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Centre hospitalier Restigouche : mourir dans la détresse

Un cadre de Martin Michaud, devant son père et son frère lisant ses lettres.

Au Centre hospitalier Restigouche, Martin Michaud passait le temps en écrivant. Son père et son frère sont passés au travers de toutes ses lettres.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Anaïs Brasier
Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Le 9 février dernier, Martin Michaud s’est enlevé la vie dans sa chambre d’un hôpital psychiatrique du Nouveau-Brunswick, seulement deux jours après la publication d’un rapport accablant sur les traitements au sein de l’établissement. Selon sa famille, sa mort aurait pu être évitée.

Martin Michaud, 38 ans, était un père dévoué, un homme intelligent et un fils et frère aimant. Mais depuis l’enfance, il était atteint de phobie sociale. C’est la peur de rencontrer des gens que tu ne connais pas, explique son père, Roland. T’as peur d’approcher les gens.

Il a réussi à gérer ce trouble durant des années, à obtenir un diplôme universitaire, à occuper des emplois, à tomber amoureux et à construire une famille. Il aimait tellement ses enfants, il faisait tout pour eux, assure son père. Qu’il décide de les laisser en arrière, c’est difficile à comprendre.

Il a essayé d’avoir une vie normale, dit sa mère, Rosemonde Godin. Mais les choses ont empiré lorsque Martin a fait un épisode psychotique durant l’hiver. En décembre, sa phobie sociale était à un autre niveau, il était devenu dangereux pour lui-même et pour les autres, ajoute Rosemonde. On a dû appeler le 911.

La soeur, la mère et un des frères de Martin Michaud.

De gauche à droite : Marie-Hélène Michaud, Rosemonde Godin et Marc-André Michaud

Photo : Radio-Canada / Jonna Brewer

Il est alors envoyé au Centre hospitalier Restigouche (CHR), un hôpital psychiatrique du Nouveau-Brunswick situé à Campbellton, d’abord pour une évaluation de 30 jours, puis pour un traitement de 45 jours.

Mais le moral de Martin ne s’améliore pas au CHR, loin de là. Son père, qui lui parle régulièrement au téléphone, lui conseille d’en discuter avec un psychologue ou le personnel infirmier. Mais Martin lui répond qu’il n’y a pas de psychologue, que les infirmiers et infirmières sont manquants et qu’il est chanceux s’il voit son psychiatre toutes les deux semaines.

« C’est là que Martin et moi, on a commencé à décrire l’hôpital Restigouche comme une prison. Les besoins étaient trop grands et il y avait un manque de personnel. »

— Une citation de  Roland Michaud

Cette prison, Martin pense pouvoir en sortir après son traitement de 45 jours, soit le 5 mars. Mais un soir, ses espoirs s’évanouissent en fumée.

Le 8 février, je l’ai appelé vers 18 h ou 19 h, raconte son père. Il pleurait au téléphone. Son fils lui rapporte alors une discussion avec un autre patient. Le gars lui a dit : “Tu crois que tu vas sortir?“ en riant. Il lui a dit que c’était pas comme ça que ça marchait, qu’il devait passer devant un comité qui allait décider s’il était assez bien pour sortir. Sinon, il resterait pour une autre année.

Roland arrive malgré tout à calmer son fils en lui promettant de lui envoyer, dès le lendemain, des livres par la poste pour l’aider à passer le temps. Je lui ai dit : “À la première heure, je vais à la poste et je t’envoie un colis". Il était content, j’étais content, c’est comme ça qu’on s’est quittés.

Mais le matin du 9 février, Roland n’a pas le temps de se rendre au bureau de poste.

« J’ai reçu un appel pour me dire qu’ils avaient trouvé Martin par terre dans sa chambre, inconscient. Tout de suite, j’ai pensé au suicide. C’est ça qui s’est passé. »

— Une citation de  Roland Michaud

Une mort évitable, estime la famille

Martin Michaud s’est enlevé la vie seulement deux jours après la publication d’un rapport accablant du Bureau de l’ombudsman du Nouveau-Brunswick sur de multiples cas de mauvais traitements, de négligence et sur la pénurie criante de main-d’oeuvre au Centre hospitalier Restigouche.

