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Berce-toi Raymonde, de Francis Ouellette, lauréat du Prix du récit 2019

Portrait en noir et blanc du distributeur de films et auteur Francis Ouellette, en contre-plongée.

Le distributeur de films et auteur Francis Ouellette

Photo : D.R.

Radio-Canada

Francis Ouellette a grandi dans le Centre-Sud des années 1980, un quartier populaire de Montréal que certains appelaient encore à l'époque le « Faubourg à m’lasse ». Il a exercé mille et un métiers pour finalement s’occuper de distribution de films. Son récit rend hommage à Raymonde, son excentrique grand-mère, en mettant en parallèle sa mort et sa victoire à un bercethon épique de 24 heures.

Berce-toi Raymonde

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Le bouquet pèse une tonne dans ma main. J’avance et le bruissement du plastique qui retient les fleurs est assourdissant. C’est le son synthétique d’une marche d’automne dans une fausse forêt, d’une chaise berçante qui craque sur un balcon rouillé. J’avance encore. Le cercueil est ouvert et je commence à entrevoir la carcasse écœuramment orange de Raymonde.

Dans quinze secondes, je vais la voir au complet, de tout son long. Ma grand-mère. Je vois déjà qu’ils lui ont mis ses dents, et ça lui déforme le visage. Elle n’avait presque jamais la face longue de même. Dans quinze secondes, je vais devoir déposer les fleurs, dérouler ma langue pâteuse et parler d’elle devant du monde, devant LE monde. Raymonde. Mon immense grand-mère. Créature toute croche, belle et souffrante sa vie durant, aussi drôle que le crisse aux noces de Cana. Il ne s’en fera plus des comme ça, plus jamais. Le moule n’est pas juste cassé; le pilon de la maladie l’a écrasé dans le mortier du temps. Ça a fait de la pourde, une traînée de souvenances évanescentes. Je vais vous en shooter une grosse ligne, drette dans l’aorte.

Je tenais ostensiblement les mêmes fleurs, deux ans plus tôt. Pas mal moins lourd le bouquet, à ce moment-là. Mes pas aussi. Direction : le sous-sol de l’église Saint-Vincent-de-Paul. C’est soir de fête; une collecte de fonds pour un organisme communautaire avec un nom bâtard. Au programme : bercethon, bingo, chanteur de charme et spectacle de lutte. La formule est simple mais bien pensée : une poignée de petites vieilles se bercent pendant des heures en tricotant. Les gens prennent des gajures, leur apportent des repas, du café. C’est une sorte de marathon stationnaire, où ça bouge sans avancer. Bien évidemment, on ne fait pas juste regarder des petites vieilles se bercer. On joue aux cartes et on mange. Le tout est agrémenté d’un souper communautaire : des chips et des grilled-cheese, faits avec du pain blanc et du fromage orange comme la dépouille de ma grand-mère plus haut. L’événement est suivi d’une joute de bingo, à l’époque où ça se jouait encore avec des pitounes aimantées, et d’un spectacle de chanson avec Herman. Chanteur de charme de ces dames, viril comme Liberace, Herman a le cœur grand comme le sous-sol de l’église et possède la plus complète collection d’articles concernant René et Nathalie Simard dans le monde. Son appartement est un musée dédié aux petits Simard. Ils ont montré ça à la télé, une fois. Raymonde est absolument folle de lui et le troubadour adore lui tenir la main en la regardant dans les yeux, le temps d’une chanson. Reste que le clou du spectacle, c’est indéniablement le combat de lutte, où apparaîtra pour la première fois le fils de Tarzan « La Bottine » Tyler.

