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Affaire Cédrika Provencher : « Une tonne de soupçons ne valent pas une once de preuve »

La cause de Jonathan Bettez a beaucoup été médiatisée.

Photo : Radio-Canada

Anne Marie Lecomte

La disparition, puis la mort de Cédrika Provencher ont ébranlé tout le Québec. Et, dans la foulée de ce drame, une poursuite au civil intentée par celui qui fut le suspect numéro un des policiers, Jonathan Bettez, rappelle l'importance de la présomption d'innocence. Car, même si tout semble converger vers un suspect, les dés ne sont pas jetés pour autant, comme l'explique l'ex-policier et analyste François Doré.

Le 31 juillet 2007, Cédrika Provencher, 9 ans, est portée disparue à Trois-Rivières. Les restes de son corps ne seront découverts qu'en 2015.

Le meurtre de Cédrika Provencher n'a jamais été résolu.

Dans cette affaire, celui qui a été considéré comme un suspect, Jonathan Bettez, allègue que les policiers de la Sûreté du Québec (SQ) ont tout fait pour que la population croie qu'il était un pédophile et un meurtrier.

Jonathan Bettez et ses parents intentent une poursuite de 10 millions de dollars contre la SQ, contre la procureure générale du Québec, contre l’ancien directeur général de la SQ Martin Prud’homme et contre des enquêteurs.

L'avocat de la famille Bettez, Me Jessy Héroux, allègue que non seulement les Bettez ont dû vendre à perte leur entreprise, mais que leur vie a été bouleversée à tout jamais. Ils auraient reçu des menaces de mort et fait l'objet d'actes de vandalisme après l'arrestation de Jonathan Bettez, en août 2016. L'homme était alors accusé de possession et de distribution de pornographie juvénile. Il a par la suite été acquitté de toutes ces accusations.

Au moment de la disparition de Cédrika Provencher, en 2007, François Doré était lieutenant et conseiller en communications au bureau du directeur général adjoint des enquêtes criminelles à la SQ. Jusqu'à son départ à la retraite en 2010, il accordera aux médias des entrevues au sujet de l'enquête, notamment à la date de l'anniversaire de la disparition de la petite fille.

C'est aujourd'hui à titre d'analyste en affaires policières qu'il donne son point de vue sur cette affaire.

Êtes-vous surpris par la nouvelle de la poursuite intentée par la famille Bettez?

Pas du tout. Cette démarche est en ligne avec la décision du juge Jacques Lacoursière, rendue en octobre dernier, et qui était très dure à l'égard de la Sûreté du Québec. Cette décision a été rendue à la suite de la deuxième enquête, celle sur les accusations de pornographie juvénile.

Le juge Jacques Lacoursière a qualifié les démarches des enquêteurs de la SQ d'abusives, les comparant à une «  opération de pêche  ». De plus, il a invalidé les mandats de perquisition qu'ils avaient obtenus pour perquisitionner deux maisons et le lieu de travail de Jonathan Bettez. Ces enquêteurs ont-ils été victimes de ce que les avocats appellent la vision tunnel?Autrement dit, ont-ils négligé des aspects cruciaux de l'enquête de manière à ce que tous les éléments pointent vers le suspect idéal?

Il faut faire la différence entre l'enquête sur la disparition de Cédrika Provencher et celle sur la pornographie juvénile. Dans l'enquête sur la disparition, dont j'étais, je ne crois pas que les policiers sur place ont eu cette vision tunnel.

À l'époque, les policiers ont reçu des centaines, voire des milliers d'informations qu'ils ont vérifiées, analysées. Les membres de la famille [de Cédrika Provencher] se sont promenés un peu partout au Québec, en Ontario, dans les Maritimes. Le Service de police de Trois-Rivières, la SQ, le Service de police de Montréal (SPVM) et celui de Québec sont intervenus. La population aussi. Le Québec en entier a participé à cette enquête-là, d’une certaine façon.

Quant à l'enquête sur la pornographie juvénile, je ne peux pas en parler, je n'étais pas là.

En 2016, un haut gradé de la SQ serait allé, en compagnie de la mère de la petite Cédrika Provencher, frapper à la porte d'Huguette Drouin, la mère de Jonathan Bettez. Il est allégué que ce capitaine de la SQ voulait persuader Mme Drouin de convaincre son fils de passer le test du polygraphe. S'il est avéré que cette visite a bel et bien eu lieu, pourrait-on parler de bavure policière?

Je ne sais pas si le terme bavure s’applique, mais ce n’est pas quelque chose que j’aurais fait d’emblée. C'est tout à fait inhabituel de présenter la mère de la victime à la mère du suspect, pour dire à cette dernière : « Dis donc à ton fils qu’il aille passer le test du polygraphe ». Je n’ai jamais vu ça. Je ne pense pas que ce soit dans le guide des procédures policières.

Jonathan Bettez a refusé de passer le test du polygraphe. Peut-on conclure que quelqu'un qui refuse a peut-être quelque chose à cacher?

Non, on ne peut pas conclure ça du tout. Le test du polygraphe n’est pas admissible en preuve à la cour. [...] Le refus peut venir du fait qu’il ne connaît pas ça, ou qu’il sait que ce n’est pas admissible.

À la fin du test, il y a trois conclusions possibles : la personne dit la vérité, la personne ment, ou le test n’est pas concluant. Si les policiers concluent que la personne dit la vérité, « Non, je n’ai pas tué Untel », ça s’arrête là. Mais si les policiers ont des raisons de croire que la personne ment, ils lui diront : « On pense que tu mens en fournissant telle réponse, est-ce que ça te tente d’en parler? » Alors là, le suspect pourrait dire : « Oui, finalement, voici pourquoi j’ai tué telle personne ». Et là, cette déclaration-là sera admissible.

La pression de l’opinion publique s'est-elle fait sentir dans cette enquête?

Absolument. Le dossier a pris une ampleur incroyable. En 2007, en quelques jours, le Québec entier savait ce qui se passait, participait, voulait entendre. La police et les médias sont allés à Trois-Rivières, des gens se sont déplacés. Oui, il y a eu de la pression.

La police a-t-elle commis des erreurs dans ce dossier, selon vous?

Peut-être que des erreurs ont été commises. […] La poursuite intentée par la famille Bettez contient plusieurs allégations; beaucoup de choses devront être développées devant la cour.

Jonathan Bettez a été considéré comme suspect. Les policiers n’ont pas été en mesure de trouver les preuves permettant de l’accuser. Et, malheureusement, une tonne de soupçons ne valent pas une once de preuve.

Justice et faits divers