Lorsqu’il a appris la nouvelle, l’ombudsman Charles Murray n’a donc pas pu faire autrement que de se demander si la mort de Martin aurait pu être évitée.

« C’est la pire situation. Notre capacité d’aider ce monsieur n’a même pas réussi à lui sauver la vie. »

— Une citation de  Charles Murray, ombudsman du Nouveau-Brunswick

Pour la famille Michaud, il n’y a aucun doute : la mort du fils aîné aurait pu être évitée.

Une information précise du rapport du coroner leur donne cette conviction. Aucune ronde n’a été effectuée entre 5 h 39 et 8 h 45 le matin du 9 février. Pourtant, des rondes de surveillance sont normalement effectuées toutes les heures durant la nuit pour s’assurer que les patients du CHR sont bel et bien dans leur lit.

Pour une raison ou une autre, ils ont manqué le dernier quart de nuit, lance Roland en se basant sur une discussion qu’il a eue avec le coroner. Martin a passé à l’acte dans ce temps-là. Je comprends pas ça et j’accepte pas ça.

La famille Michaud ne passe donc pas par quatre chemins. Le Réseau de santé Vitalité et le Centre hospitalier Restigouche sont responsables de la mort de Martin, notamment en raison du manque de personnel.

Le centre vu de l'extérieur.

Le Centre hospitalier Restigouche est le principal hôpital psychiatrique du Nouveau-Brunswick.

Photo : Radio-Canada / Serge Bouchard

Selon des documents fournis par le Réseau de santé Vitalité à Radio-Canada à la suite d’une demande d’accès à l’information, le nombre d'employés respectait les normes établies dans la nuit du 8 au 9 février. Cependant, les effectifs et le nombre d'heures par patient ont été à maintes reprises inférieurs à la norme établie au cours des mois de décembre, janvier et février.

C’est pas une surprise qu’il était en danger de suicide, lance son frère Marc-André. Ils auraient dû savoir, à cause de sa condition.

De ne pas avoir un support quotidien, quelqu’un à qui parler, dans sa condition, c’est majeur, ajoute sa soeur, Marie-Hélène Michaud.

Un recours collectif contre Vitalité et le Centre hospitalier Restigouche a d'ailleurs été déposé le 29 mai dernier par la firme d'avocats Koskie Minsky LLP. La poursuite demande 500 millions de dollars en dommages et intérêts au nom des anciens et actuels patients de l'établissement.

Des questions laissées sans réponse

Il nous a pas dit beaucoup plus qu’on savait déjà, dit Roland Michaud au sujet du rapport du coroner publié le 4 juin dernier. On lui a posé des questions, mais on n’a pas eu beaucoup de réponses, comme pourquoi un quart a manqué dans les rondes, ou est-ce qu’il a reçu un autre appel après le mien le 8 février.

Roland tient à savoir si son fils a parlé à quelqu’un d’autre entre le moment où il a lui-même raccroché le combiné et le moment où Martin s’est enlevé la vie. Est-ce que quelqu’un d’autre l’a appelé et a changé ses idées pour le négatif?, se demande-t-il.

Une photo d'une page du rapport.

La famille Michaud a eu accès au rapport du coroner, mais celui-ci répond à très peu de questions concernant les circonstances de la mort de Martin Michaud.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Sa fille, Marie-Hélène, a fait une demande au CHR pour avoir le registre des appels de Martin. Sa demande a été refusée. Si la famille le souhaite, elle peut demander à l’ombudsman de s’en mêler. Au Nouveau-Brunswick, on a la Loi sur le droit à l’information, explique Charles Murray. Il faut faire une demande en vertu de cette loi et, si on n’a pas une réponse qui nous plaît après 30 jours, ils peuvent faire une demande à notre bureau, on va enquêter.

