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Pourquoi y a-t-il plus de baleines noires dans le golfe du Saint-Laurent qu'auparavant?

Une femelle baleine noire de l'Atlantique Nord, baptisée EgNo 4180, et son baleineau aperçus dans la baie de Cape Cod le 11 avril 2019.

Si plus de baleines noires sont observées dans le golfe du Saint-Laurent au cours des dernières années, c'est parce qu'elles délaissent leurs aires d'alimentation habituelles, moins productives en plancton.

Photo : Center for Coastal Studies / NOAA, permis de recherche #19315-1

Miriane Demers-Lemay

Depuis 2017, des baleines noires sont retrouvées mortes dans le golfe du Saint-Laurent, un territoire que l’espèce en voie de disparition fréquente davantage qu’auparavant en raison des changements climatiques. Explications.

L’été, la baleine noire de l’Atlantique Nord migre normalement vers le golfe du Maine et la baie de Fundy, dont les eaux sont normalement très riches en copépodes, de petits crustacés riches en lipides qui constituent la ressource alimentaire première de l’espèce.

Mais depuis quelques années, les courants et l’abondance des copépodes changent dans ces habituelles aires d’alimentation, observent des chercheurs américains et canadiens dans une étude publiée cet été dans la revue Oceanography, qui montrent du doigt les effets des changements climatiques.

Les baleines doivent se déplacer en raison du climat, explique le spécialiste en océanographie et informatique au laboratoire Bigelow, au Maine, et principal auteur de l'étude, Nicholas Record.

Les baleines noires se retrouvent ainsi en plus grand nombre dans le golfe du Saint-Laurent, où plusieurs ont déjà perdu la vie à la suite de collisions avec des navires ou d’empêtrements dans des engins de pêche.

Une carte du golfe du Saint-Laurent qui montre les endroits où les baleines noires de l'Atlantique ont été trouvées mortes en 2019.

Les points rouges représentent les endroits où les baleines noires de l'Atlantique ont été trouvées mortes.

Photo : Radio-Canada

Des bouleversements dans le golfe du Maine

Le golfe du Maine est l’un des écosystèmes marins qui se réchauffent le plus rapidement sur la planète, affirment les auteurs de l’étude. Selon certaines estimations, l’augmentation de la température des eaux de surface serait de près de 1 °C aux quatre ans, entre 2004 et 2015, dans ce golfe situé entre le cap Cod, au Massachusets, et la pointe sud de la Nouvelle-Écosse.

Mais ce réchauffement pourrait être deux fois plus rapide dans les eaux profondes du golfe. De la fin de l’été à la fin de l’hiver, l’équipe a enregistré une augmentation de 0,5 °C par année entre 20 à 150 mètres de profondeur. Le réchauffement rapide des eaux du canal du nord-est, qui alimente le golfe en eaux profondes, pourrait jouer un rôle-clé dans ce réchauffement.

Or, c’est à cette profondeur et pendant cette période que les copépodes réalisent leur dormance hivernale. L’augmentation de température pourrait avoir des effets combinés sur les copépodes. Selon les hypothèses des chercheurs, les copépodes pourraient subir plus de prédation, tout en ayant moins de réserves métaboliques après la dormance. Quoi qu’il en soit, l’abondance des copépodes a chuté au-dessous d'un seuil minimal pour les baleines dans la majeure partie du golfe du Maine.

Des copépodes.

Des changements dans l'abondance de copépodes à la fin de l'été et au début de l'automne dans le golfe du Maine pourraient inciter les baleines noires à chercher d'autres aires d'alimentation, comme dans le golfe du Saint-Laurent.

Photo : Radio-Canada

Les baleines noires auraient commencé à dévier leurs routes migratoires typiques entre 2008 et 2010, période à partir de laquelle l’état de santé de la population ne s’est jamais amélioré, observent les auteurs de l’étude.

En 2017, 17 baleines noires mortes ont été retrouvées dans le golfe du Saint-Laurent. Cet été, huit carcasses ont été trouvées jusqu’à présent. Cette mortalité n'est toutefois pas compensée par des naissances. En 2018, aucun baleineau n’a été observé dans la population. Quelques baleineaux ont toutefois été observés cet été. Certains experts évaluent que l’espèce pourrait disparaître au cours des 30 prochaines années.

La baleine noire, un indicateur des changements à venir

Si on les regarde et les écoute bien, les baleines noires nous racontent des choses, comme de quelle manière l’océan change, avant même que l’on détecte ces changements, croit Nicholas Record.

Je pense que les problématiques [liées à la conservation des baleines noires] peuvent nous apprendre comment résoudre d’autres problématiques similaires – liées aux changements climatiques ou à la perte de biodiversité – au cours du prochain siècle, ajoute-t-il.

Des baleines noires de l’Atlantique Nord

Un expert plaide pour un soutien d'études permettant de prédire les migrations des baleines noires d'une année à l'autre.

Photo : Associated Press / Stephan Savoia

Quant à la conservation de cette espèce en voie de disparition, l’expert mise sur de meilleures prédictions des migrations de ces mammifères marins d’une année à l’autre.

D'une année à l'autre, les changements [dans les mesures de migration] sont plus importants qu’ils ne l’étaient auparavant, explique Nicholas Record. Je prévois des surprises, ajoute-t-il, en parlant des nouvelles destinations des baleines. Il pourrait y avoir de nouveaux endroits, peut-être dans le golfe du Saint-Laurent, dans le golfe du Maine, ou encore ailleurs, où on ne les avait pas vus dans le passé.

Selon l’expert, de meilleurs modèles pour prédire les migrations de l’espèce pourraient permettre d’adopter des mesures de protection en amont. Il ajoute que ce type de prédictions repose toutefois sur des inventaires constants du milieu marin, par exemple des changements dans l’abondance du plancton. Or, ces mesures ont été réduites au cours des 15 dernières années du côté américain, déplore-t-il.

Ces lacunes dans les données rendent les décisions [liées à la conservation] vraiment incertaines.

Nicholas Record, spécialiste en océanographie et informatique du laboratoire Bigelow

Le chercheur plaide également pour une meilleure collaboration entre les chercheurs des États-Unis et du Canada pour la conservation de la baleine noire de l’Atlantique Nord.

Selon les derniers recensements, il reste environ 400 individus de cette espèce dans le monde.

Bas-Saint-Laurent

Protection des espèces