•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

De plus en plus de voyages, mais à quel coût pour l’environnement?

Un avion en train d'atterrir au coucher du soleil.

Le transport aérien est en constante augmentation.

Photo : iStock

Ximena Sampson

Plusieurs pays européens ont adopté, ou envisagent d’adopter, des taxes sur le transport aérien au nom de la lutte contre le réchauffement climatique. Et ce, alors que se multiplient les appels au boycottage de cette industrie responsable d’importantes émissions de gaz à effet de serre (GES).

La croissance du transport aérien est fulgurante. Le nombre de voyageurs augmente, tout comme le nombre de compagnies aériennes et la quantité de gaz à effet de serre (GES) produits par ces déplacements.

L’avion est un grand pollueur, soutiennent ses détracteurs. Le transport aérien produit 2,1 % des émissions mondiales de CO2, soit l’équivalent de celles produites par l’Allemagne.

« Les émissions de GES produites par l’aviation ont augmenté de 26 % en Europe au cours des cinq dernières années », soutient Andrew Murphy, spécialiste de l'aviation au sein de l'ONG Transport & Environment à Bruxelles.

C’est la source d’émissions qui croît le plus rapidement en Europe.

Andrew Murphy, spécialiste de l'aviation au sein de l'ONG Transport & Environment

Qui plus est, le nombre de passagers dans le monde est en croissance constante. Entre 1999 et 2018, on est passé de 2,8 milliards à 8,2 milliards de passagers-kilomètres payants (PKP, l’unité de mesure utilisée par l’OACI, qui correspond au transport d’un passager sur une distance d’un kilomètre).

D’ici 2035, le trafic de passagers et le volume du fret devraient doubler, prévoit l’OACI. 

Les transporteurs à bas coût, qui ont pris leur envol plus récemment, jouent un rôle majeur dans cette expansion. Leur croissance est plus rapide que la moyenne mondiale et ils accaparent une part de plus en plus grande du marché. Ces entreprises ont transporté en 2018 environ 31 % du trafic de passagers régulier mondial.

C’est ce qui fait dire à Andrew Murphy que « Ryanair [une des compagnies à faible coût les plus importantes d’Europe] est le nouveau charbon ».

En 2018, le transporteur irlandais s’est classé dans le top 10 des plus gros pollueurs européens, selon les données de la Commission européenne. Avec des émissions de 9,9 mégatonnes d'équivalent CO2, le transporteur est arrivé 10e, derrière neuf centrales au charbon.

Les gouvernements européens sont en train de mettre en place des mesures pour réduire et éventuellement supprimer ces centrales, qui étaient l'une des plus importantes sources de pollution, explique M. Murphy. En conséquence, la proportion que représente l’aviation dans les émissions de CO2 européennes augmente.

D'après les données de la Commission européenne, les émissions de CO2 ont augmenté de 3,9 % sur les vols en Europe en 2018, alors que dans tous les autres secteurs touchés par le commerce de permis d’émissions, comme les centrales au charbon, on a plutôt enregistré une baisse de 4,1 %, grâce à l'utilisation d'électricité issue d'énergies renouvelables.

De la fumée et de la vapeur sortent d'une cheminée.

La centrale thermique au charbon la plus puissante d'Europe est située à Bełchatów en Pologne.

Photo : Reuters / Kacper Pempel

La taxation est-elle la solution?

Il est temps que l’industrie aérienne paie sa juste part, croient les environnementalistes. Ils soutiennent que l’aviation est fortement subventionnée, notamment parce que les transporteurs sont exemptés de taxes sur le kérosène.

Ils voient donc d’un bon œil l’adoption par la France, au début du mois, d’une nouvelle écotaxe, qui variera de 1,50 euro à 18 euros, sur les billets pour les vols au départ de la France. Elle sera appliquée à partir de 2020 et les montants obtenus serviront à financer des infrastructures ferroviaires et routières.

L’industrie aérienne en fait déjà beaucoup pour l’environnement, soutient Paul Chiambaretto, professeur à Montpellier Business School et chercheur associé à l’École polytechnique, spécialiste du transport aérien.

« En France, le transport aérien a l’image d’un secteur qui n’est pas taxé, parce que certaines personnes ont en tête l’exemption de la taxe sur le kérosène, explique-t-il. Mais la réalité est complètement différente. »

M. Chiambaretto précise que, s’il n’y a pas de fiscalité clairement environnementale, une multitude d’autres taxes s’appliquent au secteur, notamment pour l’aviation civile, la gestion du trafic aérien et la sécurité, entre autres.

De plus, imposer une taxe environnementale ne rendrait pas justice à tous les efforts qui ont été menés par le secteur aérien pour réduire son empreinte environnementale, soutient le chercheur.

