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Le phénomène Greta Thunberg : feu de paille ou vague de fond?

On voit l'adolescente, les bras croisés et le regard sérieux, qui pose devant des voiliers à quai.

Greta Thunberg à Plymouth, au Royaume-Uni, juste avant d'entreprendre sa traversée de l'Atlantique.

Photo : Associated Press / Kirsty Wigglesworth

Mathieu Gobeil

Elle est jeune, elle attire des millions d’admirateurs dans son sillage, et elle s’apprête à débarquer sur le continent américain. L’égérie suédoise de la lutte contre le réchauffement climatique Greta Thunberg a fait beaucoup parler d’elle depuis qu’elle a commencé à manifester à l’été 2018 devant le parlement de Stockholm. Mais ses gestes et ses propos servent-ils bien la cause environnementale? Leur effet s’inscrira-t-il dans la durée? Voici l’avis d’experts.

L’adolescente de 16 ans, qui traverse en ce moment l’Atlantique en voilier à destination de New York en prévision d’un sommet sur le climat, ne laisse personne indifférent. Ses appels à faire la grève de l’école pour le climat, ses coups de semonce lancés aux dirigeants pour leur rappeler l’urgence d’agir et l’image qu’elle dégage plaisent à bien des publics, mais dérangent aussi.

Pourquoi ses propos et sa personne causent-ils tant de remous? Après tout, celle qui est en nomination pour le prix Nobel de la paix 2019 n’est pas la première à prendre la parole pour la cause environnementale.

Selon Danic Parenteau, professeur de philosophie et de science politique au Collège militaire royal de Saint-Jean, la puissance de Greta Thunberg réside dans sa personne.

Elle est jeune et elle est audacieuse dans ses propos. Elle parle au nom d'une génération qui s'identifie à elle. C'est non seulement qu'elle a un discours écologiste – en ce sens, il y en a d'autres avant elle qui l'ont fait –, mais, là, elle parle vraiment de la jeune génération pour qui la question écologique est centrale dans son engagement dans la cité.

Elle interpelle directement les vieilles générations en leur disant : "Écoutez, c'est vous qui êtes au pouvoir et c'est vous qui devez faire quelque chose. Mais on vous surveille, parce que vous allez nous léguer un environnement qui ne sera plus sain pour nous".

Danic Parenteau, professeur de philosophie et de science politique

Dans ses discours, l’adolescente cite abondamment les données du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) concernant le « budget carbone » dont nous disposons si nous voulons limiter l’augmentation des températures.

Elle renvoie aux constats scientifiques. Elle n'apporte rien de nouveau sur le plan du constat, mais sa force réside dans le fait qu’elle dit : "Écoutez, c'est clair, vous devez agir et vous nous devez ça comme génération montante, parce que vous allez nous laisser un environnement qui va être détruit. Nous, on ne mérite pas ça". Bien entendu, c'est un discours qui convainc les jeunes, ajoute M. Parenteau.

Elle a un franc-parler qui est peu commun. Elle ne vous enveloppe pas dans des mots, elle vous dit des vérités d'une façon un peu binaire, remarque pour sa part Diego Creimer de la Fondation David Suzuki.

C'est irréprochable ce qu'elle dit. De toute façon, elle ne prend pas position en tant que scientifique. Elle dit : "J'ai écouté ça, j'ai lu ça, et je comprends qu'il faut agir de telle et telle façon". Ce qu'elle dit, c'est à peu près ce que le GIEC disait dans son dernier rapport, [mais elle le fait] en des mots beaucoup plus simples, soutient M. Creimer.

Est-ce que les gens sont prêts à écouter la lecture d'un rapport du GIEC? Non. Mais est-ce qu'ils sont prêts à écouter Greta Thunberg? [En tout cas], plus que le rapport du GIEC.

Diego Creimer, responsable des communications et affaires publiques à la Fondation David Suzuki

[Dans le milieu écologiste], nous travaillons sur ces questions depuis des années. Et on s'enfarge parfois avec les mots. Ça prend une adolescente de 16 ans pour nous le dire de façon tellement simple. C'est ça qui me frappe. Et je comprends que mes enfants se sentent interpellés par ce discours-là. Je n'arriverai peut-être pas à les convaincre d'aller marcher [pour le climat]. Mais elle, elle l'a fait, parce qu'elle savait mieux parler.

Greta Thunberg prononce un discours devant des membres du Parlement français à l'Assemblée nationale à Paris.

La militante environnementale suédoise Greta Thunberg, lors de son discours à l’Assemblée nationale française, le 23 juillet 2019

Photo : Reuters / Philippe Wojazer

Greta Thunberg, qui a le syndrome d’Asperger, rappelle souvent que cela lui donne un autre regard sur le monde.

Elle l'explique dans son livre : "Je suis autiste, j'ai du mal à comprendre les jeux sociaux des gens qui aiment parler beaucoup. Je ne parle que quand je sens que c'est absolument nécessaire", cite Diego Creimer. Et chaque mot, c'est comme le plomb d'une vieille machine à écrire qui frappe le papier. Ça fait "toc". C'est noir sur blanc. Et après, le silence.

