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Micro ouvert, de Julie Day-Lebel, finaliste du Prix du récit 2019

Portrait en couleur de l'autrice et humoriste Julie Day-Lebel, une main sous le menton. Elle porte des lunettes et un chandail à manches longues bordeaux.

L'autrice et humoriste Julie Day-Lebel

Photo : Conrad Viel

Radio-Canada

Julie Day-Lebel a 28 ans, a grandi en Gaspésie dans un village de 2000 âmes et travaille aujourd'hui en publicité. Dans ses temps libres, elle écrit des blagues et ça lui « prend régulièrement tout son petit change pour aller les raconter dans des soirées d’humour ».

Micro ouvert

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Clé

Chaque début annonce une fin. Ce soir-là, ça sentait le vomi au Zaz. T’avais le coude sur une table haute dans le fond de la place, le menton dans la main et l’air de m’attendre. Fait que je suis allée te parler.

C’est ça le milieu des open mic, tout le monde se connaît sans vraiment se connaître. La soirée venait de se terminer et les wannabes humoristes papotaient, faut faire du PR qu’ils disent, alors tout le monde se sacre un sourire dans la face et tout le monde est donc ben fin. Ben oui, certain, on ira écrire ensemble dans un café à moment donné. Je les juge pas, je suis la première à le faire. La clé, c’est de jamais insister. Ni pour être sur un show, ni pour se faire des amis. En même temps, peut-être que j’insiste jamais assez.

Crédit

Je peux pas croire que la dernière fois que je t’ai vu, je venais d’avoir ton sperme dans ma bouche. Moi tu m’as jamais donné d’orgasme, tu m’as pas fait l’amour. Moi, moi, moi. Je sais. T’avais trop de peine pour me faire jouir, mais pas trop pour te faire sucer.

C’était un lundi matin, plate de même. Je me suis brossé les dents pis je suis arrivée en retard à la job. Deux jours après, je vous donnais l’espace dont vous aviez besoin, toi pis ta queue. Je le sentais, t’étais déjà loin. Je t’ai écrit, je t’ai pris la main, je l’ai flattée, je l’ai lâchée. Je pensais donc ben que plus j’étais compréhensive, plus t’avais de chances de me revenir.

Maudit que j’ai été fine hein.

Mais la vie, ça marche pas comme une banque, tu te construis pas une bonne cote de crédit au bonheur avec des bonnes actions. T’auras beau chier toute la douceur et l’empathie de ton corps jusqu’à ce qu’il en reste même plus pour toi-même, personne garde le compte. La preuve : toi, t’es juste disparu pis y’a personne qui t’a chicané pour ça.

Bordel

Le mardi, on se parlait encore non-stop sur Messenger depuis l’appel du dimanche. Ce soir-là, j’allais au Bordel voir un ami faire son premier open mic. Je sais pas ce qui m’a pris, on était pas mercredi soir, mais je t’ai invité. J’ai même insisté.

Mais on a été sages.

T’es arrivé presque en retard parce que tu t’es décidé dernière minute, même si tu savais que t’allais venir. On s’est assis côte à côte pis on s’est pas dit grand-chose. Juste avec nos yeux, comme deux niaiseux. En même temps c’est sûr, y’avait du monde sur scène devant nous à se jeter dans la gueule du loup. Même à l’entracte, on a préféré caler nos bières.

Quand le show a fini, on a marché ensemble aux alentours de minuit passé. On a fini accotés sur la rambarde de béton de l’UQAM en face de la Grande Bibliothèque, pas le choix de se tenir après quelque chose. Moi, j’ai fini appuyée sur toi, la face à côté de la tienne, parce qu’on est de la même grandeur. T’as mis ta joue sur mon oreille pis mes cheveux sentaient bon, mais personne se sentait mal.

Quand tu l’as laissée le lendemain, on s’est vus le soir. En route vers chez toi, dans la 197, je te textais un arrêt sur deux pour te dire où j’étais rendue. On avait jamais vu des noms de rues aussi stressants. Quand je suis arrivée, ça a été long avant qu’on s’embrasse. Peut-être parce qu’on tremblait trop.

Tu lui avais pas dit qu’il y avait quelqu’un d’autre. Dans le fond, tu lui avais pas menti.