Pas beaucoup d’amélioration au Centre hospitalier Restigouche en six mois

Charles Murray ne peut pas dire si la famille Michaud lui a demandé d’enquêter sur la mort de Martin pour des raisons de confidentialité.

Par contre, il confirme que son bureau continue d’enquêter sur la situation au Centre hospitalier Restigouche. Le 7 février dernier, il a publié un rapport accablant (Nouvelle fenêtre) sur des cas de maltraitance, de négligence et sur une pénurie criante de personnel à l’hôpital psychiatrique.

En conséquence, l’évaluation des patients subit d’importants retards, les patients n’ont pas de soins individualisés, des installations sont sous-utilisées, des patients qui auraient pu recevoir leur congé sont toujours au CHR et des membres du personnel ne peuvent terminer leur formation, entre autres, peut-on y lire.

« [Le CHR] ne respecte même pas les normes de soins minimales d’un établissement de santé. »

— Une citation de  Rapport spécial du Bureau de l'ombudsman du Nouveau-Brunswick concernant le Centre hospitalier Restigouche
Charles Murray en discussion avec une collègue.

Charles Murray, ombudsman du Nouveau-Brunswick, lors du dépôt de son rapport sur le Centre hospitalier Restigouche, le 7 février 2019.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Six mois plus tard, la situation n’a pas beaucoup changé au CHR, selon l’ombudsman. On comprend que le changement prend du temps si on veut changer la culture d’une institution. Mais quand même, et ça ne me plaît pas de le dire, on voit pas beaucoup d’évidence que la situation à l’intérieur de l’institution a changé pour le mieux. On a vu quelques petits pas, dans quelques coins où ça s’est un peu amélioré, mais la grande histoire de l’institution est la même.

« Si on sortait le rapport aujourd’hui, j’ose dire que ce serait presque exactement le même. Et ça fait déjà six mois et on n’a pas vu d’évidence des changements nécessaires. »

— Une citation de  Charles Murray, ombudsman du Nouveau-Brunswick

Il manquerait encore notamment au moins six ou sept psychiatres au CHR. À mon avis, ils n’en ont même pas ajouté un, dit Charles Murray.

Les défis sont si grands, et le progrès est si petit, si on ne voit pas des changements dans les prochains mois, on devra prendre des décisions très difficiles. Il réitère, entre autres, une recommandation qui avait été faite dans le rapport du 7 février, soit d’alléger considérablement la mission du CHR en la limitant à une ou deux populations de patients en santé mentale.

Honorer la mémoire de Martin à tout prix

La famille Michaud assure n’avoir reçu aucunes condoléances de la part du Réseau de santé Vitalité ou du gouvernement du Nouveau-Brunswick. C’est un manque de respect pour Martin et de respect pour la famille, lance son père.

Roland Michaud en entrevue dans son salon.

Roland Michaud a encore du mal à supporter la mort de son fils aîné, Martin. Il dort mal, a perdu l'appétit pendant des mois et souffre de tremblements.

Photo : Radio-Canada

Personne ne nous a appelés, ajoute Rosemonde. Les mois passent, et je me dis qu’on aurait dû avoir un contact avec eux. [...] nous avons dû nous tenir informés à travers les médias.

Qu’à cela ne tienne, la famille s’assure de prendre les moyens pour honorer la mémoire du fils aîné.

« Un des derniers vœux de Martin, c’est d’aider les patients qui sont là, donc faire des entrevues, même si c’est difficile, c’est le vœu de Martin. »

— Une citation de  Marc-André Michaud

Le ministère de la Santé du Nouveau-Brunswick et le Réseau de santé Vitalité n’étaient pas disponibles pour une entrevue. Le bureau du coroner n’a pas répondu à la demande d’entrevue de Radio-Canada.

Si vous ou un de vos proches êtes en détresse ou avez besoin d'aide, composez les numéros d’urgence 24 heures :

Avec les informations de Nicolas Steinbach

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