revenus publicitaires.

Les revenus des médias ont migré vers les courroies de transmission, qui font de l’argent en distribuant le contenu journalistique produit par des journalistes sans y investir un sou, a résumé la journaliste Laura-Julie Perreault, présidente sortante du Syndicat des travailleurs de l'information de La Presse (STIP).

Le Centre d’étude sur les médias a calculé qu’entre 2012 et 2017, les médias ont vu leurs revenus publicitaires diminuer de 29 %, alors qu’ils ont été multipliés par 2,2 sur les plateformes numériques des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) qui accaparaient, en 2017, 40 % du marché publicitaire.

En point de presse, la députée libérale de Verdun, Isabelle Melançon, avait planté le décor, y voyant le nœud du problème. Facebook et Google peuvent aller chercher jusqu'à 75 % du dollar en publicité, qu'ils envoient directement en Californie.

Un avis partagé par la députée de Québec solidaire Catherine Dorion, convaincue que le temps est venu d'aller chercher cet argent-là dans les poches des grosses compagnies de la Silicon Valley qui font des centaines de millions chez nous, au Québec, sans payer aucun impôt.

Les partis d'opposition ont d'ailleurs déploré l'absence de représentants étrangers de ces plateformes numériques.

Une personne utilise un téléphone cellulaire devant un écran affichant des logos de Google, Apple, Facebook et Amazon.

Les intervenants ont dénoncé le traitement de faveur réservé aux GAFA, qui contribue selon eux à la crise des médias.

Photo : Getty Images / DAMIEN MEYER

L'idée de leur imposer une redevance a fait l'objet de recommandations de la part de plusieurs des personnes et groupes ayant témoigné.

Il faut applaudir la décision de la France, qui n'a pas eu peur d'imposer une taxe de 3 %, non pas sur les bénéfices, mais sur le chiffre d'affaires des GAFA, a par exemple soutenu le président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), Daniel Boyer, qui a réclamé une intervention rapide du gouvernement.

Pour ajouter l'insulte à l'injure, ces mêmes géants, qui ne produisent aucun contenu journalistique, vampirisent les médias traditionnels, empochent les revenus publicitaires et ne paient aucune redevance pour la production de ce même contenu. Et en plus, ils ne sont pas tenus de contribuer à la création de contenu canadien, a-t-il déploré.

Il faut à tout prix que le gouvernement fédéral établisse une certaine équité fiscale en forçant Facebook et Google, notamment, à payer taxes et impôts, a-t-il ajouté.

Un problème de revenus, pas de popularité

La Presse, qui au cours des dernières années a effectué un virage numérique et s'est convertie en organisme sans but lucratif (OSBL), n'a jamais eu autant de lecteurs de toute son histoire, avides d'une information véridique en cette ère de désinformation et de montée des populismes, a souligné Mme Perreault. La crise des médias n’en est pas une d’utilité ou de popularité, c’en est vraiment une de revenus.

La journaliste a mis en évidence l'effet du travail des journalistes sur la société et sur les débats politiques, évoquant la commission Charbonneau et le mouvement #MoiAussi.

Peut-on seulement s’imaginer une campagne électorale sans journalistes professionnels? Peut-on seulement imaginer si les seules sources de nouvelles étaient les communiqués de presse des partis politiques, des multinationales et les communications préparées par des blogueurs dans leur sous-sol?

Anne-Julie Perreault, journaliste à « La Presse »

Pour sortir de la crise, les intervenants ont proposé diverses avenues, dont des crédits d'impôt sur la masse salariale, des murs payants dans les médias, la création d'un fonds consacré à l'information, des pressions sur Ottawa pour plus d'équité fiscale ou une taxe sur les appareils électroniques.

Un problème ciblé : la gratuité. Plus personne ne veut payer pour accéder à une information régionale de qualité, a déploré la journaliste Marie-Ève Martel, de La Voix de l’Est, l'un des journaux du Groupe Capitales Médias, acculé à la faillite.

