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Les francophones de plus en plus éparpillés à Winnipeg

Le drapeau franco-manitobain.

Le quartier River Heights arrive au troisième rang pour la plus grande proportion de francophones par nombre d’habitants à Winnipeg.

Photo : Radio-Canada

Gavin Boutroy
Julien Sahuquillo
Laïssa Pamou

Selon une analyse des données de Statistique Canada commandée par la Ville de Winnipeg, les francophones sont de plus en plus éparpillés, et leur taux est en baisse dans les quartiers habituellement à dominance francophone.

De 2011 à 2016, le nombre de personnes bilingues ou qui parlent uniquement français à Saint-Boniface Ouest est passé de 45 % à 39,7 %.

Le quartier River Heights, qui ne fait pas partie du District Riel et qui n'est pas connu comme étant un secteur francophone, arrive pourtant au troisième rang pour la proportion de personnes parlant français par nombre d’habitants, soit 12,4 %. Le quartier Saint-Vital arrive second, avec un taux de 17 %.

Selon Daniel Boucher, directeur général de la Société de la francophonie manitobaine (SFM), l’éparpillement des francophones dans différents quartiers de la capitale manitobaine est une tendance qui s’observe depuis plusieurs années : « Les statistiques de 2016 le confirment, mais on le voyait déjà avant. »

Paul Brochu, professeur de sociologie à l’Université de Saint-Boniface, explique que la baisse observée dans certains quartiers est un ajustement auquel font face constamment les populations en situation minoritaire. Il ajoute que le problème majeur qui devrait préoccuper les associations francophones est l’attachement à la communauté.

« La francophonie se renouvelle par la population immigrante, dit-il. Il faut non seulement faire venir des immigrants, mais aussi créer en eux un sentiment d’appartenance et d’attachement. »

Vivre à Saint-Boniface n’est pas à la portée des immigrants

L’Accueil francophone, l’organisme chargé de l’accueil et de l’accompagnement des nouveaux arrivants d’expression française dans la province, pointe du doigt l’absence de logements disponibles et le coût très élevé des loyers à Saint-Boniface. La directrice, Bintou Sacko, explique que le service qui s’occupe de l’établissement doit tenir compte du budget souvent limité de certains nouveaux arrivants.

Au départ, on avait privilégié le quartier francophone pour installer les francophones, mais, avec le temps, nous avons constaté que ce n’était plus possible parce que le taux de disponibilité de logements à Saint-Boniface a été réduit et, en plus, les loyers ont augmenté.

Bintou Sacko, directrice de l’Accueil francophone

L’organisme travaille aussi bien avec des immigrants économiques qu'avec des personnes réfugiées.

Selon sa directrice, les secteurs les plus accessibles pour les nouveaux arrivants lorsqu’on tient compte du coût des loyers sont le centre-ville de Winnipeg, Point Douglas, le North End, Kildonan et Pembina.

Elle ajoute que ces quartiers accessibles n’ont pas forcément de services en français : « L’idéal pour nous serait de les installer dans nos communautés francophones où il y a déjà une école française et des services en français. »

Faiza Kafoufi, son conjoint et leurs quatre enfants, originaires d’Algérie, sont arrivés à Winnipeg le 18 juillet. Après une période de recherche de logement infructueuse à Saint-Boniface, ils ont trouvé une maison à Saint-Vital. « Les maisons à quatre chambres n’existaient pratiquement pas à Saint-Boniface, raconte Mme Kafoufi. Alors, on a élargi notre recherche et Saint-Vital, qui est un quartier résidentiel, correspondait bien à nos exigences, surtout pour les enfants. »

La famille a un budget maximal de 2000 $ par mois pour le logement. Faiza Kafoufi et son conjoint voulaient garder un niveau de vie semblable à celui qu’ils avaient dans leur pays d’origine. « J’ai visité Kildonan, mais je n’ai pas du tout aimé, dit-elle. Ce quartier ressemble à une zone industrielle. On vivait à Alger, la capitale [de l'Algérie] où l’école et les services étaient à côté, un peu comme à Saint-Boniface. »

En attendant l’aménagement dans sa nouvelle maison à Saint-Vital, la famille vit à l’abri Marguerite, une maison de transition qu’offre l’accueil francophone aux nouveaux arrivants.

