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Feux de forêt au Brésil : comprendre les causes humaines en six points

Une vaste portion de l'Amérique du Sud, partiellement recouverte de nuages et de fumée.

La fumée produite par les feux de forêt qui font rage au Brésil est visible depuis l'espace.

Photo : NASA/NOAA

Louis-Gabriel Parent-Belzile

Les forêts du Brésil brûlent sous le regard d’une communauté internationale inquiète. Bon nombre de ces feux ne sont pas attribuables aux changements climatiques ou à la sécheresse, mais ont été allumés volontairement par l'homme, explique un expert consulté par Radio-Canada. On vous explicite pourquoi.

1. De très nombreux feux ont été allumés pour défricher

Le professeur Lucotte

Michel Marc Lucotte étudie les conséquences de l'activité industrielle en Amazonie depuis des décennies.

Photo : Radio-Canada

« La forêt amazonienne ne brûle pas d'elle-même – ce n'est pas comme la forêt boréale qui brûle tous les 70 ou 100 ans. Tous ces feux [dans la forêt amazonienne] sont d'origine humaine », affirme en entrevue à 24/60 le professeur Marc Michel Lucotte, de l’Université du Québec à Montréal, un expert des questions agroécologiques qui se spécialise sur la situation brésilienne.

Les feux ne sont pas actifs qu’en forêt, fait-il remarquer, car ils ont été allumés par des agriculteurs et ont pour but « nettoyer » des terres pour mieux les cultiver : Ce n’est pas uniquement des feux dans des forêts vierges, il y a aussi des feux dans des zones qui ont déjà été déboisées : des pâturages et des zones de jachère.

Mais comment a-t-on pu en arriver là? La réponse est avant tout financière, mais elle est aussi politique et historique.

2. Il s’agit d’une technique d’agriculture traditionnelle

Le défrichement par brûlis est commun en Amérique latine. Les agriculteurs désireux d’accroître leur production coupent une partie des arbres lors de la saison humide, les laissent sécher, puis les utilisent comme combustible afin de raser la forêt qui borde leurs cultures lors de la saison sèche.

Des arbres coupés et dénudés portant des marques de brûlures. Le sol est noir de cendres.

L’agriculture sur brûlis remonte à la préhistoire et est toujours pratiquée par 300 à 500 millions de personnes dans le monde.

Photo : Reuters / Ueslei Marcelino

En Amazonie, le feu, c’est une tradition ancestrale. Les peuples autochtones n’avaient pas de haches pour couper les arbres, alors quand il y avait une clairière, il fallait maintenir la clairière ouverte pour faire de l’agriculture et le seul moyen de maintenir cette clairière ouverte, c’était par le feu. Aujourd’hui, on fait la même chose, mais à très, très grande échelle.

Marc Michel Lucotte

3. L’économie du Brésil se porte mal et l’agriculture est payante

Il y a un contexte assez particulier au Brésil en ce moment. On parle de croissance nulle, voire même de récession. Une façon d’apporter des devises au pays est de développer le secteur agroindustriel, fait aussi valoir le professeur Lucotte.

Le pays a traversé une crise économique majeure de 2014 à 2016. L’économie brésilienne s’est redressée depuis, mais continue de souffrir et demeure dans une situation précaire.

Une croissance du secteur agricole peut améliorer cette situation.

Une image satellite montre la fumée qui s'élève des incendies de forêt amazonienne dans l'État de Rondonia.

La déforestation au Brésil a bondi de 67 % sur un an au cours des sept premiers mois de 2019.

Photo : Reuters

Le Brésil est l’un des principaux garde-manger de la planète, et l’un de ses principaux fournisseurs de bœuf, de porc et de soja, entre autres. L’industrie agroalimentaire y représente le quart du produit national brut (PNB) et 40 % des exportations totales.

4. Une occasion d’affaires en or s’offre aux producteurs de soja

La production brésilienne de soja, tout particulièrement, a des débouchés hors du commun sur les marchés internationaux à l’heure actuelle.

Un seul pays sur Terre produit davantage de soja que le Brésil : les États-Unis. Les deux pays contrôlent plus de 70 % de la production mondiale, selon les données colligées par le département de l'Agriculture des États-Unis.

Or, le principal importateur de soja est la Chine, et de très loin. Elle achète les deux tiers du soja vendu sur les marchés internationaux pour nourrir ses animaux de ferme. Sa propre production, la quatrième au monde, est loin de suffire à ses besoins.

Un homme, les deux pieds dans un monticule de fèves de soja, y déverse d'autres fèves à l'aide d'une chaudière.