De nombreux médias régionaux ont d'ailleurs fermé leurs portes au cours de la dernière décennie.

Collectivement, nous avons oublié la valeur du journalisme, a commenté la journaliste, auteure de l'essai Extinction de voix, un plaidoyer pour la sauvegarde de l'information régionale. Celle-ci a vu la salle de rédaction du quotidien de Granby fondre comme neige au soleil au fil des ans.

Patrick White, professeur de journalisme et fondateur du Huffington Post Québec, a proposé de mettre fin à la gratuité complète en prévoyant une part de contenu payant, en dépit du fait que 85 % des Québécois ne sont pas prêts à payer pour s'informer.

À l'instar du STIP et de Mme Martel, il a estimé que le gouvernement devrait faire paraître ses publicités dans les hebdomadaires et quotidiens québécois.

Mme Martel a en outre prôné certains changements législatifs, par exemple en réformant la Loi sur l’accès aux documents publics et la protection des renseignements personnels, de façon à rendre le gouvernement et les municipalités plus transparents.

La Confédération des syndicats nationaux (CSN) a pour sa part suggéré une taxe de 1 % sur les appareils électroniques, qui servirait à créer un fonds réservé au journalisme.

Déplorant un statu quo [...] intenable, M. Boyer a appelé le gouvernement à mettre en place plusieurs solutions simultanément, tellement la crise a pris de l'ampleur.

M. White a en outre souligné le rôle central de La Presse canadienne, le nerf de la guerre de l'écosystème médiatique, et mis en garde contre l'effet domino de la crise de financement sur cette agence de presse. On ne peut pas imaginer le Québec sans La Presse canadienne, a-t-il ajouté, soulignant la grande quantité de ses contenus diffusés dans la grande majorité des médias, qui sont ses clients. Il y a deux ans, elle avait pourtant été écartée du programme provincial, a-t-il rappelé.

Le syndicat des journalistes de La Presse a lui aussi vanté la contribution de La Presse canadienne, sans laquelle les reporters du quotidien ne pourraient pas produire autant de contenu maison.

La ministre Roy absente

Nathalie Roy, à l'extérieur de l'Assemblée nationale, regardant un journaliste.

Le Parti québécois a critiqué l'absence de la ministre Nathalie Roy à la Commission.

Photo : Radio-Canada

La ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, a dit se réjouir du début de la Commission, affirmant avoir un grand intérêt pour ces travaux et les conclusions qui en résulteront.

Elle n'a cependant pas participé aux travaux de la Commission, ce qu'a déploré le député péquiste Harold Lebel. Si elle met autant d'espoir dans la Commission, elle devrait être là pour entendre les gens qui témoignent durant cette consultation, a-t-il fait valoir en mêlée de presse.

Trop peu, trop tard pour le Groupe Capitales Médias

La Commission prévoit, à l'issue de ses travaux, dresser un portrait des médias d'information locaux, régionaux et nationaux au Québec et déterminer des pistes de solution devant les différents défis auxquels fait face l'industrie, notamment le financement aux entreprises et aux organismes dans l'atteinte de l'équité fiscale, leur présence régionale et la valorisation du rôle local de l'information, la viabilité des modèles d'affaires à l'ère du numérique et leur indépendance.

Cette semaine, lors des audiences de la Commission qui se dérouleront jusqu’à vendredi, on entendra au moins 36 groupes et intervenants, dont des médias comme Radio-Canada, Le Devoir, La Presse et Québecor Média, ainsi que des chercheurs, des professeurs, des syndicats et des associations professionnelles.

Les travaux de la Commission surviennent une semaine après que le Groupe Capitales Médias eut rendu un avis d'intention pour se placer sous la protection de la Loi sur la faillite et l'insolvabilité.

Le gouvernement Legault a indiqué quelques heures plus tard qu’Investissement Québec octroierait un prêt maximal de 5 millions de dollars à l'entreprise, ce qui lui permettra de se protéger de ses créanciers.

Des solutions à la crise des médias

Avec les informations de La Presse canadienne

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