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Le règne de l’image : « L’anonymat est inacceptable pour des tas de gens »

Une jeune femme se fait photographier en contre-plongée de dos dans un champ de lavande. Des ballons enjolivent la scène.

Une influenceuse se fait prendre en photo dans un champ de lavande.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Janic Tremblay

Le regain de popularité de certains lieux touristiques s’expliquerait notamment par les nombreuses photos idylliques partagées sur les médias sociaux. Il semble de plus en plus que l’effet Instagram soit bien réel. Des images léchées, souvent mises en scène et parfois même croquées dans des conditions très dangereuses. Où nous mène cette culture de l’image?

Une foule enthousiaste déambule dans les champs en fleurs de La Maison Lavande à Saint-Eustache. Un peu partout, ils en profitent pour se faire tirer le portrait dans ce décor coloré. La plupart d’entre eux sont ce que l’on appelle des influenceurs qui ont été invités par la direction du commerce afin de venir profiter du début de la floraison pour produire du contenu.

Un homme et une femme sont assis confortablement dans un champ de lavande. Ils se prêtent à une séance de photo. Ils sont vêtus en blanc.

Un couple pose en face d'une photographe dans un champ de lavande. Ils participent à un événement organisé par La Maison Lavande.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

C’est la troisième fois que La Maison Lavande organise cette grande fête. La copropriétaire Nancie Ferron explique que personne n’est payé pour venir ici et il n’y a aucune attente envers qui que ce soit. Néanmoins, cela reste un excellent investissement.

« C’est sûr que ça fonctionne, explique Mme Ferron. Ces gens ont une communauté et mon message y sera diffusé. Avec le nombre de publications qu’il va y avoir ce soir et demain, ça va susciter un intérêt. Ça va être relayé à de très multiples reprises. C’est une excellente façon de faire du marketing. »

Nancie Ferron, entourée de ses deux filles Marjolaine et Florence et de son conjoint Daniel Joannette.

La famille Ferron-Joannette pose pour un photographe à La Maison Lavande.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Le règne de l’image

La photographe Camille Sperandio, relativement connue dans ce petit milieu, en profite pour croquer de belles images qui seront aimées et notées par des milliers de gens sur Instagram. Elle et son conjoint aussi photographe vivent en partie de ce qu’ils publient sur ce réseau et sont constamment à la recherche de nouveaux contenus pour se démarquer.

Elle explique que cette quête vers la photo parfaite va parfois trop loin. Dans certains cas, certains instagrammeurs mettent même leur vie en péril. « Oui ça peut aller trop loin et oui certains prennent parfois des risques pour obtenir une photo d’impact. Ça m’est arrivé près d’un précipice en Californie, mais je ne le referai plus. »

Même constat pour Marie-Pierre Leduc, cofondatrice et rédactrice en chef du magazine Nomade.

La possibilité de se blesser, c’est quelque chose que je vois fréquemment parce que faire du contenu intéressant, ça nous passionne et on ferait n’importe quoi pour une belle image. Cela dit, je n’ai jamais vu personne mettre sa vie en danger pour faire une belle photo.

Marie-Pierre Leduc
 Un modèle profite du coucher de soleil pour poser dans un champ de lavande au milieu de multiples ballons gonflés à l'hélium.

Marie-Pierre Leduc en train de se faire photographier dans les champs de La Maison Lavande

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Tout le monde ou presque joue le jeu

Avec la popularité grandissante de réseaux comme Instagram, l’image a pris beaucoup d’importance au cours des dernières années. Il n’y a pas que les influenceurs qui jouent le jeu des photos d’impact. Un peu tout le monde le fait. Selon la professeure émérite de l’Université d’Ottawa Diane Pacom, un changement radical s’est produit.

« On est dans une période trouble. Il y a une nouvelle citoyenneté numérique qui s’est mise en place. Pour énormément de gens, le rapport avec les nouvelles technologies va au-delà du rationnel. Un culte de la célébrité a émergé », explique-t-elle.

La sociologue spécialisée en jeunesse et en culture rappelle les critiques liées à la société du spectacle énoncées il y a quelques décennies par des auteurs comme Guy Debord ou Jean Baudrillard. « C’est la mise en spectacle de tout. C’est toujours cette recherche d’esthétique. C’est parce qu’ils veulent être célèbres ne serait-ce que dans leur petit groupe. L’anonymat est inacceptable pour des tas de gens. Il faut donc aller dans des endroits qui ont une aura spéciale pour se faire remarquer. »

Le tourisme à l’ère du partage et de la géolocalisation des photos

Une cascade de 55 mètres de hauteur se jette dans un bassin. Le panorama est impressionnant.

La chute Kaaterskill dans les montagnes Catskills, dans l'État de New York, fait 55 mètres.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

À la chute Kaaterskill, dans l’État de New York, tout le monde veut sa photo avec l’impressionnante cascade de 55 mètres.

