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Le sport électronique entre dans les écoles québécoises

Face à la popularité grandissante du sport électronique, plusieurs écoles vont lancer un programme consacré à cette discipline dès la rentrée.

Un entraîneur conseille un joueur à Fortnite.

« C’est important d’être en santé, mentalement et physiquement », conseille aux jeunes joueurs l'entraîneur Kenneth Mai, de l'Académie Esports de Montréal.

Photo : Radio-Canada / Romain Schué

Romain Schué

Une « concentration compétitive en sport électronique » va voir le jour à la rentrée dans plusieurs écoles québécoises, qui font appel à des experts pour l’encadrement. Devant l'explosion de cette discipline, des intervenants pressent le gouvernement du Québec de se pencher sur la question.

Observant de jeunes élèves les yeux rivés sur leur partie de Fortnite, Kenneth Mai leur donne des conseils pour qu'ils choisissent les stratégies adéquates. En plein après-midi, cet entraîneur de l’Académie Esports de Montréal, un établissement spécialisé dans le sport électronique, fait part de son expérience à ces adolescents qui profitent, pour la deuxième année d'affilée, du camp de jour proposé par ce centre de perfectionnement.

La pratique du jeu vidéo est certes le sujet principal de cette activité, mais pas le seul. Il faut leur apprendre l’importance de se comporter comme un athlète de sports électroniques et miser sur les bonnes habitudes de vie, explique Kenneth Mai, âgé de 22 ans, lui-même étudiant en génie électrique à l’Université Concordia.

Dès la rentrée scolaire, Montréal Esports, l'entreprise qui chapeaute l'Académie, va proposer en partenariat avec plusieurs écoles un « programme de concentration compétitif ». Au menu de ce programme qui s’apparente à un sport-étude, offert au coût de 2500 $ par an : de la formation sur support électronique, des compétitions, mais aussi des activités physiques et une étude des saines habitudes de vie.

Beaucoup de personnes ne voient que les conséquences du jeu vidéo non encadré, comme l’obésité, l’isolation sociale, la dépression, la cyberdépendance. Mais s’il est encadré, c’est comme n’importe quelle passion dans le monde.

Benjamin Denis, responsable marketing de Montréal Esports

Une concentration compétitive dès la rentrée

Alors que quelques établissements, à travers la province, proposaient déjà des activités parascolaires liées au sport électronique, l’école secondaire Édouard-Montpetit ou encore le Collège du Mont-Saint-Anne ont décidé de se lancer dans cette aventure.

Pour moi, l’école doit être à l'affût de ce que les jeunes font, de ce qui les passionne, estime Olivier Audet, directeur du Collège du Mont-Saint-Anne, qui verra une quinzaine d’élèves de tous les niveaux expérimenter ce programme cette année.

Je comprends très bien les problématiques que le sport électronique peut susciter pour certaines personnes. Mais en même temps, faire comme si ça n’existait pas, ce n’est pas régler le problème. Au contraire.

Olivier Audet, directeur du Collège du Mont-Saint-Anne

Afin d’avoir un maximum de données et de voir s’il y a des choses à modifier, la direction de la santé publique de l'Estrie ainsi que des chercheurs de l’Université de Sherbrooke vont examiner de près cet encadrement, reprend M. Audet, tout en mettant de l’avant l’importance de la « passion » pour la réussite scolaire.

Que ce soit le sport électronique ou n’importe quel autre sport, c’est le même principe : les jeunes se lèvent le matin et ont le goût de venir à l’école. Puis ils vont bien réussir en français, en mathématiques et en anglais parce qu’ils ont besoin de réussir pour avoir accès à ce programme de sport électronique, signale-t-il.

Cet avis n'est cependant pas partagé par le Centre cyber-aide, qui craint une cyberdépendance pour les jeunes les plus vulnérables. Il n’y a pas assez de connaissances, de données ou d’études scientifiques pour démontrer que ça ne peut pas nuire, par exemple, à la motivation scolaire, à la santé mentale, physique du jeune, ajoute Cathy Tétreault, directrice de l'organisme.

Cette dernière fait valoir que les écoles ne sont pas des maisons de thérapie . Selon elle, la justification du décrochage scolaire ne tient pas.

C’est une lame à double tranchant. Oui, ça peut attirer l’élève à l’école, mais est-ce que l’élève va être bien encadré le soir? Est-ce que ça va nuire à ses yeux, sa santé physique, son sommeil? Il y a peut-être des façons plus saines de l’amener à la motivation scolaire.

Cathy Tétreault, directrice du Centre cyber-aide

Appel lancé au gouvernement

Le directeur du Collège du Mont-Saint-Anne, Olivier Audet, pense que Québec devrait faire preuve d’ouverture d’esprit et s'intéresser à la question de l’encadrement de cette pratique.