Certains immigrants recherchent une immersion anglaise

Selon la directrice de l’Accueil francophone, il existe une catégorie de nouveaux arrivants qui viennent dans la province avec la volonté de vivre dans un environnement anglophone. « La proportion n’est pas énorme, affirme-t-elle, mais nous travaillons à leur expliquer que, certes, l’anglais est important, mais le français est un atout au Manitoba. »

Peter-Junior Alla, un immigrant français installé à Winnipeg depuis cinq ans, fait partie de cette catégorie. Il a choisi de s’installer à Winnipeg dans le but de découvrir l’environnement anglophone. « Mon choix [...] n’était pas de rester dans ce carcan francophone, dit-il. Lorsque je me suis installé, j’ai tout fait pour m’immerger dans le milieu anglophone et ce n’est qu’après un an que je me suis rendu à Saint-Boniface pour la première fois. »

Même après cinq ans, Peter-Junior Alla ne se rend dans le quartier francophone que de manière ponctuelle. « J’y vais très rarement, pour acheter de bons croissants. »

Selon lui, avoir des services fédéraux bilingues au centre-ville de Winnipeg a toutefois été un atout : « Chaque fois que je vais à Service Canada, il y a des gens qui parlent français et ça fait plaisir. » Cependant, il espère voir plus de services provinciaux et municipaux offerts en français dans le même secteur.

 J’aimerais avoir les services en français au niveau de la police par exemple. Une fois, j’ai dû me rendre au commissariat et j’ai été choqué aussi bien physiquement qu’émotionnellement de ne pas pouvoir expliquer ce qui s’était passé. 

Peter-Junior Alla, immigrant français installé à Winnipeg depuis cinq ans

Depuis un an, Peter-Junior Alla est auxiliaire dans une école d’immersion française. Bien que sa langue de travail soit le français, la majeure partie de sa vie est en anglais.

Bintou Sacko reconnaît que le désir d’être proche du lieu de travail constitue également une raison importante dans le choix de logement des nouveaux arrivants qui n’ont pas de contrainte financière.

Pour éviter l'éparpillement, Paul Brochu pense qu’il serait avantageux pour la communauté d’avoir des logements subventionnés à Saint-Boniface. « Je connais des familles francophones qui vivent à Kildonan dans des logements subventionnés, car ils ne peuvent pas boucler les fins de mois », dit-il.

Il pense que, en ayant des logements subventionnés, les francophones à faible revenu pourraient plus s’installer à Saint-Boniface.

Il faut étendre les services en français

Pour Daniel Boucher, l’offre des services en français dans les quartiers de Winnipeg obéit à la Charte de la Ville, qui est vieille.

Le directeur général de la SFM affirme que l’objectif de l’organisme porte-parole des francophones qu’il représente est d’offrir des services en français à sa clientèle, peu importe le lieu de résidence. Mais il précise que Saint-Boniface et Saint-Vital demeurent les plus grands bassins de la population francophone et, par conséquent, « le point central d’offre de services ».

Dans une note envoyée par courriel, la Ville de Winnipeg promet qu’elle établira « un profil de la collectivité » en analysant les données de Statistique Canada. Elle affirme qu’elle s’est engagée « à améliorer la prestation de services en français à Winnipeg » et rappelle qu’une révision afin de mettre à jour et de moderniser la prestation des services et des programmes municipaux destinés aux résidents francophones est en cours.

« Les commentaires recueillis [lors de cette révision] aideront à formuler les recommandations au conseil municipal sur l’avenir des services en français », peut-on lire dans la note.

À la suite de cette révision, le directeur de la SFM espère voir des changements réels. « Si l’on a de nouveaux centres bilingues ailleurs, ce serait une bonne chose. Mais, aussi, il faut continuer à soutenir davantage les quartiers comme Saint-Boniface, Saint-Vital avec plus de services. »

L’offre de services bilingues en ligne constitue aussi une solution non négligeable, selon Daniel Boucher. Il précise qu’il serait tout aussi important de continuer à sensibiliser les nouveaux arrivants d’expression française afin de les inciter à s’associer à la francophonie existante.

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