« C’est la raison principale pour laquelle les gens viennent ici, explique le garde-forestier Robert Dawson. Et ils s’empressent de l’alimenter sur Facebook ou Instagram pour montrer à tout le monde ce qu’ils font. Ils viennent, ils conquièrent et ils prennent une photo. Ensuite, ils se dirigent vers la prochaine destination pour faire pareil. »

Il note que les gens ne viennent plus pour les mêmes raisons qu’auparavant. Autrefois, les visiteurs venaient faire de la randonnée pédestre. Ils partaient en montagne pour la journée. Maintenant, ils viennent surtout voir…

« Ils passent entre 30 minutes et une heure à faire des photos et ils partent ensuite à la recherche d’autres endroits à voir et à photographier. Des gens m’interpellent et me montrent des photos trouvées sur les plateformes numériques. Ils me demandent où c’est pour prendre exactement la même », raconte-t-il.

Le garde-forestier Robert Dawson surveille des touristes au loin en train de prendre des photos à la chute Kaaterskill.

Le garde-forestier Robert Dawson

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Deux hommes marchent dans la forêt habillés en complet-veston-cravate.

Malgré une journée de 30 degrés, des visiteurs habillés en complet-veston-cravate marchent dans le sentier forestier. Ils sont venus voir la chute Kaaterskill dont tout le monde parle. Ils ne resteront que quelques minutes.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Comme pour lui donner raison, quelques minutes plus tard, de jeunes Américaines s’arrêtent pour se prendre en photo avec la chute. Rapidement, après la séance improvisée, les photos sont améliorées et partagées sur un réseau social.

La mère des deux jeunes filles explique avec un certain dépit que la photo prend souvent le dessus sur l’expérience. « Tout tourne autour du panorama, qui fera la meilleure photo sur Instagram. Il y a du positif, j’imagine, car cela fait connaître ces endroits. Je vois toujours mes filles le nez dans leur téléphone pour raconter où elles sont et ce qu’elles font. C’est ce que les touristes font maintenant. Ils enregistrent le moment plutôt que de le vivre! »

Le site reçoit environ 100 000 visiteurs chaque année. C’est bien plus qu’auparavant. Cet endroit était un secret bien gardé par les gens du coin qui en parlaient entre eux et venaient faire un tour. Maintenant, le site est géolocalisé sur Instagram et est souvent promu comme une destination incontournable pour faire de belles photos.

Un autre exemple en dit long. Il y a des bassins naturels pour se rafraîchir sur place. Ils ne sont répertoriés nulle part. Pourtant, c’est aussi devenu une destination, comme le raconte Robert Dawson.

« Plein de gens veulent aller prendre des photos de leurs enfants en train de sauter dans ces bassins pour les montrer sur Facebook. Et cela les rend encore plus populaires. Plein de gens me demandent maintenant où sont ces bassins autrefois secrets. C’est comme une nouvelle façon d’affirmer son rang social. La quantité de photos que vous avez en ligne. Leur qualité. Le nombre de gens qui vous suivent. »

Risquer sa vie pour une photo

Ce qui n’apparaît pas sur Instagram, c’est que le décor féérique de la chute Kaaterskill est aussi dangereux. C’est une nature relativement sauvage. Même si les règlements ne le permettent pas, un promeneur téméraire peut facilement aller tout au bord de la première cascade qui fait 55 mètres. Un seul faux pas et c’est la mort. C’est arrivé. Les quatre dernières personnes qui se sont tuées ici prenaient des photos. Surveiller les photographes est devenu primordial.

Le garde-forestier Robert Dawson montre la dangerosité des lieux à la chute Kaaterskill où des gens ont perdu la vie en s'avançant trop près du vide.

Le garde-forestier Robert Dawson marche près du sommet de la chute Kaaterskill.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

« Prendre des photos est l’activité la plus dangereuse ici. Il m’arrive fréquemment d’observer des comportements très risqués où les gens s’avancent tout au bord du précipice... à côté de la chute, et étendent le bras pour photographier la cascade avec leur téléphone. Vous seriez surpris de voir combien de gens sont prêts à mettre leur vie en danger pour capter une image soi-disant magique », déplore le garde-forestier.

Une dizaine de touristes sont installés au pied de la chute Kaaterskill.

Des touristes posent pour des photos devant la chute Kaaterskill.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Dans le bassin où se jette la chute, on peut observer en contre-plongée le comportement des touristes avec leur appareil-photo tout près du sommet de la cascade. En 10 minutes à peine, on constate que Robert Dawson n’exagère pas du tout. Trois personnes s’avancent tout près du vide et photographient le vide... au risque d’y tomber eux aussi.

Une touriste s’avance dangereusement afin de photographier la chute Kaaterskill en contre-plongée à partir du haut de la cascade.
                          Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Une personne prend une photo dans une position délicate.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Et l’environnement?

Enfin, il y a aussi l’environnement. L’afflux de touristes depuis quelques années a entraîné une accentuation marquée de l’érosion à flanc de montagne. Il a fallu aménager des escaliers pour éviter davantage de dommages. Encore une fois, ce sont les photographes à la recherche d’un meilleur point de vue qui ont endommagé le site. C’est ce qui inquiète le plus la sociologue Diane Pacom.

« Cette frénésie a des conséquences majeures, prévient-elle. On bouleverse l’environnement d’endroits autrefois respectés. On y va, on prend notre pied et on repart. C’est une forme de pillage et de désacralisation de milieux naturels par certaines personnes qui jouent à la vedette. Il faut donc conserver notre regard critique à l’égard de ce phénomène. »

Le reportage de Janic Tremblay diffusé le 21 juillet 2019 à Désautels le dimanche sur ICI Première.

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