Juin

Après le Zaz, t’as vraiment fourré ton nez partout. Moi avec. Six jours à éplucher ta vie virtuelle aussi mince qu’une pelure de kiwi, je sais pas pourquoi je pense à ce fruit-là, peut-être parce que t’es poilu un peu tout croche, par gros spots semi-dégarnis. J’espère que ça t’insulte pas, j’aimais ça t’sais. Et toi aussi t’as dénudée la mienne, plus remplie. J’aime ça me montrer, ça me donne l’impression d’être authentique.

Ton nez partout, comme quand j’ai renversé de la bière sur mon t-shirt en genre de spandex. Tu m’en as passé un des tiens, trop beige, trop grand. À ta demande, j’ai oublié le mien chez toi. Faisait chaud, juin avait commencé même si ça nous passait six pieds par-dessus la tête. Tout ce qu’il me reste de ce soir-là, c’est ton texto reçu à mon arrivée chez moi. Je m’endors la face dans ton d’sous de bras.

Pause

Une soirée au téléphone à s’avouer nos infractions à l’intimité de l’autre. À se reparler de notre rencontre en prenant soin de rire de temps en temps. Tout seuls ou ensemble, je sais pas. Des heures à se raconter dans l’interdit. Elle avait eu droit à un avertissement, ça s’en venait, ça te prenait un break. Le genre de pause qui se termine jamais. Déjà, c’était pas correct. Je me disais que c’était inhabituel pour toi. Que t’étais un bon gars. Mais tout le monde est un bon gars bourré d’erreurs.

Tu m’avais recontactée sur Facebook pour m’avertir que tu l’avais avertie. Que je veuille te revoir ou non, ça changeait rien. Ta décision était déjà prise. Maintenant, je comprends mieux ce que tu voulais dire.

Facebook

Mais toi, je t’avais jamais vu la barbe nulle part. T’étais cerné et tu sentais les épices. Diva Cup, punk rock et je me souviens même plus de quoi d’autre on a parlé. Avant de partir, j’ai mis ma main sur ton épaule. Ça te tentait-tu qu’on aille prendre une bière ensemble bientôt ? Ben oui, certain, on ira. On a échangé nos noms de famille parce qu’Internet s’occupe du reste. Les hosties de réseaux sociaux.

Le lendemain après-midi, je t’ai écrit. J’ai jamais été patiente. Tu m’as dit que t’étais con. T’avais figé, mais t’étais pas célibataire. Ça semblait compliqué comment tu l’expliquais. Pourtant, me semble que c’est simple, t’as une blonde ou t’en as pas. Mais bon, tu m’avais troublée, je t’avais troublé, t’avais pas le goût d’arrêter de me jaser même si tu te rappelais plus tant de quoi au juste. Sans que je te le demande, tu m’as annoncé que t’allais m’en aviser si la situation changeait. Six jours plus tard, la situation changeait.

Tablette

Des fois, je repense à ma bouteille de shampoing. J’étais pas assez convaincue de toi pour la mettre dans la douche, juste dans la salle de bain, sur une tablette bien haute. Le genre de place où on met les objets qui servent pas souvent et les réserves de papier de toilette. Ils finissent souvent avalés par le décor de l’habitude, une couche de poussière invisible sur le top. Je me demande si elle est encore là.

J’espère que tu l’as pas jetée.

Parce que de la manière dont c’est fait chez toi, t’as mon shampoing dans le champ de vision quand t’es sur le bol. Pis je me dis qu’au moins, tu penses à moi des fois.

Miettes

Non mais à moment donné une fille en revient. On virera pas folle pour deux semaines. On capotera pas parce qu’on suait juste à se regarder, parce qu’on a cumulé au moins cinq nuits entières à se caresser les carcasses, parce que tu trouvais mes cheveux trop doux, ma peau trop belle, mes yeux trop bleus, ma vulve trop parfaite. Ben non, on virera pas folle.

On sera pas plus triste que ça parce que tu m'as dit que t’avais eu le coup de foudre pour toi Julie, c’est aussi simple que ça.

J’aurais dû m’en douter, le vrai monde parle pas de même. La vraie vie, ça garde pas réveillé à cause d’un déversement de joie partout dans les draps. Ça fait pas rire à six heures du matin. Ça s’enligne pas dans les portes à peine ouvertes du Hélico pour acheter des cafés et des croissants au Nutella maison. Ça fait pas des miettes dans le lit sans déranger personne.

La vraie vie, ça laisse pas sa blonde pour une autre, ça laisse pas l’amour se faufiler avec fluidité dans un nouveau récipient, même si y’est prêt à l’accueillir au grand complet.

La vraie vie, ça laisse pas de place à virer un peu fous.


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