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La presse locale en mode survie

Des dizaines de journaux empilés les uns sur les autres

Une pile de journaux

Photo : Radio-Canada / David Donnelly

Danielle Beaudoin

Alors que s’ouvre lundi la commission parlementaire sur l’avenir des médias d’information, le PDG de l’Association mondiale des journaux Vincent Peyrègne énumère plusieurs initiatives de médias locaux qui ont trouvé de nouvelles sources de revenus afin de traverser la crise.

La nouvelle est tombée comme une tonne de briques la semaine dernière au Québec : le Groupe Capitales Médias, qui réunit six quotidiens régionaux, est au bord de la faillite. Le gouvernement Legault lui a accordé un prêt de 5 millions de dollars. Une aide d’urgence qui rallongera de quelques mois la vie de ces journaux.

Une chose est sûre, les quotidiens québécois ne sont pas les seuls à souffrir. La presse locale se porte mal partout. Depuis le milieu des années 1990, le nombre de journalistes a diminué de moitié dans les journaux métropolitains des États-Unis, relève Vincent Peyrègne, qui présente des pistes de réflexion.

L’époque révolue de la manne publicitaire

La presse a vécu et prospéré grâce au modèle de la publicité pendant des décennies, des années 40 jusqu’aux années 80-90, rappelle Vincent Peyrègne. C’était, dit-il, l’âge d’or de la presse. Cette source principale de revenus s’est tarie pour différentes raisons. Il y a eu la crise économique de 2008, qui a eu d’énormes contrecoups sur les médias et sur leur volume d’affaires. Il y a eu aussi l’arrivée des grosses pointures du web comme Facebook, Google ou Amazon.

Tous les petits commerçants, qui [étaient] en fait le fonds de commerce de la presse locale, ils se sont dit : "Je vois pas pourquoi j'irais payer des pubs qui sont quand même très chères dans la presse écrite, alors que Facebook, Google [...], c'est beaucoup plus efficace, c'est moins cher et c'est plus rapide".

C’est en 2013 que Vincent Peyrègne et ses pairs ont constaté un changement radical du modèle économique des médias écrits. Pour la première fois de l'histoire de la presse, sur les 60 dernières années, les revenus publicitaires étaient moindres que les revenus liés de la vente des journaux.

Depuis, les revenus publicitaires ont continué de baisser, et malgré tous ses efforts pour diversifier les sources de revenus, la presse écrite locale n’est pas encore tirée d’affaire, note Vincent Peyrègne. Le problème, c'est que la croissance qu'on constate aujourd'hui, que ce soit lié à l'augmentation du prix de vente ou à l'augmentation de l'audience, n'a pas compensé la chute dramatique des revenus publicitaires.

Il y a un effet positif, et le phénomène est beaucoup plus marqué depuis maintenant quatre ans [...] Il est clair que tous les éditeurs ont compris qu'ils n'étaient pas dans le "business" de la pub, mais plus dans le "business" du contenu.

Et tous les éditeurs ont pris conscience qu’il fallait que les lecteurs payent pour les contenus, surtout sur le web, ajoute-t-il.

Des annonces classées aux courses de bateaux

Vincent Peyrègne donne plusieurs exemples de journaux locaux qui ont diversifié leur modèle d’affaires. Le Télégramme, un quotidien de Brest en France, connaît beaucoup de succès avec son site d’offres d’emploi, RegionsJob. Et il organise notamment des événements sportifs, dont la Route du rhum, une course à la voile, qui attire les commanditaires.

Deux voiliers sur la mer.

La Route du rhum, édition 2014

Photo : Reuters / Luke MacGregor

De nombreux journaux se sont ainsi lancés dans l’organisation d’événements pour lesquels ils trouvent des commanditaires. Un phénomène qui marche plutôt bien, à condition d'avoir déjà une marque très présente avec une crédibilité très forte, note Vincent Peyrègne. Beaucoup d’éditeurs se rendent compte que, même si c’est un métier un peu différent du journalisme, c’est assez rentable, note-t-il.