Le Brésil a exporté pour près de 35 milliards de dollars de soja en 2017, selon le calcul de l'observatoire économique du MIT.

Photo : Reuters / Ueslei Marcelino

La guerre commerciale que se livrent Washington et Pékin est une occasion en or, une occasion d’affaires « facile » alors que la Chine continue d’imposer de nouveaux tarifs sur les produits américains et cherche de nouveaux fournisseurs.

Un des endroits qu’ils ont trouvés, c’est l’Amazonie, où on peut véritablement avoir de nouvelles terres à développer, constate Marc Michel Lucotte.

5. Le lobby agricole brésilien a un pouvoir politique immense

Au parlement de Brasília, avant l’élection de l’an dernier, 218 des 513 députés étaient des « ruralistes » connus pour voter en bloc pour des lois avantageant le lobby agricole et contre tout ce qui pourrait lui nuire.

Ce nombre est passé à 99 lors du scrutin d’octobre 2018, mais l’élection du président Jair Bolsonaro n'a pas affaibli ce lobby. Le nouveau président, qui ne croit pas en l’existence des changements climatiques causés par l’humain, est un ardent promoteur de la croissance du secteur agricole et de la conversion en cultures des forêts vierges.

Son gouvernement a réduit les aires forestières protégées tout en y encourageant le développement agricole, adouci les réglementations en vigueur et procédé à une fusion des ministères de l’Agriculture et de l’Environnement pour assurer aux agriculteurs que la protection de l’environnement ne se fasse pas au détriment de leurs intérêts.

La Chambre des députés du parlement brésilien.

Un grand nombre d'élus brésiliens entretiennent des liens avec l'industrie agroalimentaire.

Photo : Reuters / Adriano Machado

Jair Bolsonaro n’a dit à personne d’allumer des feux, mais les agriculteurs « se sentent poussés par le gouvernement actuel », analyse le professeur Lucotte. Un des principaux problèmes est que des centaines d’agriculteurs ont choisi d’allumer des feux simultanément le 10 août et dans les jours qui ont suivi.

Ils voulaient montrer au gouvernement Bolsonaro qu’ils se sentaient entendus et qu’ils avaient effectivement besoin d’étendre les surfaces des cultures.

6. Les conséquences sont multiples

En général, [les agriculteurs] essaient de circonscrire le feu au territoire qu’ils ont déboisé, explique Marc Michel Lucotte, mais le feu étant ce qu’il est, il va s’étendre plus loin que prévu.

Les brûlis n’ont pas été pensés pour un recours à une si grande échelle.

Des brasiers hors de contrôle représentent un danger évident pour les populations humaines et animales (les forêts tropicales sud-américaines ont un taux de biodiversité sans égal dans le monde), mais ce sont surtout les conséquences environnementales de la destruction des forêts qui inquiètent la communauté internationale et les scientifiques.

Un oiseau dans un champ de soja.

La forêt amazonienne, qui abrite des milliers d'espèces animales, est progressivement remplacée par des champs comme celui-ci.

Photo : Reuters / Ueslei Marcelino

La forêt amazonienne est un immense puits de carbone, un réservoir naturel qui absorbe et qui retient le CO2 et qui réduit l’effet de serre pour la planète entière. Elle ralentit ainsi la montée des températures globales.

En brûlant les arbres, non seulement on abat cette protection, mais on libère le carbone stocké par la forêt directement dans l’atmosphère, ce qui produit l’effet inverse. Détruire de grands pans de la forêt amazonienne pourrait avoir des conséquences concrètes sur l’ensemble du globe.

C’est sans parler des sécheresses. La forêt amazonienne est une des principales sources d’humidité du continent sud-américain. Une grande partie des pluies qui tombent sur le sud de l’Amérique latine, même jusqu’en Argentine, proviennent de l’Amazonie, souligne le professeur Lucotte.

La disparition de zones forestières provoque une diminution des précipitations, une situation qui se transforme en manque d'eau dans plusieurs régions du BrésilCe n’est pas une bonne nouvelle pour les populations locales, ni pour les risques d'incendie dans les régions moins humides.

La situation ne changera pas d'elle-même

Le problème étant d’origine humaine, les solutions le sont tout autant, estime Marc Michel Lucotte. La population brésilienne a son mot à dire, tout comme les pays étrangers qui ont des accords commerciaux avec le Brésil.

N’oublions pas, aussi, la force des consommateurs, fait valoir le chercheur en invitant au boycottage de ces produits afin de forcer la main aux producteurs.

Feux de forêt

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