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Amazon fait la pluie et le beau temps dans l’infonuagique

Le logo d'Amazon Web Services.

Amazon Web Services est la division d'Amazon qui gère ses services d'infonuagique.

Photo : Reuters / Ivan Alvarado

Jean-Philippe Guilbault

Au sommet de l’industrie de l’infonuagique trône Amazon, géant du commerce en ligne qui possède une importante filiale informatique. L’entreprise a une avance notable sur ses compétiteurs, ce qui inquiète certains experts.

Amazon est un pionnier, confirme Omar Cherkaoui, professeur au Département d’informatique de l’UQAM.

Depuis sa création en 2006, Amazon Web Services (AWS) a réussi à se hisser au sommet des entreprises qui offrent des services d’infonuagique, accaparant en 2018 près de 48 % des parts de marché, loin devant ses compétiteurs immédiats Microsoft, Alibaba et Google.

Ça a commencé peut-être par un besoin, car ils devaient eux-mêmes bâtir les infrastructures pour le site de commerce en ligne d’Amazon, raconte Jean-Baptiste Su, analyste principal pour Atherton Research. Puis, d’autres magasins comme Target ou Toys’R’Us se sont alliés à Amazon pour bâtir leur vitrine sur Internet.

De fil en aiguille, AWS s’est imposée comme un chef de file dans une industrie qui était sous-estimée par les autres joueurs traditionnels du secteur informatique, ajoute M. Su.

Selon lui, à la même époque, Microsoft s’intéressait beaucoup plus au marché des appareils mobiles.

C’est plus sympa de parler de mobilité, de téléphones et de tablettes que de parler d’infrastructures informatiques, explique M. Su.

Ce n’est que vers 2014, avec l’arrivée de Satya Nadella à la tête de l’entreprise américaine, que l’attention de Microsoft s’est retournée vers l’infonuagique.

Quand il est devenu le patron de Microsoft, il y a eu un basculement immédiat, en trente jours, vers le cloud. C’est là qu’ils ont vendu Nokia et toutes ces distractions pour se concentrer sur Azure, sur le cloud.

Il n’en demeure pas moins qu’Amazon possède une avance confortable sur ses compétiteurs, faisant de l’entreprise de Jeff Bezos un choix qui peut sembler évident pour de nombreuses entreprises et organismes publics qui désirent se tourner vers l’infonuagique.

Critiques de plus en plus nombreuses

Parmi ses clients, AWS peut compter la CIA, la banque Capital One – dont la faille de sécurité est attribuée à une ancienne employée d’AWS –, l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA) et Airbnb. Même Netflix, qui est pourtant un compétiteur direct d’Amazon dans les services de vidéo sur demande (ou streaming), héberge son site Internet sur des serveurs d’AWS.

À Québec, deux personnes sont inscrites au registre des lobbyistes du Québec pour Amazon afin de présenter l'entreprise et ses solutions infonuagiques (cloud) dans le but d'analyser les possibilités que le Conseil du Trésor ou le gouvernement ait recours à ses solutions.

Or, l’entreprise ne fait pas l’unanimité. Aux États-Unis, le Pentagone a vu un contrat de 10 milliards de dollars avec AWS pour faire migrer ses données en infonuagique être suspendu par le président Donald Trump.

M. Trump remettrait en question l’attribution du contrat à Amazon, entreprise appartenant à Jeff Bezos qui est également propriétaire du Washington Post, un média que critique souvent et vertement le président américain.

Amazon, tout comme ses compétiteurs Google, Apple et Facebook, est également la cible de critiques concernant sa collaboration avec les agences de renseignement et de surveillance américaines.

Ils n’ont jamais attendu un “billet du médecin” pour ouvrir l’accès à leurs données, note André Mondoux, professeur à l’École des médias de l’UQAM, qui rappelle notamment les histoires dévoilées par Edward Snowden sur les activités de la NSA.

On se demande pourquoi [on ferait affaire avec] les Américains alors que d’autres ont des politiques plus importantes que de juste se dire “je sauvegarde mes données à bas coûts et on s’assure qu’il y a une bonne serrure sur la porte”, soulève-t-il. Il faut aller plus loin que ça.

Souveraineté sur les données

Si le ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale, Éric Caire, a assuré que les données seraient hébergées au Québec, la position géographique n’est pas un obstacle lorsque l’entreprise propriétaire des centres est américaine.

Depuis l’adoption du Patriot Act et, plus récemment, du CLOUD Act aux États-Unis, les données détenues par des entreprises américaines peuvent circuler entre les États partenaires des États-Unis et être fournies aux agences de renseignement et de surveillance.

C’est clair que le Patriot Act et le CLOUD Act sont deux lois qui sont extraterritoriales. Il est évident que ça doit être une préoccupation, la première préoccupation, croit M. Su. Avec ces deux lois, le gouvernement américain aura accès aux données s’il le demande aux opérateurs américains.

Dans un document publié par le département américain de la Justice, le CLOUD Act est présenté comme permettant à nos partenaires étrangers ayant de solides protections de confidentialité et de libertés civiques, de conclure des ententes avec les États-Unis pour obtenir l’accès à des preuves électroniques, peu importe où elles se trouvent, afin de lutter contre des crimes graves et le terrorisme.

La souveraineté sur ses données est d’ailleurs un principe cher à José Fernandez, professeur titulaire au Département de génie informatique et génie logiciel à Polytechnique Montréal.

À n’importe quel moment je peux avoir un conflit, commercial ou diplomatique, avec le pays qui détient ces données-là ou ces infrastructures-là, soulève M. Fernandez. Je ne suis donc plus souverain, je suis à la merci des aléas.

Une des alternatives, c’est de faire du cryptage, on va chiffrer les données. Donc si Amazon veut donner les données qui sont sur leur machine, elles seront cryptées et le gouvernement canadien ou québécois sera le seul à avoir la clé, explique Jean-Baptiste Su. Mais c’est une solution qui se limite au stockage des données.

Car si un État ou un organisme veut utiliser les autres services informatiques d’Amazon, comme l’intelligence artificielle pour analyser ces données, il devra alors lui fournir la clé de décryptage.

Pour José Fernandez, la solution du cryptage des données sera nécessaire, peu importe l’entreprise choisie pour héberger les informations des Québécois. Et cette solution implique que les fonctionnaires et les citoyens devront assurer le décryptage sur leur propre machine.

Ça change le mal de place, mais ça crée un autre problème qui nécessite des experts en cybersécurité [au gouvernement], analyse M. Fernandez.

Une autre solution, préconisée par des experts, c’est de confier les contrats d’hébergement des données à des entreprises locales.

Développer des partenariats public-privé, je ne suis pas contre, mais peut-on le faire au Québec au moins? se demande André Mondoux.

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