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Carnage en Syrie : « Allez-vous encore hausser les épaules ou écouter les enfants? »

Un homme coiffé d'un casque blanc tient un enfant dans ses bras devant les décombres d'un immeuble.

Des membres de la défense civile syrienne s'activent pour aider les blessés après un bombardement, à Maarrat al-Nouman, dans la province d'Idlib, le 22 juillet 2019. Dix-neuf personnes, dont 16 civils, ont été tuées et au moins 45 ont été blessées dans ce raid aérien attribué aux Russes.

Photo : Getty Images / ABDULAZIZ KETAZ

Ximena Sampson

Des combats au sol et des raids aériens continuent de faire des dizaines de morts et de blessés à Idlib, dans la dernière poche de rebelles du nord-ouest de la Syrie. Explications des plus récents développements et des perspectives en trois questions.

1. Que se passe-t-il dans la région d’Idlib?

Début mai, les forces armées syriennes, appuyées par leurs alliés russes, ont lancé une offensive contre la dernière poche insurgée en Syrie. Les raids aériens et les affrontements au sol ont déjà fait quelque 2800 morts, dont 852 civils, selon le décompte de l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH), une ONG basée à Londres.

Le régime soutient agir en réponse aux attaques des djihadistes de Hayat Tahrir al-Sham (HTS), successeur du Front al-Nosra, lié à Al-Qaïda, réfugiés dans cette région après avoir été chassés du reste du pays.

HTS et ses alliés contrôlent Idlib ainsi qu’une partie des provinces voisines d’Alep, Hama et Lattakié.

Mais les combattants ne représentent qu’une infime partie de la population de la région. Avant la guerre, quelque 750 000 personnes vivaient dans ce secteur. Il y en a maintenant entre 2,5 et 3 millions, dont un grand nombre a déjà fui des zones de combats.

La population civile est prise en otage entre le feu de l'armée syrienne et celui des djihadistes, résume Fabrice Balanche, maître de conférences à l’Université Lyon 2.

Jeudi, le régime de Bachar Al-Assad a proclamé une trêve dans la région et cessé temporairement les raids aériens, selon la presse officielle syrienne. Les Russes ont interrompu leurs frappes eux aussi; les combattants de HTS, pour leur part, ont averti qu'ils riposteraient à toute agression.

Un couple regarde les décombres d'une maison bombardée.

Des Syriens inspectent les dégâts à la suite des frappes aériennes du régime sur la ville de Mouhambal, dans la province d'Idlib, le 6 juillet 2019.

Photo : AFP/Getty Images / AMER ALHAMWE

Pour le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), ce n’est rien de moins que le pire désastre humanitaire du 21e siècle qui se prépare.

L’organisme a dénombré 39 attaques contre des hôpitaux et cliniques depuis la fin avril. Au moins 50 écoles ont également été endommagées. Face à ce pilonnage indiscriminé, quelque 440 000 civils ont fui vers des zones plus au nord, près de la frontière turque, encore peu touchées par les combats.

Qu’en est-il de l’EI?

Les forces de Bachar Al-Assad ont repris les derniers territoires syriens contrôlés par le groupe armé État islamique (EI) en mars 2019.

Pour autant, il n’a pas été complètement vaincu, soutient Julien Théron, enseignant en conflits et sécurité internationale à Sciences Po Paris et chercheur associé au Centre arabe de recherche et d'études politiques de Paris (CAREP). Il est encore présent et chaque jour compte des actions, mais il évolue en clandestinité, dans des zones où la gouvernance trop forte ou trop faible, la corruption et l'insécurité favorisent son maintien.

La zone d’influence de l’EI se trouve plutôt dans le nord-est de la Syrie, près de la frontière irakienne. C’est là aussi que se trouve le camp d’Al Hol, où sont parqués quelque 40 000 anciens sympathisants et membres de l’EI, dont des milliers de femmes et d'enfants étrangers.

