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La légende de Wawa, ou le « cimetière » des auto-stoppeurs canadiens

Deux personnes font de l'auto-stop.

Des auto-stoppeurs en attente à Wawa.

Photo : Radio-Canada / Jean Loup Doudard

Justine Cohendet

La petite ville nord-ontarienne de Wawa n'a pas bonne réputation parmi les auto-stoppeurs. Selon la légende, cette localité, qui surplombe le lac Supérieur, serait un « trou noir », un « cimetière », « le pire endroit au Canada pour faire du stop ». À tel point que certains voyageurs n’auraient jamais réussi à quitter la petite municipalité et auraient fini par s’y installer. Mythe ou réalité? Radio-Canada est partie sur les traces des « pouceux » de Wawa.

Dans la petite municipalité d’à peine 2600 habitants, rares sont ceux qui n’ont pas une anecdote à raconter sur un auto-stoppeur resté coincé à Wawa.

L’office du tourisme est notre premier arrêt et nous ne sommes pas déçus. Il y a cette histoire d’un homme qui n’aurait jamais réussi à se faire prendre en stop, il y a plusieurs années, et qui aurait fini par se marier avec une fille d’ici, dit Barbara Leschishin, une des employées. Mais Mme Leschishin ne [sait] pas qui est cette personne .

Barbara derrière le comptoir de l'office du tourisme de Wawa.

Barbara Leschishin dit qu'elle a vu des auto-stoppeurs attendre pendant plusieurs heures, le long de la Transcanadienne, dans l'espoir qu'une voiture s'arrête.

Photo : Radio-Canada / Justine Cohendet

Un kilomètre plus loin, au centre communautaire, nous rencontrons Isabeau Allard. Cette employée, originaire du Québec, réside à Wawa depuis plusieurs années. Elle ne connaît pas l’anecdote de Barbara Leschishin, mais elle en a une autre pour nous.

Il y a quelqu’un qui raconte qu’il voyageait à travers le pays et qu’il est resté pris à Wawa parce qu’il ne trouvait personne pour l’embarquer. Ça fait quelques années maintenant, il habite ici, il a trouvé un emploi.

Isabeau Allard, employée du centre communautaire de Wawa
Isabeau Allard dans le centre communautaire de Wawa.

Isabeau Allard sait que Wawa, sa ville d'adoption, n'a pas bonne réputation auprès des auto-stoppeurs.

Photo : Radio-Canada / Justine Cohendet

Mais Isabeau Allard ne se souvient pas non plus du nom de cette personne. J’ai juste un visage en tête, dit-elle. La jeune femme, dans la trentaine, appelle un de ses collègues dans l’espoir de retrouver le nom ce fameux ancien auto-stoppeur aujourd’hui installé à Wawa. Sans succès.

Au magasin général de la ville, le Young’s General Store, Bradley Vachon-Case sourit lorsqu’on lui demande s’il a lui aussi une histoire d’auto-stoppeur à raconter.

On appelle ça Hitchhiker’s Hellhole [l’enfer des auto-stoppeurs].

Bradley Vachon-Case, habitant de Wawa

Honnêtement, je ne sais pas d’où ça vient, ça fait longtemps qu’on est connus pour ça, je ne comprends pas, les personnes sont prises icitte pour trois jours, c’est drôle, raconte-t-il d’un air amusé.

Bradley Vachon-Case l’affirme, la légende se vérifie. L’autre jour, un gars est entré dans son magasin et lui a demandé combien de temps il fallait attendre pour se faire prendre en auto-stop.

Je lui ai dit : "Une couple d’heures", car c’était une belle journée, raconte Bradley. Il m’a répondu : "Je ne pense pas, ça fait déjà deux jours que je suis pris ici.''

Les anecdotes se multiplient, mais impossible de mettre la main sur le nom d’un de ces fameux auto-stoppeurs restés coincés à Wawa.

Nous décidons alors de pousser la porte de Johanna Rowe, une historienne locale.

Il y a deux légendes urbaines qui circulent, explique-t-elle. La première ressemble à celle que Barbara Leschishin, l’employée du centre d’information touristique de Wawa, nous a racontée. Celle de ce "pouceux" qui serait resté coincé ici si longtemps qu’il aurait fini par se marier à une des serveuses du restaurant dans lequel il allait manger chaque jour.

La nouvelle oie de Wawa.

