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Que cherche l'Inde en révoquant l’autonomie du Cachemire?

Une femme tient le drapeau du Cachemire.

La révocation de l’autonomie du Cachemire par l’Inde a été préparée dans le plus grand secret.

Photo : Reuters / Akhtar Soomro

Daniel Blanchette Pelletier

En révoquant l’autonomie du Cachemire, l’Inde ouvre un nouveau chapitre dans l’histoire de cette région au cœur d’un conflit territorial avec le Pakistan depuis 70 ans. Quelles sont les racines de cette décision? Que présage-t-elle? Explications.

Deux articles de la Constitution indienne ont été abrogés sans avertissement.

L'un donnait une certaine autonomie à la région du Jammu-et-Cachemire, qui est désormais scindée en deux « territoires de l'Union indienne », dont le Ladakh à l'est. L'autre article révoqué empêchait des étrangers de s'établir sur ce territoire à majorité musulmane.

Le Cachemire dorénavant n’aura plus l’autonomie qu’il avait par le passé. Ça va accentuer la capacité du centre de régir et d’administrer la région, explique Serge Granger, professeur agrégé à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Il n’avait pas juridiction en matière de communication, de défense et d’affaires étrangères, mais pouvait légiférer en santé et en éducation, par exemple.

Au-delà de ce contrôle élargi de New Delhi, le gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi semble indiquer qu'il est prêt à renoncer au Cachemire dans son intégralité, croit cet expert du conflit.

C’est comme s’il envoyait le signal qu’il est prêt à ne plus revendiquer la totalité du Cachemire, et à se satisfaire de la ligne de démarcation actuelle.

Serge Granger, Université de Sherbrooke

Ça fait plus de 40 ans que ça dure et ça n’avait pas tellement bougé jusqu’à maintenant, remarque Serge Granger. Est-ce qu’on se contenterait maintenant qu’une partie aille à l’Inde et l’autre au Pakistan?

Un conflit historique

L’Inde et le Pakistan se disputent le Cachemire depuis la partition des Indes par l’Empire britannique en 1947. Plutôt que de se joindre à l’un ou à l’autre, le petit territoire à majorité musulmane a choisi de conserver son indépendance.

Cette décision a mené les forces pakistanaises à l’envahir. L’Inde est venue à la défense du Cachemire, à condition qu’il se joigne à son empire, en préservant toutefois son autonomie.

À l’issue du conflit, le Jammu-et-Cachemire, au sud, est allé à l’Inde, et le reste a été partagé entre le Pakistan et, plus tard, la Chine. Un second conflit, en 1965, a mené à l’établissement des frontières actuelles entre les trois pays.

La ligne qu’on voit entre le Cachemire indien et le Cachemire pakistanais date de 1965, de la deuxième guerre, mais les deux pays revendiquent la totalité du territoire depuis, rappelle Serge Granger.

Le saviez-vous?

Un référendum d’autodétermination du Cachemire a été proposé en 1948 par les Nations unies. Il n’a jamais eu lieu : autant l’Inde que le Pakistan craignaient que celui-ci ne tourne pas en leur faveur.

Fort d’une seconde majorité

Narendra Modi.

Réélu, le premier ministre Narendra Modi avait évoqué la dislocation du Cachemire en campagne électorale.

Photo : Reuters / Adnan Abidi

La révocation de l’autonomie constitutionnelle du Cachemire indien n’a pas surpris le professeur à l’Université de Sherbrooke.

C’est un changement majeur, mais qui était prévisible, soutient-il.

L’Inde avait placé la région, en décembre 2018, sous une tutelle, motivée par des problèmes de sécurité, selon les autorités indiennes, et celle-ci venait d’être renouvelée.

Qui plus est, Narendra Modi avait promis de remettre de l’ordre au Cachemire lors des élections législatives indiennes du printemps.

Il en est sorti avec un deuxième mandat majoritaire, rappelle Serge Granger. Il a le vent dans les voiles. C’était le meilleur moment pour lui de passer à l’action.

Narendra Modi était le premier dirigeant en 30 ans à être élu avec une majorité. Obtenir un deuxième mandat majoritaire de suite était tout aussi inattendu, selon lui.

Il interprète la décision du premier ministre Modi par un désir de répondre à sa base électorale, formée de nationalistes, mais surtout de fortifier le sentiment national indien.

Des soldats indiens à la frontière.

Un important contingent de soldats indiens est déployé au Cachemire.

Photo : Associated Press / Dar Yasin

L’ouverture de ce nouveau chapitre a d'ailleurs été bien accueillie en Inde, selon Frédérick Lavoie, un journaliste indépendant basé à Mumbai.

Il y a quand même une majorité de la population qui appuie cette initiative, a-t-il déclaré sur les ondes d’ICI Première. Le Cachemire, pour la majorité hindoue de l’Inde, c'est une minorité musulmane qui cause du trouble.

Narendra Modi vient en quelque sorte de « les mettre au pas », selon lui.

« Reconnaître la frontière lui permet de rattacher ou même d’”indianiser” davantage le Cachemire », enchaîne Serge Granger.

Un afflux de migrants indiens pourrait en effet transformer la démographie du territoire, ébranler la majorité musulmane et diluer le poids du mouvement indépendantiste, actif depuis plus de 30 ans dans la région.

Escalade des tensions

Des femmes voilées au Cachemire.

Contrairement à l’Inde, le Cachemire est majoritairement composé de musulmans, ce qui explique notamment pourquoi le Pakistan revendique aussi ce territoire.

Photo : Reuters / Danish Siddiqui

Le Pakistan, qui appelle à libérer le Cachemire de l’emprise indienne, a pour sa part condamné la révocation d’autonomie, mais a pour l’heure écarté un recours à la force.

Les relations entre les deux pays se sont envenimées dès février lorsque des combats aériens ont éclaté en riposte à un attentat-suicide au Cachemire indien revendiqué par un groupe extrémiste du Pakistan.

La possibilité d’un conflit armé fait dorénavant craindre le pire, puisque les deux pays possèdent l’arme nucléaire. Le Pakistan a déjà approuvé une frappe nucléaire contre l’Inde par le passé, rappelle Serge Granger.

Beaucoup de gens s’inquiètent que le conflit dégénère. Mais à court terme, on doit plutôt s’attendre à une guerre traditionnelle avant de sortir l'arsenal nucléaire, dit-il.

Le professeur Granger souligne toutefois que la décision du premier ministre Modi place le Pakistan en situation d’inconfort.

Quand l’Inde envoie le message qu’elle est prête à vivre avec un Cachemire séparé, vous comprenez que ça indispose le Pakistan, qui revendique toujours la totalité du territoire, explique Serge Granger.

La Chine aussi, qui contrôle environ 20 % du Cachemire, a les mains liées, selon lui.

Bien qu’elle soit plus proche politiquement du Pakistan, elle peut difficilement se permettre de l’appuyer et de mettre en péril sa relation avec l’Inde.

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