Décisions collectives et choix individuels

Outre ses appels à « changer le système » et les flèches qu’elle décoche à l’endroit des dirigeants et des puissants de ce monde, une bonne part des propos de Greta Thunberg concerne aussi notre mode de vie et nos choix de consommation.

Elle tente de donner l’exemple en ne mangeant plus de viande et en évitant de prendre l’avion afin de réduire ses émissions de gaz à effet de serre. Son engagement a d’ailleurs encouragé un mouvement né en Suède, flygskam, qui exprime la honte que ressentent certains voyageurs face aux effets écologiques néfastes du transport aérien.

Plusieurs critiquent justement cette focalisation sur les choix individuels et le sentiment de culpabilité que certaines décisions peuvent engendrer.

Même si les pratiques individuelles sont importantes, on ne peut pas réduire [la lutte contre les changements climatiques] à une question de choix individuels, dit René Audet, sociologue de l’environnement et titulaire de la Chaire de recherche sur la transition écologique à l'UQAM.

Il faut contrebalancer ça avec le pouvoir du marketing et de la promotion qu'on reçoit tous les jours […]. Aujourd'hui, on est bombardé de publicités pour la vente de voitures, par exemple, qui représentent des milliards de dollars, poursuit-il.

Et une pratique, c'est toujours à la fois ancré dans des représentations symboliques, dans un contexte matériel, spatial, la manière dont nos villes sont organisées, la manière dont la consommation est organisée, dans les supermarchés, même au niveau du gaspillage alimentaire. C'est un peu ça qui est le problème. C'est rarement une question de choix individuels, affirme M. Audet.

Une vue aérienne de maisons en rangée dans une banlieue.

Une banlieue de la grande région de Montréal

Photo : iStock

Concrètement, objectivement, c'est impossible, vu l'ampleur des changements qui doivent être mis en place, qu'on puisse y parvenir par les seules actions individuelles. C'est complètement irréaliste, poursuit Danic Parenteau.

Ça prend des États et des politiques pour changer les règles. Parce que les grands pollueurs, qui sont essentiellement les grandes organisations, les grandes entreprises, ne vont pas changer leurs actions sur la base de pressions du consommateur. Ce n'est pas vrai. Par contre, ça donne une bonne conscience à ceux qui le font, dit M. Parenteau.

La question que pose Greta Thunberg est en quelque sorte celle de la transition écologique, soutient René Audet. Comment on transforme notre société dans un sens très large et très profond – les institutions, les règles, la vie économique – pour arriver à un État plus durable ou compatible avec le maintien d'un climat, disons, plus sain pour notre espèce et les écosystèmes.

Selon lui, il faut prendre des décisions plus fermes sur le plan gouvernemental, un retour à la planification dans un sens plus fort que ce qu’on a aujourd’hui. La vision dominante à l’heure actuelle, qui cherche à concilier l’économie et l’environnement, est une des raisons pour lesquelles on n’en fait pas assez pour le climat, ajoute-t-il.

Tant qu'on va rendre conditionnelle à des critères économiques notre action climatique, on ne va pas faire grand-chose.

René Audet, sociologue de l’environnement

M. Audet juge qu'il faudra peut-être envisager une stagnation du PIB ou même une décroissance pour combattre le réchauffement.

Mais pourtant, il y a quand même beaucoup d'initiatives, un peu partout, au Québec, à Montréal, en région, des initiatives de gens, de collectifs citoyens qui essaient de vivre autrement, de s'organiser autrement, qui ont conscience que si l'État ou la société ou l'activité économique continuent de cette façon-là, ça ne va pas marcher, et qu'en même temps, ça ne rend pas les gens heureux tant que ça le fait de consommer, d'acheter une plus grosse voiture, etc.

Quelles retombées pour le mouvement environnemental?

Au bout du compte, que retenir de la contribution de Greta Thunberg à la cause proclimat? Son apport durera-t-il?

« Si on a assisté aux grandes mobilisations [en mars 2019 au Québec], surtout en ce qui concerne les étudiants les plus jeunes, c'est en grande partie grâce à Greta Thunberg qui, l'année passée, avait parlé si peu, mais si bien depuis l'Europe », dit M. Creimer.

Des milliers de personnes sont entassées sur la rue Berri à Montréal.

La marche du 15 mars 2019, à Montréal

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Le nombre de jeunes qui n'ont même pas 15 ans qui deviennent végétariens ou végétaliens, c'est hallucinant. Je pense que c'est un signe de l'émergence de ce nouvel acteur dans le débat sur le climat. […] C'est une personne avec ses qualités et ses défauts comme tout le monde. Mais le phénomène Greta Thunberg, à mon avis, est positif pour la lutte contre les changements climatiques, estime pour sa part René Audet.

En tout cas, ça fait avancer la cause environnementale, croit quant à lui Danic Parenteau. Parce qu'elle mobilise les jeunes générations, notamment, qui ne sont pas nécessairement toujours des électeurs aujourd'hui. Donc ça peut se traduire par une montée en puissance de la question politique sous la forme des partis verts ou autres. Mais ça va devenir un enjeu électoral, il n’y a pas de doute.

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