Symbole de la petite ville nord-ontarienne, l'oie de Wawa se situe à l'intersection entre la Transcanadienne 17 et la route 101.

Photo : Radio-Canada / Erik White CBC

La seconde légende parle d’un auto-stoppeur qui serait devenu le maire de la ville, dit-elle.

Mais Johanna Rowe n’a jamais réussi à prouver la véracité de ces deux histoires. J’ai parlé à des aînés de notre communauté et personne ne sait d’où viennent ces légendes, explique-t-elle avant de s’interroger : Peut-être que des auto-stoppeurs sont restés coincés ici trop longtemps et ont décidé d’inventer des histoires à propos de notre ville!

Un fond de vérité

La réponse à nos questions viendra finalement de Linda Mahood, professeure d’histoire à l’Université de Guelph.

Selon elle, la légende des « pouceux » de Wawa remonte au début des années 1970, lorsque plusieurs centaines de personnes faisaient de l’auto-stop le long de la Transcanadienne.

Wawa a hérité d’une mauvaise réputation dès cette époque, explique-t-elle. De nombreux auto-stoppeurs, qui traversaient le Canada, se retrouvaient régulièrement coincés dans la petite municipalité parce que la circulation y est beaucoup plus faible qu’ailleurs, explique la professeure. Certains jours, ils pouvaient être des dizaines, voire des centaines à tendre le pouce.

Si on vous déposait à Wawa, vous pouviez littéralement attendre des jours pour qu’une voiture vous prenne et vous amène à Thunder Bay.

Linda Mahood, professeure d’histoire à l’Université de Guelph
Une carte géographique montre l'emplacement de Wawa, au nord de la baie de Michipicoten, dans le lac Supérieur.

Wawa se trouve à plus de 200 kilomètres de Sault-Sainte-Marie et à près de 500 kilomètres de Thunder Bay.

Photo : Radio-Canada / Camile Gauthier

De fil en aiguille, les auto-stoppeurs du pays se sont mis à conter leurs mésaventures. Chacun racontait combien de temps il était resté coincé à Wawa, dit Linda Mahood, qui explique que les auto-stoppeurs ont rapidement commencé à faire des blagues sur le sujet.

Les gens disaient : “J’ai attendu tellement longtemps que je me suis marié" ou "Il a attendu tellement longtemps qu’il s’est marié" et à force de faire cette blague, la légende est née, dit-elle en souriant.

Ça fait partie de la culture des auto-stoppeurs de raconter des histoires et de les embellir.

Linda Mahood, professeure à l'Université de Guelph

Le mythe du cimetière des "pouceux" s’est rapidement ancré dans la culture populaire. Dès 1972, le groupe canadien Crowbar évoquait la petite ville nord-ontarienne dans l’une de ses chansons. Chaque fois que vous voulez traverser le pays, vous devez passer par Wawa, en Ontario. [...] Plus vous y passez de temps, plus vos cheveux poussent, plus vos cheveux sont longs, moins vous avez de chances d’être pris.

Un mythe qui traverse les générations

Cinquante ans plus tard, l’auto-stop est moins populaire, mais la légende, elle, demeure intacte. Selon Linda Mahood, elle aurait même traversé l’Atlantique. « Un Canadien en voyage en Europe m’a raconté que les gens lui demandaient si la légende était vraie », dit-elle.

Laurent Oziel, un Français qui a vécu au Québec pendant plusieurs années, affirme que c’est l’une des premières choses contre lesquelles on l’a mis en garde quand il a voulu faire de l'auto-stop pour se rendre dans l'Ouest canadien, il y a six ans.

Un des premiers conseils qu’on a eus, c’était : "Faites attention à Wawa.''

Laurent Oziel, un auto-stoppeur

La légende varie en fonction de la personne qui va la raconter, mais ça tourne toujours autour d’un piège, un traquenard, souligne-t-il.

Retour à Wawa. « Pooch » Preston, une des rares auto-stoppeuses que nous ayons rencontrées le long de la Transcanadienne, confirme ces paroles. « Ce sera notre troisième soir à Wawa. C’est assurément un des pires endroits pour se faire prendre en auto-stop », conclut-elle.

Et vous, avez-vous déjà entendu parler de la légende de Wawa ?

Avec les informations de Justine Cohendet et de Jean-Loup Doudard

Nord de l'Ontario

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