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Entre répression et concession, Pékin face à un dilemme à Hong Kong

Un policier antiémeute lors d'une manifestation à Hong Kong le 7 août

Pékin pourrait faire des concessions pour calmer les manifestants, mais elles ne seront certainement pas politiques, selon le sinologue Jean-Pierre Cabestan.

Photo : Associated Press / Vincent Thian

Sarah Molkhou

Le gouvernement chinois a lancé son message le plus fort à l'intention des manifestants hongkongais qui le défient depuis deux mois, en les avertissant que ceux qui « jouent avec le feu, périront par le feu ». Le point sur la situation avec Jean-Pierre Cabestan, professeur et chef du département des études internationales à l'Université baptiste de Hong Kong.


C'est sans doute l'avertissement le plus sérieux de la Chine depuis le début des manifestations à Hong Kong?

Pékin est perplexe au sujet de ce mouvement qui se poursuit, se renforce et devient plus violent.

Le mouvement de contestation ne concerne plus seulement la loi sur l’extradition, il concerne aussi la manière dont Pékin gère Hong Kong : il s'agit ici de la réduction progressive de l'autonomie politique de cette ancienne colonie britannique, mais aussi du refus d’une démocratisation complète de ses institutions.

Pékin ne peut pas céder... mais Pékin ne veut pas non plus recourir à la force comme cela a été le cas, il y a 30 ans, sur la place Tiananmen.


Jusqu'à présent, le gouvernement a fait preuve de retenue. Que doit-on comprendre?

Pour le moment, il est exclu que la police armée du continent vienne en renfort à Hong Kong. Il y a déjà environ 30 000 policiers dans le corps de la police hongkongaise, auxquels s'ajoute un certain nombre de supplétifs prêts à les épauler. Néanmoins, la police locale a mené des actions démontrant qu'elle pouvait contrôler les foules.

La difficulté est à ce jour beaucoup plus politique qu'on ne le pense : ni [la chef de l'exécutif de Hong Kong] Carrie Lam ni le gouvernement central n'ont de solutions à cette crise. Ils n'ont pas apporté de réponses politiques et refusent d'ouvrir de réelles négociations. Nous sommes donc dans une impasse.

Le mouvement s'est transformé en mouvement plus général, très soutenu par la société hongkongaise, et il est évident qu'une intervention militarisée à l'instigation de la Chine aurait des répercussions internationales incommensurables.

La voie vers une solution est donc assez étroite.


Pourquoi Pékin refuse-t-il justement d'intervenir militairement ...?

Une telle intervention pose problème sur le plan des coûts, à la fois politiques, humains et économiques.

Pékin préfère augmenter la pression de manière détournée en ajoutant secrètement aux contingents de police un certain nombre d'officiers originaires du Guangdong, une province chinoise voisine de Hong Kong. Officiellement, il n'y a pas de policiers chinois, mais d'après plusieurs sources concordantes, il y en aurait un grand nombre au sein des rangs de police déployés sur le terrain.

Le gouvernement, qui a donc les mains libres pour rétablir l'ordre, préfère mettre en place une répression policière locale.

Il faut également savoir que la police hongkongaise est désormais bien davantage formée en Chine populaire que dans les pays du Commonwealth, comme c'était le cas il y a quelques années.


... alors que les triades, les gangs de mafieux de Chine, s'ingèrent dans les manifestations?

Certaines triades patriotiques ont été mobilisées, il y a une semaine, lors d'une opération assez isolée. La majorité de leurs membres - vêtus de tee-shirts blancs - auraient violemment agressé des manifestants. Nous n’avons pas la preuve formelle que les agresseurs appartiennent à ces bandes, mais les indices sont évidents.

Par le passé, la sécurité publique a travaillé avec les triades, ces gangs mafieux ont même déjà joué un rôle concernant les questions de politique générale, mais s’attaquer directement à des manifestants - de surcroît - hongkongais, c’est sans précédent.

La police a aussi beaucoup été critiquée pour son absence de réaction. On la soupçonne d’être complice et d’avoir laissé faire les agresseurs. Selon moi, cela s’explique par une « vieille peur » à l’égard des gangs mafieux auxquels les officiers ont longtemps été confrontés.

Pékin a donc rapidement perçu le coût politique de cette affaire : les individus qui ont été tentés d'introduire les mafias ont rapidement compris que c'était contre-productif, à la fois pour la sécurité mais aussi pour la crédibilité.

Cette méthode d'action a rapidement été abandonnée et remplacée par une multiplication d'actions policières.


Un protestataire vu de dos lance un parapluie dans un feu lors d'une manifestation à Hong Kong, le 4 août.

Depuis plus de deux mois, les manifestants accusent Pékin de vouloir brimer leurs libertés individuelles.

Photo : Reuters / Tyrone Siu

Est-ce une crise dont on ne peut entrevoir l'issue?

Même si Pékin prend le leadership dans la gestion de la crise, on voit bien que les autorités sont incapables de faire redescendre la pression.

Les options du président Xi Jinping sont assez peu nombreuses. Il n'est pas prêt à faire des concessions à la communauté hongkongaise sur le plan politique et ne souhaite pas non plus aller plus loin dans la démocratisation du territoire.

Le gouvernement est fermé, mais aussi probablement divisé quant à la manière dont cette crise doit être gérée. La chef de l’exécutif, Carrie Lam, n'est plus à la manœuvre, car elle ne prend pratiquement plus aucune décision, tandis que le bureau de liaison chinois à Hong Kong a pris le relais en s'exprimant sur la scène publique de manière prudente.

Néanmoins, l'option d'ouvrir des négociations ou des pourparlers avec les protestataires pourrait être envisagée. À l'issue des dernières conférences de presse, et avec un ton mesuré, le gouvernement a entrouvert la porte à d'éventuelles discussions. Ce geste représente, pour le moins, une tentative de compréhension du mode de vie hongkongais et de la liberté politique auxquels les Hongkongais demeurent attachés.


Quelles sont les concessions que pourrait faire Pékin?

À l'instar de toutes les concessions possibles, je ne pense pas que Pékin veuille agir politiquement dans le sens de Hong Kong. Un tel acte laisserait quiconque se présenter au poste de chef de l'exécutif, alors que le gouvernement chinois souhaite trier, en amont, les candidats.

Toutefois, le gouvernement pourrait faire un ensemble de concessions sur les plans économique et social. Un ensemble de concessions qui seront, par ailleurs, probablement étudiées lors du rassemblement estival communiste à la station balnéaire de Beidaihe, située à 300 kilomètres de Pékin.

Cette réunion– qui a lieu à cette période de l'année – permettra aux têtes dirigeantes de décider des politiques à adopter, mais surtout des urgences à gérer.

Leur priorité est évidemment le maintien du régime actuel en Chine, tout en évitant que la crise hongkongaise ne déteigne sur la Chine populaire. Leur principale peur est que Hong Kong devienne une base de subversion montrant la voie à la démocratie populaire.

La position intermédiaire est, selon moi, le meilleur des scénarios envisageables : Pékin doit faire des concessions sur les plans économique et social, car il est évident que le gouvernement n'en fera pas sur le plan politique.

Aussi, Pékin demeure sourcilleux face à toute ingérence extérieure malgré les pressions internationales. Les États-Unis ont, par exemple menacé de remettre en cause le statut privilégié de Hong Kong, mettant en péril les accords commerciaux et financiers très avantageux de l'archipel, qui constitue une zone douanière séparée.

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