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Formule privée, de Sophie René de Cotret, finaliste du Prix du récit 2019

Portrait en couleur de l'autrice Sophie René de Cotret. Elle porte des lunettes et un chandail rouge.

L'autrice Sophie René de Cotret

Photo : Louis-Philippe Guay

Radio-Canada

Durant près de 10 ans, Sophie René de Cotret a travaillé comme éducatrice spécialisée auprès de clientèles marginalisées. À 30 ans, elle apprend qu'elle souffre d’un cancer incurable et s'inscrit à temps partiel au certificat en création littéraire. Entre ses traitements et le repos, elle écrit. Formule privée raconte l'histoire d’une femme qui tente de mettre fin au cycle de la violence conjugale.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Formule privée

Saisir l’impact,

S’échapper. Brandir le cellulaire comme un gun. Composer sans un mot sans oser enfoncer la touche finale. Patienter, le cœur arrachant la cage thoracique. Observer l’autre hésiter, puis quitter lentement la pièce comme s’il devinait l’incapacité d’appuyer sur la détente. Entendre résonner la porte de fer. S’écraser et avoir envie de vomir dormir oublier – le bras toujours agrippé au cellulaire. S’endormir en chien de fusil, à bout de force.

Mélanger les émotions

Se réveiller la gorge étrangement sèche, les idées éparpillées. Prendre quelques minutes pour se rappeler les évènements de la veille et avoir mal au bas-ventre aux seins aux cuisses aux fesses. Éprouver une terreur immédiate à l’idée que l’autre se trouve peut-être de nouveau à l’appart. Écouter le silence intact des lieux en quête de sa présence. Se lever péniblement et partir à sa recherche, la peur nichée dans tous les interstices possibles. Ouvrir chaque nouvelle porte, la respiration coupée, un couteau à la main. Il ne m’atteindra plus. Savoir que c’est probablement faux. Vérifier chaque pièce minutieusement et quand l’opération est terminée, se rouler en boule sur le lit king toujours intact et déverser un flot de larmes, le couteau coincé entre les poings.

Dégorger la pièce de viande

Se lever après plusieurs heures de prostration – vidée nauséeuse avec une puissante céphalée – en direction de la salle de bain. Déposer le couteau sur le comptoir à portée de main. Enlever bandeau vêtement montre et bague de mariage. Regarder le miroir et apercevoir des bleus qui se dessinent noirs sur la poitrine le visage les cuisses le bas du dos. Se doucher. Se savonner en tremblant. Désinfecter assainir purifier. Répéter les mouvements plusieurs fois de suite jusqu’à ce que la main cesse de chanceler.

Dorer la situation

Appeler au travail et inventer une maladie suffisamment grave pour ne pas se présenter pour au moins trois jours le temps d’être présentable. Chercher sur son téléphone un contact à appeler, mais se rappeler que des amis, il n’en reste plus vraiment. Fouiller sur Internet pour un plan B, une chambre dans un Airbnb pas chère, mais assez loin de l’appart. En dénicher une, paqueter ses maigres affaires personnelles essentielles et s’y rendre sans tarder. Découvrir que le couple locateur, bien que surpris en apercevant les bleus, ne pose aucune question quant à l’état de santé ou mental. S’introduire dans une nouvelle chambre, un nouveau chez-soi temporaire. Restez le temps que vous souhaitez, y’a pas d’autres locations à date. Penser à dire quelque chose sans trouver le mot juste.

Après trois jours à dormir et à ne pas sortir de la chambre, s’alimenter, prendre une douche, s’over-maquiller et retourner au travail. Inventer une excuse pour chacune des questions de chaque collègue. Se sentir coupable. « Non, mentir n’est pas beau, maman. » Se mordre beaucoup la lèvre à chaque phrase prononcée ce jour-là et baisser beaucoup les yeux. Être attirée par la moquette de la salle de conférence.

Laisser mijoter

Apprivoiser une routine nouvelle : boulot-solitude-dodo. Voir les bleus tranquillement passer du noir au violet au vert au jaune. Sursauter encore à chaque son de cellulaire, puis s’y habituer. Respirer par à-coup, puis à grandes pochetées d’air.

Un soir, sans s’y attendre, recevoir un courriel long comme le ciel. Une déclaration d’amour qui enrage plus qu’elle n’engendre du bien. La relire plusieurs fois. Sentir un étau qui ceinture l’âme et qui la broie. Fulminer. Ce salaud parle d’amour. Ne rien répondre. Plusieurs jours de suite.

Laisser mariner

Ressentir de la colère en se découvrant nostalgique après avoir reçu plusieurs nouveaux textos. De longs ou courts messages d’excuses de chagrin de remords. Crisper ses muscles pour ne pas répondre, pour le laisser seul à l’appart avec des débris de soi. L’imaginer seul avec sa panique et ne pas en tirer de satisfaction malgré les efforts, les souvenirs. Vouloir en parler à quelqu’un sans savoir à qui – la famille étant exclue depuis le mariage. Se retrouver seule avec le cellulaire qui n’en finit plus de biper; un son de mort dans les oreilles.

Dépouiller ses idées

Un soir, se laisser particulièrement attendrir par la détresse sincère de l’autre et son désir de renouer. Remettre en question la conviction qu’il n’est pas fait pour une femme. Une erreur, ça peut arriver à n’importe qui. Se convaincre avec force qu’il peut avoir changé comme il le martèle depuis des jours. Se rendre compte que la mémoire a perdu de sa vivacité; la douleur, aussi cuisante. Pourquoi pas ? Se dire qu’on s’ennuie de l’appart, et que les proprios du Airbnb ne toléreront pas une présence étrangère éternellement. Décider de proposer à l’autre un endroit neutre pour une première rencontre.