Il n’y a pas de plus grand amateur de lutte que ma grand-mère. La légende familiale raconte qu’elle aurait fréquenté Édouard Carpentier dans son prime et que, dans son char décapotable de l’année, le lutteur l’amenait parfois danser au Lion d’or. La seule chose qu’elle aimait plus que les lutteurs, la Raymonde, c’était son petit-fils. Elle l’aimait d’ailleurs un peu trop et pas toujours de manière appropriée. Voyez-vous, atteinte d’une déficience mentale dont je n’ai jamais connu précisément la nature, Raymonde avait une coupel de gaskets un peu lousses, entre autres ceux du langage, de l’hygiène et de la libido. Elle était incapable de dire, par exemple, les mots « débarbouillette », « certainement » et « macaroni ». Dans sa bouche, ces mots devenaient d’étranges sons gutturaux qui auraient pu passer pour les incantations d’un chaman. Or, elle pouvait vous nommer à la perfection et avec l’accent tous les noms de lutteurs, de boxeurs, de joueurs de baseball et de hockey qui existaient. Il faut dire qu’elle raffolait particulièrement des hommes en shape, qu’elle zieutait avec des yeux parfois gourmands. Force oblige, Raymonde était en effet très friande de sport, de tous les sports. Sa télé vociférait en permanence un match de quelque chose, qu’elle commentait avec sapience et alacrité, en fumant ses deux paquets de cigarettes quotidiens et en tinkant des litres de café. Elle passait des heures à se bercer férocement tout en s’adonnant à cette activité. On devine qu’elle était devenue une véritable athlète de la berçante, et ce, malgré son cardio de fumeuse à la chaîne et les trois cancers qu’elle avait combattus toute sa vie. Elle s’adonnait à cette activité avec un aplomb qui forçait l’admiration, à un tel point qu’elle en oubliait régulièrement de vider le sac de pisse qui était strappé sur sa cuisse en permanence.

L’appartement de ma grand-mère sentait le CÂLISSE, on le devinera. C’était un mélange capiteux de relents caramélisés d’urine, de botchs et de café instantané qui chèsse dans le fond de plusieurs tasses pas lavées. Ça aurait dû m’écœurer, mais l’odeur était instantanément chassée par son sourire quand elle me voyait, malgré ses becs fétides, mouillés et beaucoup trop insistants.

Son sac, elle oubliait de le vider à tous les coups quand elle écoutait la lutte. Rien ne faisait briller ses yeux autant que la lutte, sauf peut-être les lutteurs. La « batarre », qu’elle appelait ça. Incapable de dire « bagarre » ou « bataille », elle avait fusionné les deux mots pour en faire un plus beau. Durant les moments de conflits familiaux (donc, tout le temps), ma grand-mère aimait essayer de désamorcer la violence ambiante en déclamant benoîtement la phrase suivante : « L’AMOUR, c’est plus fort que la batarre. » Elle était par ailleurs incapable de la moindre agressivité… sauf contre elle-même. Dans les moments de grandes angoisses, Raymonde se mordait les avant-bras en criant. Or, Raymonde n’avait pas de dents et son geste finissait par devenir vain. On aurait dit une tortue qui essayait de gruger une chop de porc. Ce n’était pas drôle, mais c’était comique.

Je pense que c’est la combinaison de son aptitude à la berçante et de sa passion pour la lutte qui avait convaincu Raymonde de sortir de chez elle pour participer au bercethon. Grayée de ses Craven A, son sac à pisse de sortie sur la cuisse, bien vide pour l’occasion, ma grand-mère allait fièrement relever le défi. Le sous-sol de l’église ne s’en doutait pas encore, mais il n’allait jamais s’en remettre. À cette époque, j’étais à l’université et j’étudiais… la littérature. Je m’étais distancié de ce Centre-Sud où j’avais gaillardement pété toutes mes cerises, y compris les surettes. J’avais de hautes aspirations d’écriture. Je voulais pondre un grand roman québécois, faire brailler mes profs avec une poésie hardie et vraie. Bref, j’étais un petit crisse de crotté qui voulait passer pour un petit crisse de lettré. On devine que, écarté dans le monde des idées dans lequel je flottais, j’avions pas le temps d’aller voir ma grand-mère se bercer pendant que les gens ramassaient leurs pitounes de bingo, en maugréant collectivement leur défaite. J’avions pas le temps, jusqu'à ce que ma mère m’appelle. Plusieurs fois. Mon répondeur débordait de messages. Le genre de messages culpabilisants dont elle seule avait le secret.

Je sais que t’es ben occupé avec tes études pis toute, mais si tu veux savoir, ta grand-mère se berce depuis bientôt vingt-quatre heures et elle dit qu’elle n’arrêtera pas tant que tu viendras pas la voir.

OK.

