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Nostalgie et culture populaire : « On n'en a pas fini avec les années 1980! »

Un groupe de jeunes se trouve à l'extérieur des urgences d'un hôpital.

La populaire série Stranger Things utilise allègrement des références cinématographiques des années 1980.

Photo : Netflix/21 Laps Entertainment/Monkey Massacre

Jean-Philippe Guilbault

La troisième saison de Stranger Things – série qui puise dans les référents cinématographiques des années 1980 – a battu des records de visionnements sur Netflix et remet à l’avant plan des questions sur cet engouement pour une décennie autrefois moquée pour ses coupes de cheveux extravagantes.

Lors des quatre premiers jours suivant sa sortie le 4 juillet dernier, la dernière saison de la série Stranger Things a été regardée par 40,7 millions de spectateurs, un record pour le service de diffusion en continu Netflix.

Depuis une dizaine d’années, plusieurs séries ou films cultes des années 1980 ont connu soit une suite, soit une réinitialisation (reboot): les Transformers (la série inspirant les films a débuté en 1984), Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal (2008), la série Dynasty a été relancée par Netflix en 2017, Ghostbusters (2016), les exemples sont nombreux.

Je pense qu’on n'en a pas fini avec les années 1980, lance au bout du fil Louis-Paul Willis, professeur en études cinématographiques et médiatiques à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue.

Dès le début des années 2000, les médias spécialisés annonçaient le retour en force des années 1980. En 2001, la critique culturelle du New York Times Michiko Kakutani le titrait noir sur blanc : Sortez vos épaulettes, les années 1980 sont de retour! Une mode qui ne semble pas disparaître, puisque 15 ans plus tard, en 2016, le quotidien américain revenait encore sur cette décennie qui dicte toujours les références tant dans la mode vestimentaire que dans les productions cinématographiques ou musicales.

Il y a toujours eu une forme de nostalgie continuelle, mais, aujourd’hui, son expression, elle est vraiment partout.

Louis-Paul Willis, professeur à l'UQAT

M. Willis rappelle que, lors des années 1960, nous étions fascinés par les années 1920. Même chose au cours des années 1990, où on pouvait sentir un relent de la décennie 1950.

[À l’époque] ce n’était pas quelque chose qui était présent dans la culture populaire – oui, quand j’étais au secondaire [dans les années 1980] tout le monde écoutait du Pink Floyd et du Rush – mais dans les films, dans les émissions de télé, cette rétromanie était plus isolée, précise-t-il.

Revivre l’analogique

Le professeur – qui a d’ailleurs donné une conférence en juin dernier sur la musique employée dans la série Stranger Things – nomme « rétromanie » cette volonté de vouloir faire référence au passé dans les productions artistiques contemporaines. Un concept issu des travaux de l'auteur britannique Simon Reynolds qui s'intéressait alors à la musique populaire.

C’est sûr qu’on est tous nostalgiques de notre jeunesse, note M. Willis. La spécificité [avec la rétromanie actuelle], c’est que si l’on prend la démographie de l’audimat de Stranger Things, ce ne sont pas tous des gens de la Génération X, à la mi-quarantaine, qui revivent leur jeunesse. Il y a une part vraiment surprenante de millénariaux qui n’ont pas connu les années 1980.

M. Willis qualifie presque ce phénomène de « nostalgie par procuration » ou d’une fascination pour la dernière décennie analogique, avant l’arrivée progressive du numérique dans nos vies. Un phénomène que le professeur est à même d’observer auprès de ses étudiants.

Il y a une fascination pour des objets techniques qu’ils n’ont pas pu connaître dans leur contexte, note-t-il en prenant par exemple des boucles de ceinture en forme de manettes de la première console de Nintendo sortie en 1985.

Ce retour vers le passé n’est cependant pas anodin, ajoute M. Willis : les créateurs artistiques en profitent pour offrir une relecture, parfois romancée ou même réactualisée d’éléments culturels.

Dans la saison 1 de Stranger Things, le personnage de Joyce, vu que son téléphone n’arrête pas de griller, va s’en acheter un nouveau et on a alors une scène de déballage en direct (unboxing) un peu comme on retrouverait maintenant sur YouTube pour le dernier iPhone, souligne M. Willis. On n'aurait jamais vu ça dans un film de cette époque-là.

Un personnage de Stranger Things s'apprête à ouvrir une boîte contenant un vieux téléphone à roulette.

Dans une scène de la saison 1 de Stranger Things, le personnage de Joyce déballe un téléphone.