2. Quel est l’objectif du régime syrien?

Jusqu’à maintenant, les résultats militaires ont été minces, soutient Dareen Khalifa, analyste principale pour la Syrie au sein de l’International Crisis Group. Après 10 semaines d’offensive, les forces armées ont regagné peut-être 1,5 % de la zone démilitarisée, tandis que les rebelles ont conquis quelques kilomètres carrés qui étaient auparavant sous contrôle du régime.

Malgré l'ampleur de l'escalade et les coûts humanitaires catastrophiques de cette action sur le plan militaire, elle n’a atteint que des objectifs très limités, estime Dareen Khalifa.

Par contre, le régime a obtenu ce qu’il cherchait, c’est-à-dire pousser les civils à fuir la zone pour mieux y coincer les combattants, croit Fabrice Balanche. C’est pour ça que l’armée syrienne poursuit ses bombardements massifs d’hôpitaux, d’écoles, de marchés et de tous les lieux de service pour la population.

Les déplacés fuient vers le nord et la frontière turque, où ils s’entassent dans des camps de fortune surpeuplés. Les Turcs, qui ont déjà reçu plus de 3,5 millions de Syriens, ont verrouillé leur frontière. Ils ne veulent plus de réfugiés, soutient Mme Khalifa. La Turquie, à juste titre, n’est pas capable d’accueillir des millions de Syriens en plus, ni n'est disposée à le faire, affirme-t-elle.

Trois fillettes devant une tente et un olivier.

Ces jeunes Syriennes, qui ont fui les bombardements, ont trouvé refuge près du village d'Aqrabat, a proximité de la frontière avec la Turquie, le 31 mai 2019.

Photo : Getty Images / NAZEER AL-KHATIB

Ce que souhaiterait Ankara, c’est plutôt que ces réfugiés, dont la grande majorité sont des Arabes sunnites, s’installent, à terme, dans les territoires kurdes, croit Fabrice Balanche. L’objectif de la Turquie, c’est de nettoyer le nord de la Syrie des Kurdes, affirme-t-il.

Les Turcs voudraient refaire à Kobané et à Qamichli, des villes kurdes du nord de la Syrie, ce qu’ils ont fait à Afrine, c’est-à-dire remplacer la population kurde par des réfugiés syriens pour ainsi établir une zone de sécurité au sud de la frontière turque, pense M. Balanche.

Créer une ceinture arabe anti-kurde et pro-turque, c’est l’objectif extrême d’Erdogan.

Fabrice Balanche, maître de conférences à l’Université Lyon 2.

3. À quand la fin des combats?

L’accord de Sotchi, négocié en septembre 2018 entre les Russes, qui soutiennent Bachar Al-Assad, et les Turcs, qui appuient certaines factions rebelles, prévoyait un cessez-le-feu et la mise en place d’une zone tampon entre les insurgés et celles détenues par le gouvernement, mais il a volé en éclats en avril.

Des négociations sur la Syrie se déroulent actuellement à Nur-Sultan (le nouveau nom de la capitale du Kazakhstan), entre la Russie, la Turquie et l'Iran. On espère que la Russie et la Turquie vont parvenir à un nouvel accord de cessez-le-feu, affirme Dareen Khalifa.  

Fabrice Balanche est moins optimiste. Ça va continuer comme ça, avec une centaine de bombardements par jour, de manière à détruire les infrastructures et à pousser les civils hors de la zone du sud d’Idlib, estime-t-il. Puis, quand ils jugeront que les défenses ennemies sont assez détruites et qu’il ne reste plus beaucoup de civils, ils lanceront la véritable offensive terrestre.

Le secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires de l’ONU, Mark Lowcock, a récemment dénoncé l’inaction du Conseil de sécurité pour mettre fin à l’intensification des violences. Vous savez ce qui se passe et vous n’avez rien fait depuis 90 jours, alors que le carnage se poursuit devant vos yeux, a déclaré M. Lowcock.

Allez-vous encore hausser les épaules ou allez-vous écouter les enfants d’Idlib et faire quelque chose?

Marck Lowcock, secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires de l'ONU

Comme depuis le début du soulèvement, le Conseil de sécurité est paralysé, puisque les Russes, qui détiennent un droit de veto, s’opposent à toute résolution concernant la Syrie.

Conflits armés

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