Au moins un groupe de presse au Québec embrasse déjà ce modèle. Le groupe Les Affaires, éditeur de Les Affaires, organise depuis plusieurs années des événements. Le calendrier 2019-2020 prévoit 37 conférences ou salons.

Un autre exemple de réussite, selon Vincent Peyrègne, c’est le groupe de presse locale Amedia, en Norvège, qui a réussi sa transition vers un modèle de contenu numérique payant, où « le sport joue un rôle non négligeable ». Aux États-Unis, plusieurs journaux locaux ont eux aussi mené à bien leur passage au web, dont le Denver Post, le State Journal Register et le Beaver County Times.

Du « journalisme entrepreneurial »

Le Seattle Times s’est efforcé de mieux connaître son lectorat et ce média a beaucoup investi dans l’analyse de son marché. Le marketing a toujours été un très vilain mot pour les journalistes [...]. Mais c'est indispensable dans une ère où vous devez vivre de votre relation avec le lecteur et non plus avec l'annonceur, il faut absolument que vous connaissiez qui sont ces lecteurs, quelles sont leurs attentes.

Les journalistes du Seattle Times essaient d'avoir une vision plus entrepreneuriale de leur métier, explique Vincent Peyrègne. Il ne s’agit plus seulement d’écrire un article et de le publier. Quelles sont les meilleures stratégies pour joindre leur public? Quelle forme prendra le contenu? De la vidéo, de l’audio, du texte? Quel est le meilleur moment pour le diffuser? Sur quelles plateformes? Instagram, YouTube, Twitter, Facebook? Il s'agit vraiment de trouver la clé de l'engagement vis-à-vis de leur public en développant des produits spécifiques.

« Reconstruire la confiance »

Vincent Peyrègne estime qu’il est important pour les médias locaux de s’engager davantage dans leur communauté. Cette démarche exige de réfléchir sur le rôle du journaliste, qui ne se limite pas seulement, croit-il, à informer le public sur ce qui se passe et à agir comme chien de garde devant les pouvoirs publics. Au-delà de ça, le journaliste a le devoir, dit-il, de créer des liens sociaux dans les communautés qu’il sert. C'est-à-dire d'accompagner nos lecteurs, nos auditeurs ou nos usagers pour qu'ils vivent bien leur vie dans la communauté. Donc, c'est plus de "serviciel", ce qu'on appelle du journalisme de solutions.

Il y a une grosse attente des lecteurs dans le monde entier pour que le journaliste apporte des solutions à la vie quotidienne des gens.

Vincent Peyrègne

La presse locale n’arrivera pas à conquérir les jeunes lecteurs en leur faisant simplement le compte rendu des réunions du conseil municipal, note Vincent Peyrègne. Il faut aussi leur parler de culture, de sport, d’économie, d’éducation, de santé et de famille.

Ce « journalisme de solutions », peut contribuer à reconstruire le lien de confiance avec le public, pense le PDG. Ce lien de confiance, vous le construisez parce que vous rendez des services aux gens que vous allez informer. Et c'est beaucoup plus prégnant dans la presse locale que dans les grandes marques nationales. Parce qu'il y a une relation de proximité territoriale, communautaire qui est très importante.

L’aide gouvernementale, oui, mais…

Les aides publiques et les incitations fiscales sont indispensables, à son avis, mais elles ne restent que des « béquilles » temporaires, croit Vincent Peyrègne.

La presse locale n'aura un avenir que si ces subventions lui permettent d'investir dans un nouveau modèle, et non de gérer l'urgence des plans de restructuration ou de sauvegarde de la trésorerie.

Vincent Peyrègne

Dans la forme dans laquelle elle est faite aujourd'hui, la presse locale n'a peut-être pas d'avenir, mais je pense qu'inévitablement il y aura des nouveaux modèles qui vont émerger. La nature a horreur du vide!

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