« C’est un monde que l'on connaît encore très peu, plaide-t-il. Oui, on a besoin de recherches, mais on y va beaucoup avec nos a priori. Il y a quand même, je pense, des vertus à tout ça. »

Cette démarche est soutenue par Christian Côté, le directeur du Conseil de développement et d’excellence sportive des Laurentides (CDESL), un organisme chargé d’accompagner les athlètes vers les hauts niveaux. S’il admet avoir encore des doutes sur l'opportunité de faire une place au sport électronique à l'école, il ajoute que Québec doit impérativement se pencher sur la question.

On ne se le cachera pas : les choses changent. Le monde change. Ça va devenir inévitable qu’à un moment donné, il va falloir donner un statut à cette activité.

Christian Côté, directeur du CDESL

Une telle demande a également été faite par la Fédération québécoise des sports électroniques (FQSE), qui aimerait être reconnue comme une réelle fédération sportive. À la clef? La possibilité, notamment, de subventions gouvernementales.

Rien n’est fait pour l’encadrement des jeunes, regrette François Savard, membre du conseil d'administration de la FQSE, qui évoque une très grosse anarchie qui règne dans le milieu.

Selon lui, il faut former les plus jeunes plutôt que de lorgner uniquement les importantes et lucratives compétitions internationales, qui peuvent rapporter aux gagnants plusieurs millions de dollars.

Ottawa a « hâte » de connaître la suite

Bien que le gouvernement fédéral n'ait aucun pouvoir en matière d'éducation, puisqu'il s'agit d'une compétence provinciale, il reconnaît que le sport électronique est en pleine croissance dans l'industrie de la radiodiffusion, de divertissement et des sports.

Nous avons hâte de voir comment il continuera à se développer au fil du temps. Toutefois, le gouvernement n'a aucun rôle ni responsabilité en matière de sport électronique présentement, écrit Daniele Medlej, porte-parole de la ministre des Sports, Kirsty Duncan.

Pas un sport, selon Québec

Le sport électronique peut-il être considéré comme un véritable sport? Le débat pourrait durer des heures, reconnaissent de nombreux experts.

Alors que François Savard, de la FQSE, évoque des similitudes concernant les attributs physiques développés dans le tir olympique, Christian Côté reconnaît lui aussi des similitudes.

Si on prend l’aspect mental, la gestion du stress, la concentration, la confiance en soi, le contrôle de l’anxiété, la résilience, ce sont des aptitudes autant pour les athlètes de haut niveau, que pour les joueurs de sport électronique, admet le responsable du CDESL.

Les demandes d'entretien de Radio-Canada avec le ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge, ou la ministre déléguée Isabelle Charest, ont été refusées.

Dans une déclaration écrite, le bureau du ministre Roberge a néanmoins souligné que le Ministère ne peut actuellement considérer le eSport comme un sport, car il ne répond pas à la définition du terme "sport" utilisé par le Ministère.

Définition d'un « sport »

Selon le ministère de l'Éducation, un sport est une activité physique pratiquée avec des règles, des équipements et des installations spécifiques, faisant appel à des aptitudes physiques, techniques, motrices ou perceptuelles, pratiquée individuellement ou en équipe dans divers contextes de pratique (découverte, initiation, récréation, compétition et haut niveau).

Tout en se disant « au fait » de ces concentrations qui seront lancées prochainement, le ministère de l'Éducation spécifie qu'« aucune école n’est autorisée à offrir un programme sport-études en eSport ni utiliser l’appellation eSport-études ou toutes autres déclinaisons qui pourraient porter à confusion ».

Le Parti libéral du Québec (PLQ), par la voix d’André Fortin, a réclamé le lancement d’une commission pour étudier les effets des jeux vidéo.

Et Enrico Ciccone, porte-parole libéral des sports et des saines habitudes de vie, est resté ferme.

Le sport électronique n’est pas réellement un sport.

Enrico Ciccone, porte-parole du PLQ en matière de sports

Je n’ai pas de problème à ce que l’on amène l’informatique dans les écoles, qu’on apprenne aux jeunes à programmer des jeux, affirme le député libéral et ancien hockeyeur.

La société s’en va vers l’informatique, c’est correct. Il faut former nos jeunes en ce sens. Mais avoir, dans un cursus ou un sport-études, des jeux électroniques, je m’oppose à ça avec véhémence.

Le CIO dit non au sport électronique

« C’est un sujet passablement chaud », commente Gustave Roel, le président du Réseau du sport étudiant du Québec (RSEQ).

L’an passé, le RSEQ avait réfléchi à des compétitions interscolaires de sport électronique, avant de faire marche arrière.

C’est un sujet qui divise, mais la question se pose. Logiquement, le ministre [Jean-François Roberge] devrait statuer et dire si c’est un sport, si c’est reconnu. Il serait temps d’avoir une orientation claire, car des écoles n’ont pas attendu, note M. Roel.

Ce débat a également été lancé sur la scène internationale. Alors que des démonstrations de sport électronique ont été tenues l'an passé aux Jeux olympiques d'hiver de Pyeongchang, une demande a été formulée pour l'intégrer à l'édition parisienne de 2024.

Celle-ci a toutefois été refusée par le Comité international olympique.

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