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Des demandes de visa venant de Chine et d'Inde triées avec l'intelligence artificielle

Une vue de l'aéroport de Montréal

Près du tiers des demandes de visa de résident temporaire provenant d'Inde et de Chine sont triés par un système d'intelligence artificielle.

Photo : AFP/Getty Images / Daniel Slim

Depuis plus d’un an, Ottawa se sert de l’intelligence artificielle pour trier des demandes de visa des voyageurs provenant d’Inde et de Chine. Cette technologie permet notamment de réduire les délais et le gouvernement ne ferme pas la porte à une utilisation plus large pour l’immigration canadienne.

Chaque année, de plus en plus de gens demandent à venir au Canada de façon temporaire, que ce soit pour affaires, en tant que touristes ou pour visiter de la famille ou des amis. Par conséquent [le ministère de l’Immigration] cherche de nouvelles façons de gérer le volume croissant de demandes de visa de résident temporaire, explique Nancy Caron, porte-parole d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC).

Après un test de trois semaines à la fin de l’année 2017, Ottawa a ainsi lancé en 2018 un premier projet pilote visant les demandes de visa de résident temporaire (VRT) - qui permet de rester au Canada pour une période normalement de six mois - provenant de Chine, avant de l’étendre à l’Inde. Ces projets pilotes sont d’ailleurs toujours en cours, a appris Radio-Canada.

Pourquoi ces deux pays? La Chine et l’Inde représentent tout simplement les pays d’origine les plus importants dans le cadre de ces demandes de visas de visiteur. L’an passé, près de 600 000 et 400 000 visas ont respectivement été délivrés aux ressortissants de ces pays.

Ces chiffres sont en constante augmentation, souligne IRCC, avec une hausse de 8,3 % (Chine) et de 50,8 % (Inde) par rapport à 2017.

Le visa n'est pas obligatoire pour tous les visiteurs

Tous les voyageurs n'ont pas besoin d'un visa pour entrer au Canada. Les résidents de l'Union européenne venant par avion doivent obtenir une autorisation de voyage électronique (AVE), tout comme les personnes vivant aux Bahamas, à la Barbade, au Chili, au Japon, au Mexique, en Nouvelle-Zélande ou encore aux Émirats arabes unis. Les citoyens américains sont exemptés de ce type de document.

Près d’un tiers des demandes traitées par l’IA

À quoi sert finalement l’intelligence d’artificielle dans le cadre de ces projets pilotes? À aider les agents à trier les demandes, précise IRCC.

L’objectif de ces projets pilotes consiste à aider les agents à repérer les demandes courantes ne posant pas de difficulté particulière afin d’en accélérer le traitement et à trier les demandes plus complexes qui nécessitent un examen approfondi.

Nancy Caron, porte-parole d’IRCC

Concrètement, environ 30 % des demandes provenant d’Inde et de Chine sont traitées par l’intelligence artificielle. Le temps gagné serait considérable. Les demandes provenant des ressortissants chinois faisant partie de ce pilote ont été traitées presque 90 % plus rapidement qu'auparavant, détaille IRCC.

Du côté des demandes provenant d’Inde, le processus serait plus complexe puisque seulement 3 % de ces dossiers ont été jugés suffisamment simples pour suivre le processus simplifié.

Quoi qu’il arrive, soutient le ministère de l’Immigration, les agents participent toujours à la prise des décisions et ont le dernier mot sur l’ensemble des demandes. Aucune demande de visa n’est donc automatiquement acceptée ou refusée par l’IA.

Les ressortissants chinois et indiens immigrent massivement au Canada 

L’Inde (51 651 personnes, soit 18 % du total) et la Chine (30 279, 11 %) sont le premier et le troisième pays d’origine des nouveaux résidents permanents du Canada en 2018, loin devant la Syrie, les États-Unis, le Pakistan, la France et le Nigeria.

Vers une expansion de l’IA?

Cette technologie pourrait-elle être utilisée pour étudier par exemple les centaines de milliers de demandes de résidence permanente et, ainsi, réduire les délais d’attente? Nous surveillons et évaluons les résultats et la réussite de ces projets pilotes avant de les lancer dans d’autres pays ou secteurs d’activité ou d’envisager de le faire, répond le gouvernement fédéral, sans fermer la porte à cette possibilité.

Une telle possibilité séduit des avocats en droit de l’immigration. [L’IA] c’est très efficace. Ils ont pris ça mollo. Ils n’ont pas essayé d'accélérer l’implantation de la technologie. Ils ont pris leur temps comme il faut, avance Richard Kurkland, un avocat de Vancouver.

Ça fait gagner du temps, de l’argent et des ressources, reprend celui qui est également rédacteur en chef de Lexbase immigration, une publication destinée aux professionnels du secteur.

L’avantage de l’IA serait notamment l’absence de préjugés, ajoute quant à lui David Chalk, avocat montréalais en droit de l’immigration canadienne.

L’IA pourrait enlever du système certaines tendances de partialité qui existent chez les agents. On le voit souvent, par exemple, avec des gens provenant de certains pays défavorisés. L’individu n’est pas forcément défavorisé, mais il a beaucoup de misère à obtenir son visa. 

David Chalk, avocat en droit de l'immigration

Un rapport dévoilé à l’automne 2018 par des experts de l’Université de Toronto a cependant mis en garde le gouvernement fédéral. L’IA, selon ces chercheurs, peut toujours entraîner de la discrimination, selon les biais programmés.

Ottawa se veut cependant rassurant. IRCC a pris l’initiative de demander à des experts externes de passer en revue ses approches en matière d’analyse informatique. Bien que certains systèmes d’analyse informatique puissent comporter un biais incorporé, IRCC a mis en œuvre une variété de contrôles pour prévenir les biais et protéger nos clients, mentionne le ministère de l’Immigration.

Dans tous les cas, un agent effectue un contrôle de sécurité et une vérification des antécédents criminels, clarifie IRCC.

Ne pas remplacer « le jugement d’un être humain », prévient un expert

La prudence doit cependant être de mise, prévient le chercheur Yoshua Bengio, l’un des pionniers de l’IA.

Selon ce dernier, confier à un système électronique la tâche de sélectionner des humains et d’analyser des dossiers et histoires personnelles parfois complexes peut s’avérer délicat.

Ces systèmes n’ont pas la capacité de comprendre le contexte social et psychologique qui peut être pertinent. Encore moins de porter un jugement moral. Ça peut être un outil de tri qui permet d’accélérer le travail d’un humain, mais il ne faut absolument pas que ça remplace le jugement d’un être humain.

Yoshua Bengio, chercheur en IA

Dans ce type de procédure, l’être humain reste indispensable, clame-t-il.

C’est plus que de l’affect, c’est tout le contexte social : c’est quoi un être humain, comment fonctionne une société, c’est quoi nos valeurs. Tout ça, c’est même difficile à exprimer verbalement, encore moins à programmer. On n’a pas ce genre de systèmes qui ont ce genre de capacité. Il n’y en aura pas avant très longtemps, prévient le fondateur et directeur de l’Institut québécois d’intelligence artificielle.

L’IA pourrait même entraîner une évolution des pratiques au sein de la justice. Je ne suis pas informaticien, spécifie l’avocat David Chalk. Pour déceler s’il existe des iniquités procédurales ou des partialités qui ne devraient pas exister, ça prendrait quelqu’un qui est très fort en programmation.

Je pense qu’il y aurait potentiellement un nouveau créneau dans notre profession : l’analyse des logiciels en IA pour vérifier leur conformité aux exigences juridiques.

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