Photo : Netflix/21 Laps Entertainment/Monkey Massacre

L’incorporation de manières de faire propres à la culture numérique permettrait de bâtir un pont entre la génération du millénaire et cette technologie qui lui est inconnue.

Le critique australien Myke Bartlett note pour sa part dans son essai Stranger Things et l’appât du faux passé [Stranger Things and the Lure of a False Past], publié dans Screen Education, que le comportement des jeunes personnages n’est pas du tout semblable à ce qui pouvait réellement s’observer au cours des années 1980.

Le passé représenté dans Stranger Things ressemble beaucoup au 21e siècle, écrit M. Bartlett. Il n’y a, par exemple, que très peu du sexisme ou du racisme dans lequel baignait l’Occident avant le politiquement correct des années 1990.

Par exemple, note l’auteur, les jeunes enfants au cœur de la série ne s’insultent pas comme le feraient les jeunes de cette époque.

Il y a aussi cette capacité de la bande de jeunes d’assumer leur geekitude, note Louis-Paul Willis. Dans les années 1980, ce n’est pas vrai que d’être geek c’était cool.

Le spectre du populisme

M. Willis n’est cependant pas surpris que ces retours soient parfois teintés positivement, qualifiant la nostalgie derrière ce processus de « restorative » ou de « populiste ».

Donald Trump s'adresse à une foule devant une pancarte sur laquelle il est écrit : « Trump Make America Great Again ».

Le slogan de campagne de Donald Trump serait un objet nostalgique, selon Louis-Paul Willis.

Photo : Getty Images / Kena Betancur

Quand je l’enseigne, je prends toujours l’exemple du slogan de campagne de Donald Trump qui est probablement l’objet nostalgique par excellence, explique-t-il. Make America Great Again” renvoie à un passé supposément glorieux, mais quand on s’arrête aux faits, c’est quand que les États-Unis ont été si great? On peut se poser la question.

Le slogan de Donald Trump est d'ailleurs doublement nostalgique : il fait référence à une époque prétendument plus glorieuse pour les États-Unis et il est surtout une reprise du slogan de campagne de Ronald Reagan lors de la campagne de 1980.

Une affiche de campagne électorale de Ronald Reagan.

«Let's make America great again» était le slogan de campagne de Ronald Reagan en 1980.

Photo : Associated Press

« Let's make America great again » était à l'époque employé par M. Reagan, alors que les États-Unis étaient plongés en pleine crise énergétique et politique avec l'Iran.

À l’opposé de cette nostalgie « restorative », les téléspectateurs se souviendront de la série Mad Men qui n’hésitait pas à revenir sur des comportements des années 1960, plus problématiques aujourd’hui : la cigarette omniprésente à l’écran, l’éclatement de la famille nucléaire, la surconsommation ou le sexisme.

Le message est clair : notre nostalgie actuelle est pour un monde qui n’existe que dans les médias, la publicité et dans notre imaginaire, écrivait l’historien Thomas Jundt dans Tous partis à la recherche de l’Amérique : ce que Mad Men fait de la nostalgie [All gone to look for America: Mad Men‘s treatment of nostalgia].

Recherche de simplicité

Donald Trump – ironiquement une figure emblématique des mêmes années 1980 – peut également servir à partiellement expliquer pourquoi la culture populaire actuelle ne semble pas vouloir quitter la décennie des Rambo, Die Hard et autres films du genre.

On vit dans un monde de plus en plus complexe avec un paquet de problèmes – de la politique au climat en passant par les vagues d’immigrations – fuir vers le passé, c’est toujours réconfortant, juge M. Willis qui rappelle que les années 1980 sont les dernières années où les enjeux géopolitiques étaient plus clairs.

Au sommet de la guerre froide, l’ennemi du point de vue hollywoodien était facilement identifiable comme le Soviétique, un cliché que met d’ailleurs de l’avant la dernière saison de Stranger Things.

Myke Bartlett arrive à la même conclusion dans son essai et exige que les productions artistiques faisant appel à la nostalgie se montrent plus critiques.

Si nous acceptons que le passé soit notre pièce de sûreté, prenons au moins le temps d’examiner la décoration et prenons le temps de bien comprendre ce que nous tentons de fuir, écrit-il en guise de conclusion.

Reste à voir si cet appel sera entendu dans les prochaines productions s'inspirant de près ou de loin des années 1980, car nos écrans doivent bientôt accueillir les suites de Ça et de Rambo, l'adaptation cinématographique de la comédie musicale Cats et le prochain Wonder Woman 1984.

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