« Entre 2000 et 2017, le nombre de passagers a augmenté de 57 % et, pendant cette même période, les émissions de CO2 n’ont crû que de 14 %. Il y a eu une baisse par passager de 25 % en 17 ans. » Cela a été obtenu, entre autres, grâce à des améliorations du rendement énergétique des appareils.

Un homme s'appuie sur sa valise tout en regardant son téléphone portable dans une salle d'attente.

Les consommateurs risquent de réagir mal à cette nouvelle taxe.

Photo : Getty Images / LIONEL BONAVENTURE

Ce sont avant tout les consommateurs qui seront perdants avec une taxe, pense M. Chiambaretto, dans la mesure où les compagnies aériennes vont nécessairement leur refiler au moins une partie de la facture.

Si l’objectif c’est de rendre le transport aérien moins attractif par rapport à d’autres modes de transport, alors oui, c’est plutôt réussi.

Paul Chiambaretto, professeur à Montpellier Business School et chercheur associé à l’École polytechnique.

Chris Goater, porte-parole de l’IATA (Association internationale du transport aérien), va dans le même sens. « C'est une très mauvaise méthode pour lutter contre les effets de l'aviation sur l'environnement, car elle aura très peu d'impact sur le nombre de personnes qui voyagent, affirme-t-il. Ça ne fera qu’augmenter le prix des vols. »

En outre, souligne M. Goater, les sommes récoltées ne seront pas réinvesties pour réduire le bilan de l’aviation sur l’environnement. « Si on veut vraiment taxer l’aviation, au moins réinvestissons cet argent dans la recherche sur les carburants durables, les nouvelles technologies ou l’amélioration des itinéraires de contrôle du trafic aérien. »

Il soutient que l’industrie n’est pas opposée à l’idée d’une tarification des émissions et rappelle que les transporteurs se sont engagés à réaliser une croissance neutre en carbone à partir de 2020 dans le cadre d’un régime de compensation et de réduction du carbone pour l’aviation internationale appelé CORSIA.

Les environnementalistes ne sont pas convaincus et croient plutôt que cet arrangement permettra à l’industrie d’augmenter ses émissions de CO2 en achetant des titres compensatoires bon marché.

Une réponse symbolique

Une femme tient une pancarte où il est écrit : stop aux privilèges, les taxes tu allèges.

Leticia Leclerq, une mère monoparentale, reproche, comme les autres manifestants, la multiplication des taxes.

Photo : AFP/Getty Images / RAYMOND ROIG

Cette nouvelle taxe sur l’aviation répond à une demande des citoyens, croit Andrew Murphy. L’imposition d’une taxe sur le kérosène est justement une des choses que réclamaient les gilets jaunes, en France.

« Il y a beaucoup de pression publique de gens qui se demandent pourquoi le gouvernement augmente les taxes sur l’essence et le diesel, alors qu’il n’y a pas de taxe sur le kérosène », affirme-t-il.

Mais la nouvelle mesure est avant tout symbolique, croit Paul Chiambaretto. « On s’attaque à ce secteur parce qu’il y a une sorte de cri d’alarme », soutient le chercheur, mais elle ne va absolument rien résoudre au problème environnemental.

Une autre tendance qui pourrait prendre de l’ampleur est le boycottage du transport aérien. Le choix de l'égérie écologiste suédoise Greta Thunberg de se déplacer en train illustre bien ce phénomène du « flygskam ».

Selon Transport & Environment, les vols ont diminué de 4,5 % en Suède lors du premier trimestre 2019 par rapport à la même période de l’année précédente. Dans les sondages, un nombre croissant de Suédois disent ne pas avoir pris l’avion pour lutter contre le réchauffement climatique. La compagnie ferroviaire suédoise enregistre des records d’achalandage.

« Si on veut rouler en voiture de façon durable, on peut le faire; si on veut manger des produits durables, on peut acheter de la nourriture biologique, soutient Andrew Murphy. Mais il n’y a pas de façon de prendre l’avion de manière durable, parce que les gouvernements n’appuient pas le type de technologie qui le permettrait. Alors les gens disent : si je ne peux pas prendre l’avion de façon durable, je ne le prendrai tout simplement pas. »

Cette tendance est plutôt marginale, soutient Chris Goater, de l’IATA. « C’est un petit mouvement qui a réussi à attirer beaucoup d’attention ». Si les chiffres en Suède ont bel et bien diminué, il peut y avoir toutes sortes d’autres causes que le boycottage, croit-il.

Et surtout, se priver de l’avion serait un énorme sacrifice pour l’humanité.

« Les voyages internationaux offrent tellement d’opportunités aux gens, affirme M. Goater. Voulons-nous réellement un monde où ce n’est plus possible ou très restreint? Je ne pense pas que les gens souhaitent cela. Ils préféreraient un monde où l’on peut voler, mais de façon durable. C’est ce monde que nous essayons d’atteindre le plus tôt possible. »

Tourisme

Environnement