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Le Québec inc. tarde à investir l'industrie du cannabis

Un employé d'Hexo manipule des plants de cannabis.

Hexo, située à Gatineau, est l'une des seules compagnies québécoises produisant du cannabis récréatif.

Photo : Radio-Canada / Catherine François

Jean-Philippe Guilbault

Très peu de licences de production de cannabis ont été octroyées au Québec et des représentants de l’industrie s’inquiètent que le contexte politique et économique accentue son « retard » par rapport aux autres provinces.

Sur les quelques 200 licences octroyées par Santé Canada depuis 2013 pour la production, la transformation et la vente de cannabis à des fins thérapeutiques, seules 14 concernent des installations en sol québécois.



Du lot, huit sont authentiquement québécoises, les autres sont des filiales de géants ontarien (Canopy Growth), albertain (Aurora) ou britanno-colombien (Emerald).



Le Québec est en retard et il va continuer d’être en retard, lance le président de l’Association québécoise de l’industrie du cannabis (AQIC) Michel Timperio, qui dénonce autant le gouvernement provincial que les nouvelles normes de Santé Canada.

Car, depuis mai dernier, l’agence fédérale exige que les potentiels producteurs de cannabis construisent d’abord leurs installations pour qu'elle puisse ensuite les inspecter, afin d'accepter ou non de leur accorder une licence de production ou de transformation.

Pour aller de l’avant dans de telles conditions, souligne M. Timperio, les entrepreneurs doivent avoir accès à des sommes importantes sans avoir la garantie que leur projet sera approuvé par Santé Canada.

Tu construis avec tes propres moyens, car les risques sont plus élevés : ce n’est pas sûr que tu vas avoir ta licence une fois le bâtiment construit, déplore M. Timperio.

Pour la firme Deloitte, qui a produit trois rapports sur l’industrie naissante du cannabis au Canada, la situation au Québec n’est pas surprenante.

Lorsque l’on compare avec l’Ouest, l’Ontario ou les provinces de l’Atlantique, le Québec a toujours eu des proportions de consommateurs réguliers ou potentiels plus bas, explique Rishi Malkani, associé et expert chez Deloitte dans les pratiques de l’industrie canadienne du cannabis. La situation correspond à ce que nous avions projeté avant la légalisation.

Investisseurs toujours frileux

Autre particularité du Québec qui complique le développement d’industries naissantes : le capital de risque est assuré par des institutions étatiques comme Investissement Québec ou la Caisse de dépôt et placement, explique Jean-François Ouellet, professeur au Département d'entrepreneuriat et innovation à HEC Montréal.

Le problème, c’est que les investisseurs institutionnels sont encore très frileux à investir dans le cannabis, ajoute-t-il. Dans le reste du pays, les grandes entreprises se sont financées via des investisseurs privés.

C’est sans compter que les grandes institutions financières québécoises refusaient jusqu’à tout récemment de se mêler des projets liés au cannabis, souligne M. Ouellet.

En 2017, le président et chef de la direction de Desjardins, Guy Cormier, fermait catégoriquement la porte à cette industrie. Un an plus tard, la coopérative se montrait un peu plus ouverte, mais elle souhaitait passer au peigne fin les questions concernant les permis, la conformité et la gouvernance avant d'aller de l'avant.

Il y a une question d’image là-dedans.

Jean-François Ouellet, professeur au Département d'entrepreneuriat et innovation à HEC Montréal

À Québec le cabinet du ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, refuse de répondre aux questions d’ordre économique relativement à l’industrie du cannabis. Il renvoie les demandes d’information au bureau du ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant.

La demande est pourtant au rendez-vous.

Dans son premier rapport annuel publié en juin dernier, la Société québécoise du cannabis (SQDC) annonçait qu'environ le tiers de la quantité du cannabis légal récréatif canadien avait été vendu au Québec.



La société d’État dit d’ailleurs favoriser l’achat local en continuant d’élargir son portefeuille de fournisseurs québécois.

Or, des 10 fournisseurs actuels de la SQDC, une seule est québécoise : Hexo, basée à Gatineau.

Québec trop restrictif?

Au-delà des problèmes de financement, les producteurs québécois dénoncent le cadre législatif trop restrictif imposé par Québec.

L’industrie comme telle est en retard et elle ne peut pas évoluer avec le type de réglementation que l’on impose au Québec, martèle Michel Timperio. On aurait besoin d’un cadre qui serait un peu plus ouvert pour que l’on soit dans une situation au moins équivalente aux autres provinces.

L’Association québécoise de l’industrie du cannabis est d’ailleurs sortie publiquement contre le projet de règlement interdisant la vente de certains produits comestibles à base de cannabis.

Malgré un chiffre d'affaires de 71 millions et des recettes fiscales de 21,7 millions pour le gouvernement en seulement cinq mois et demi, [...] le gouvernement Legault préfère ignorer non seulement l'investissement massif réalisé par les producteurs autorisés et les entreprises en démarrage dans l'industrie du cannabis légal au Québec, mais aussi le puissant moteur économique que les recettes tirées du cannabis peuvent représenter pour le gouvernement, avait déclaré par voie de communiqué l’AQIC au moment de l’annonce par Québec.

Santé Canada a visité le Colorado et la Californie pour regarder ce qui avait été fait là-bas. Il y a une confiance en Santé Canada de la part des autres provinces et ce n’est pas le cas avec le Québec, se désole M. Timperio.

Pour Rishi Malkani, de Deloitte, la position plus stricte du gouvernement est certainement un facteur qui explique la faible présence de l’industrie dans la province.

Le gouvernement a toujours été très clair, même avant la légalisation, qu’il était plus préoccupé par les questions de santé publique, particulièrement auprès des jeunes, explique-t-il.

Le ministre délégué Lionel Carmant étant en vacances au moment d’écrire ces lignes, c’est son attachée de presse Maude Methot-Faniel qui a réitéré que la question du cannabis, même économique, était une prérogative de santé publique.

C’est à l’industrie de s’adapter, lance-t-elle, tout en invitant les entrepreneurs à être créatifs.

Hydroélectricité et prix de l’eau

Malgré les critiques envers le contexte québécois, certaines entreprises réussissent tout de même à s’implanter dans la province.

C’est le cas de Great White North Growers, qui a obtenu sa licence de Santé Canada en mars dernier et dont les installations sont situées à Anjou.

On croit que c’est un meilleur marché pour les coûts, explique Peter Schissler, président de la compagnie. Pour faire pousser du cannabis à l’intérieur, [...] ça prend beaucoup d’électricité et nous voyons un avantage d’être client d’Hydro-Québec.

M. Schissler ajoute toutefois que les membres de son équipe tenaient à s’installer au Québec, car ils sont d’abord et avant tout de fiers Montréalais.

L’homme d’affaires reconnaît que le contexte n’a pas toujours été favorable pour les investisseurs voulant se lancer dans l’industrie du cannabis.

Si on recule de deux ou trois ans, il y avait beaucoup de Québécois qui n’étaient pas au courant de ce qui se passait avec la réglementation, raconte-t-il, avant d’ajouter que la situation a beaucoup changé depuis 12 ou 18 mois.

Great White North Growers a cependant dû compter exclusivement sur des investisseurs privés – tous québécois, précise M. Schissler – pour voir le jour.

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