Chaufroiter

Se maquiller pour autre chose que pour se camoufler le visage. Se préparer un look d’enfer sans savoir pourquoi. Se regarder longuement dans le miroir avec l’impression d’avoir choisi la mauvaise option. Se déshabiller, opter pour des vêtements très simples que l’autre n’aime pas vraiment et se démaquiller. Deviner que quelque chose ne va toujours pas. Voir sur le visage le bleu plus jaunâtre que bleu et se rappeler enfin pourquoi l’idée est téméraire : Ce n’est pas une question de choix de vêtements, mais de destination. Constater la contraction du ventre à l’idée d’aller dans ce café et de devoir le regarder. Le lieu est public, tu ne risques rien. Arrêter de se regarder et partir sur-le-champ. Cesser de penser au passé ou au futur pour ne penser qu’au présent immédiat – inventer une vie aux divers passagers dans l’autobus. Pour fuir dans d’autres vies. Débarquer un arrêt trop tôt pour se donner le droit de respirer et tenter de calmer ce cœur qui détruit la poitrine à coup d’explosions répétées.

Saupoudrer de sucre

S'étonner de la première pensée : Il est donc ben beau. S’effrayer de ne pas ressentir automatiquement la peur en s’approchant. Aucun réflexe de survie, la grande! S’asseoir, incapable d’un affrontement visuel. L’écouter raconter, penaud, ce qu’il a écrit mille fois : des excuses édulcorées. L’entrevoir chercher le regard, jauger les réactions. Se sentir fondre en tentant de rester de glace. Souhaiter qu’il trébuche verbalement – ce qui n’arrive pas. Le trouver honnête et s’en énerver. Vouloir s’en aller prématurément, avec des paroles rassurantes. Se rasseoir confuse et réaliser qu’on dit l’inimaginable : J’vais passer à l’appart demain.

Enrober la vérité

Dans l’autobus, penser beaucoup à la rencontre. Se trouver sévère envers lui. Des changements, ça se peut. Des erreurs, ça arrive. Se convaincre, fort, que la décision est la bonne : C’est mon appart aussi après tout. Songer consciemment que cette fois-ci, ça ira mieux. Faire fi de l’inconscient.

Faire fondre le cœur

Se rendre comme prévu à l’appart le lendemain et découvrir ébahie un endroit nouveau rempli de fleurs et de petites attentions. Un chemin de pétales menant à la chambre, un ours en peluche immense sur le lit, un carton Bienvenue chez toi, des roses et des roses, des plantes vertes demandées depuis des lunes, sans succès, et au centre de la table, un écrin en velours : On est déjà mariés, mais… Et lui qui se tient, magnifique et fier, en retrait dans le salon. Avoir envie de sauter dans ses bras, de tout oublier. Faire exactement ça. Pour le moment.

Décanter la situation

Une fois les premiers moments passés, constater qu'on est prête à revenir sur les moments douloureux. Examiner sa propre réaction et s’étonner d’être en accord avec les propos énoncés. Aucune contestation. Exploser en larmes avant de pouvoir placer un mot, enserrée par ses bras. Se laisser consoler bercer réanimer. Puis, dos contre lui, ouvrir la bouche et laisser les mots couler, les phrases prisonnières du plexus depuis deux semaines. L’éternité. La douleur l’impuissance la colère la haine l’incompréhension la révolte la peine le sentiment d’abandon le désespoir. Le vide immense créé par la perte de l’univers façonné par l’autre. Ponctuer chaque phrase d’un silence ou de larmes et l’entendre dire, sans repentir : Ça ne nous a pas tués, ça nous a rendus plus forts.

Écumer

À ces mots, se défaire de son étreinte et se lever prestement du lit. S’asseoir sur le siège des toilettes, les deux mains tenant la tête :  Il n’a rien compris. Se faire réclamer, l'écouter sans vouloir vraiment y retourner, mais s’exécuter quand même. Qu’est-ce que j’ai dit mon amour? Se taire, toujours se taire. N’éprouver aucun courage pour exprimer le fond de sa pensée. Préférer laisser monter une émotion en ébullition. Et croire que ce n’était qu’un faux pas de la part de l’autre. 

Chiqueter la pâte 

Se remodeler auprès de l’autre et redevenir une reine une maîtresse une mère une servante. Le voir tisser tranquillement sa toile par des questions pernicieuses : Avec qui as-tu traîné pendant mon absence?, Qu’as-tu fait?, mais surtout, surtout : À qui as-tu parlé? Le rassurer mille fois sur son silence, et les mensonges pour y parvenir. Voir dans l’œil de l’autre le manque d’assurance, l’impatience. Se sentir obligée de ne pas se rendre au travail durant quelques jours pour l’apaiser tant que mon visage ne sera pas entièrement guéri, même s’ils ont vu pire.

Répéter chacune des opérations au besoin

Le découvrir de plus en plus fébrile et prompt. L’entendre se fâcher à la moindre occasion sur le ménage pas à son goût, le repas qui ne lui convient pas, mais par-dessus tout, le temps passé sur internet. Le voir se mettre dans un état dément quand il découvre des publications Facebook, des historiques d’Instagram ou de Pinterest qui ne lui appartiennent pas.

Entendre voler les menaces. Cacher le cellulaire de peur qu’il ne soit confisqué. Placer un couteau dans la table de nuit et cesser de respirer normalement. Comprendre que le piège s’est refermé de nouveau. Savoir que ce n’est qu’une question de temps avant que la recette se reproduise une fois de plus.


Violence conjugale : où trouver de l'aide?


Véritable tremplin pour les écrivaines et écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada (Nouvelle fenêtre) sont ouverts à toute personne qui écrit, de façon amateur ou professionnelle. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles (fictions) et poèmes inédits soumis au concours.

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