C’est du sérieux. Je ne vous dis pas ma confusion. Je sais que ma grand-mère a le cancer, qu’elle m’adore autant que la lutte et qu’elle ne sera pas toujours là. Sacrament : vingt-quatre heures à se bercer sans arrêt devant du monde qui mange des grilled-cheeses, c’est con comme la lune, c’est cheap, c’est cheesy, c’est petit-peuple à fond, c’est… C’est grandiose. À cet instant, je réalise que je ne sais pas vraiment écrire, que je ne serai assurément jamais un auteur et que Raymonde est un poème vivant que je n’ai jamais pris le temps de lire comme du monde. Qu’à cela ne tienne : je n’écrirai pas, mais je serai un grand lecteur de livres et de gens. Je me garroche donc, bouquet de fleurs en main. J’espère arriver avant que ma grand-mère ne s’épuise. J’espère qu’elle a pu voir le combat du fils de Tarzan « La Bottine » Tyler et que quelqu’un s’est occupé de son sac de pisse, avec tout le café qu’elle a dû s’enfiler pour tougher la run.

J’ouvre la porte. Le sous-sol est plein à craquer. Le temps se dilate. Il y a quinze secondes entre moi et le stage et une mer de monde entre nous deux. La première personne que je croise, un inconnu, pose sa main avec célérité sur mon bras et me dit, avec une gravité de croque-mort : « Vas-y mon gars… ça fait toute la journée qu’elle t’attend. » Je me sens comme un déchet humain parce que je n’ai pas envisagé jusque-là la grandeur de l’exploit. Tous les yeux sont rivés sur moi. De toute évidence, le psychodrame qui va suivre a été savamment entretenu par la frénésie collective. Si Roland Barthes avait été là, il serait venu tout de suite. Dix secondes et le silence se fait. Ma grand-mère me voit. Il ne reste plus qu’elle sur la scène. Son visage s’ouvre. Elle se lève, tremblante sur ses jambes engourdies, avec une certaine vigueur théâtrale. Elle hurle mon nom en tendant la main vers moi… et elle tombe. Je suis à cinq secondes de la scène et je sais éperdument qu’elle a faké sa chute, question de faire un maximum d’effet. Je sais aussi que mon arrivée voulait dire qu’elle pouvait enfin s’arrêter.

En tombant, elle écrase le sac de pisse sur sa cuisse. Il était tendu à bloc. Raymonde se met à faire une solide crise de faux bacon dans sa flaque de pisse. Le silence est assourdissant et n’est interrompu que par les premières quintes de sanglots collectifs, qui vont vite se transformer en pleurs assumés. Je suis gelé sur place. Ce moment dépasse largement mes capacités à réagir. Une voix étranglée par l’émotion dans le fond de la salle crie : « Va don’ aider ta grand-mère ostie! » Je monte sur scène. Raymonde me regarde et murmure mon nom. Je la soulève, mes deux snicks plantées dans la pisse, et elle se colle contre moi en tremblant. Je regarde l’horizon, le regard vide, Raymonde dans mes bras, alors qu’une déferlante d’applaudissements et de cris nous submerge. Herman braille sa vie et se met à chanter au micro une chanson intitulée Ma mère est un ange. Un lutteur vient m’aider à faire descendre ma grand-mère. Elle est aux anges. Raymonde s’était bercée vingt-cinq heures et trente minutes.

Durant les quinze secondes qui vont me mener à son cercueil, je repense à ce moment étrange et beau, un des plus authentiques de ma vie. Ce grand moment de Raymonde était le point culminant de toute sa vie, la convergence de ses plus grandes amours. Touché, je constate que nous sommes dans la même église et que deux ans plus tôt, juste en dessous du cercueil, ma grand-mère se berçait. Je songe au fait que je ne suis pas devenu écrivain mais qu’un jour, peut-être, mes études et mes lectures serviront au moins à écrire le texte que j’écris en ce moment.

Quelque part dans le temps, je m’approche du micro pour parler de Raymonde. Je dépose mon bouquet. L’église est pleine et plusieurs des personnes qui étaient au bercethon sont là. Même Herman est là. Il chantera plus tard, une fois encore, Ma mère est un ange, cette fois a cappella, mais pas jusqu’à la fin. Il braillait trop. Je ne me souviens pas trop de ce que j’ai dit ce jour-là, mais je n’oublierai jamais ce qui résonnait dans l’écho de tout ce que j’étais, de tout ce que je suis.

« L’amour, c’est plus fort que la batarre. »


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