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Pourquoi le suicide de Jeffrey Epstein est plausible

De nombreuses théories du complot circulent à propos de la mort du millionnaire. Pourtant, les suicides en prison sont loin d’être rares.

Une photo de Jeffrey Epstein qui apparaît dans le registre des délinquants sexuels de l'État de New York.

Photo : Reuters

Bouchra Ouatik

Depuis l’annonce du suicide de Jeffrey Epstein, accusé de trafic sexuel, de nombreuses théories du complot ont émergé sur les réseaux sociaux pour expliquer sa mort.

En raison de ses liens avec des personnalités influentes, telles que la famille Clinton et le président Donald Trump, nombreux sont ceux qui refusent de croire que le millionnaire s’est véritablement suicidé dans sa cellule au centre de détention Metropolitan, à New York. Le président américain a lui-même véhiculé des théories du complot sur le réseau Twitter.

Pourtant, des études sur le suicide en milieu carcéral indiquent qu’il n’est pas rare que des accusés dans sa situation parviennent à s’enlever la vie pendant leur détention.

Une surveillance inadéquate, selon certains

D’après la professeure de justice pénale Christine Tartaro, de l’Université Stockton au New Jersey, qui a étudié les suicides en milieu carcéral, cette thèse n’est pas invraisemblable.

Je ne suis pas du tout étonnée qu’une personne incarcérée se soit enlevé la vie.

Christine Tartaro, professeure de justice pénale, Université Stockton

Contrairement à ce que véhiculent plusieurs théories du complot, l’accusé n’était pas sous surveillance antisuicide au moment de sa mort. Il avait été placé sous surveillance après une première tentative de suicide le 23 juillet, mais ces mesures avaient été levées six jours plus tard.

Des gardiens de prison étaient censés faire une ronde toutes les demi-heures à sa cellule, mais des sources internes ont révélé à différents médias américains que cette règle n’a pas été respectée. En outre, l’établissement de détention manquait de personnel et les gardiens qui devaient assurer sa surveillance effectuaient des heures supplémentaires au moment du décès, selon ces sources.

Pour la professeure Christine Tartaro, une visite toutes les demi-heures est loin d’être suffisante dans ce scénario.

« C’est une supervision très faible. Pour quelqu’un qui veut se suicider par pendaison, ça ne prend vraiment pas beaucoup de temps », observe Mme Tartaro.

Selon l’experte, 15 minutes suffisent à un détenu pour mettre son plan à exécution. Elle ajoute que dans plusieurs cas, la surveillance de détenus à risque s’effectue par l'entremise de caméras, ce qui est également inadéquat. La situation idéale avec une personne suicidaire, c’est une supervision constante en face à face, indique-t-elle.

Toutefois, peu de prisons adoptent de telles mesures. Selon une étude du département américain de la Justice datant de 2010 (Nouvelle fenêtre), bien que 93 % des prisons avaient en place des mesures antisuicides, seules 2 % fournissaient une surveillance constante.

Jeffrey Epstein était seul au moment des faits, car le codétenu avec qui il partageait sa cellule venait d’être transféré ailleurs.

Des employés devant l'entrée du Metropolitan Correctional Center.

L'administration américaine s'est engagée à «sécuriser» la prison où était emprisonné Jeffrey Epstein, ainsi qu'à faire la lumière sur son suicide apparent.

Photo : Reuters / Eduardo Munoz

Pourquoi la surveillance antisuicide a-t-elle été levée?

Après sa première tentative de suicide, Jeffrey Epstein a été placé sous surveillance antisuicide durant six jours. Ce genre de mesures fait en sorte que l’accusé est isolé dans une cellule où il ne dispose pas d’accessoires lui permettant de se blesser et où il est surveillé de manière accrue.

Selon Christine Tartaro, il n’est pas rare que des détenus suicidaires tentent d’échapper à ces mesures. La surveillance antisuicide dans un centre de détention est très désagréable, c’est difficile et c’est stigmatisant. Les gens ne veulent pas se retrouver là, alors même s’ils sont suicidaires, ils vont dire le contraire pour éviter ça, explique-t-elle.

En prison, les gens à qui on demande s’ils sont suicidaires peuvent répondre non, afin de détourner l’attention d’eux, et pouvoir se suicider plus facilement par la suite.

Christine Tartaro, professeure de justice pénale, Université Stockton

La chercheuse indique qu’il n’est pas rare non plus qu’une surveillance antisuicide ne dure que quelques jours, si les autorités considèrent que l’état psychologique du détenu s’est amélioré.

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Un risque de suicide plus élevé chez les accusés pédophiles

Selon les données du département de la Justice américaine, le taux de suicide en prison est 3,5 fois plus élevé que dans la population générale. En outre, indique Christine Tartaro, les détenus en attente de procès sont encore plus à risque de se suicider que ceux qui purgent leur peine. Une récente enquête d’Associated Press (Nouvelle fenêtre) a trouvé que 80 % des détenus qui ont effectué une tentative de suicide ou un suicide n’avaient pas encore subi leur procès.

D’autres facteurs à risque existaient dans le cas de Jeffrey Epstein, selon la professeure de justice pénale. D’abord, souligne-t-elle, plus l’accusé s’expose à une longue peine, plus il risque de se suicider. Dans son cas, Jeffrey Epstein encourait jusqu’à 45 ans de prison.

Étant donné la couverture médiatique et les accusations auxquelles il faisait face, il pouvait s’attendre à rester longtemps en prison, s’il était trouvé coupable.

Christine Tartaro, professeure de justice pénale, Université Stockton

Des études démontrent également que ceux qui sont accusés d’agression sexuelle (Nouvelle fenêtre) sont particulièrement à risque de se suicider. Ceux qui sont accusés de crimes sexuels sont à très haut risque d’être agressés par d’autres détenus, souligne Christine Tartaro, en précisant que ces circonstances peuvent influencer la décision de l’accusé de s’enlever la vie.

L’ex-procureur général adjoint Rod Rosenstein a également réagi à la controverse sur Twitter (Nouvelle fenêtre) en écrivant : Les pédophiles qui font face à des accusations criminelles fédérales sont à haut risque de suicide. Cela s’est produit dans plusieurs de mes cas au Maryland, lorsque les accusés ont été libérés sous caution.

Les conclusions finales de l’autopsie n’ont pas encore été rendues publiques, mais le FBI a déjà annoncé qu’il mènera une enquête pour éclaircir les circonstances entourant la mort de Jeffrey Epstein. Selon la professeure Tartaro, il faudra faire preuve de patience pour avoir des réponses à toutes les questions. J’encourage tout le monde à prendre une grande respiration et à attendre un peu que ces enquêtes aient lieu, conclut-elle.

Chronologie des événements

  • 6 juillet : Jeffrey Epstein est arrêté à l’aéroport de Teterboro, au New Jersey.
  • 8 juillet : Il est inculpé d’exploitation sexuelle.
  • 18 juillet : Un juge rejette sa demande de libération sous caution.
  • 23 juillet : Jeffrey Epstein est retrouvé allongé sur le sol de sa cellule avec des marques sur le cou. Il est placé sous surveillance antisuicide.
  • 29 juillet : La surveillance antisuicide est levée.
  • 9 août : Des documents contenant les allégations d’une présumée victime sont dévoilés.
  • 10 août : Jeffrey Epstein est retrouvé mort dans sa cellule.
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