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L'intelligence artificielle pourrait-elle aider Québec à sélectionner ses immigrants?

Un homme écrit des lignes de code sur un ordinateur.

L'entreprise montréalaise Workland propose au gouvernement du Québec d'utiliser l'intelligence artificielle au service du nouveau système d'immigration de la province.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Romain Schué

Avec l’appui du milieu des affaires, une entreprise montréalaise, spécialisée dans le recrutement par l’entremise de l'intelligence artificielle, propose au ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion (MIDI) d’utiliser cette technique afin de combler adéquatement les besoins de main-d’œuvre de la province.

« Le match parfait entre candidats et entreprises est une équation mathématique qui regroupe plusieurs critères qui ont différents niveaux d’importance », explique Julie Hubert, la présidente de Workland.

Fondée en 2011, cette firme montréalaise d’une cinquantaine d’employés, installée dans le quartier Griffintown, s’est spécialisée dans le recrutement intelligent en créant une plateforme pour mettre en lien candidats et employeurs. 

Expérience, aspiration, connaissance des langues étrangères, tests de psychologie, de leadership, de management et de personnalité : une série de données sont analysées « pour que les bonnes personnes aillent dans les bonnes entreprises », souligne cette diplômée en marketing de l’Université McGill.

À la manière d’un site de rencontre, les entreprises, mais aussi les personnes en recherche d’emploi, peuvent trouver le profil idéal.

« Ce processus de maillage est rendu tellement complexe qu’il ne peut que difficilement être exécuté par des humains, assure la PDG de Workland. Les avancements technologiques peuvent venir nous aider à amener les parties ensemble, pour être sûrs qu’on a les bonnes parties qui parlent ensemble et qui amènent le match parfait à la fin. »

Elle est debout dans ses bureaux de Workland.

Julie Hubert a fondé Workland à la suite de mauvaises expériences personnelles. « Durant des entretiens, les recruteurs parlaient d'autres critères. J'ai vécu l’inefficacité du système », raconte-t-elle.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le MIDI ne ferme pas la porte

Son projet a pour objectif de convaincre le gouvernement du Québec d’utiliser l’intelligence artificielle (IA) afin de sélectionner adéquatement les candidats à l’immigration qui pourraient combler les besoins de main-d’œuvre.

Veut, veut pas, on est des humains, quand on regarde un C. V. ou différentes données, c’est très, très dur d’être 100 % objectif. De là l’importance d’amener la technologie qui peut regarder toutes sortes de critères.

Julie Hubert, fondatrice de Workland

À ce jour, le nouveau système d’immigration Arrima, créé sous le gouvernement libéral avant d’être mis en service par l’équipe caquiste fin juin, ne comprend pas d’IA dans sa « première phase de développement », assure une porte-parole du MIDI. Seule l’instauration de critères permet de filtrer les candidats à l'immigration permanente dans ce bassin comprenant des dizaines de milliers de personnes.

Cependant, Québec reste ouvert à cette idée. « Des ressources seront affectées pour la mise en place des systèmes et des technologies requises pour compléter les travaux de développement », indique-t-on, sans plus de précisions.

Une rencontre sera d’ailleurs organisée entre des représentants du MIDI et Workland au cours des prochaines semaines. Le sous-ministre Bernard Matte et Julie Hubert ont déjà eu l’occasion d’échanger sur ce sujet au cours d’un panel organisé en juin dans le cadre de la dernière Conférence de Montréal du Forum économique international des Amériques.

Comment fonctionne Arrima?

Les candidats à l’immigration doivent remplir une déclaration d’intérêts. Si les données remplies – l’expérience, l’âge, la langue, les diplômes, possibilité d’avoir une offre d’emploi – satisfont le MIDI, ce dernier envoie une invitation à remplir un dossier. Le ministère offre également un service de conseils aux entreprises qui pourront par la suite consulter ces données – un portail pour les employeurs fonctionnera dès février 2020 – et, éventuellement, contacter des candidats pour leur fournir une promesse d’embauche. Au total, 64 conseillers du MIDI travailleront sur ce service.

Le milieu des affaires favorable

Utiliser l’IA dans le processus d’immigration séduit le milieu des affaires. « Ça peut être un apport pour améliorer le processus et les délais », souligne Yves-Thomas Dorval, président du Conseil du patronat.

Se servir de cette technologie est également une évidence pour Stéphane Forget, à la tête de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ).

On ne peut pas imaginer, surtout si Arrima fonctionne bien, si beaucoup de personnes immigrantes postulent, qu’on va faire ça à la mitaine. En 2019, on a l’opportunité d’avoir accès à l’intelligence artificielle, on ne peut pas imaginer faire ça manuellement à court terme.

Stéphane Forget, président de la Fédération des chambres de commerce du Québec

« Beaucoup d’entreprises utilisent déjà ce genre de système là pour améliorer leur recrutement d’employés. C’est quelque chose qui est déjà en construction, qu’on teste depuis un certain nombre d’années. On a un secteur qui est en pleine croissance au Québec », rappelle-t-il, en évoquant le leadership de la province dans ce domaine.

Il est debout, devant un micro, pour présenter Arrima.

Avec Arrima, le ministre de l'Immigration Simon Jolin-Barrette souhaite mieux répondre aux besoins du marché du travail.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Ottawa déjà mis en garde

Le gouvernement fédéral utilise déjà, en partie, l’IA à travers son propre système d’immigration. Des projets pilotes ont été lancés en 2017 et 2018 visant les demandes électroniques de visa de résident temporaire provenant de la Chine et de l’Inde.

Son utilisation a cependant été limitée et Ottawa a utilisé exclusivement cette technologie comme un « mécanisme de tri », afin d’accélérer le traitement de ces dossiers, selon des propos rapportés par La Presse canadienne en septembre 2018.

Des résultats positifs

Dans un rapport, le ministère fédéral de l'Immigration a indiqué que le projet pilote visant les candidats chinois, fin 2017, a « dépassé les attentes ». « Le modèle a atteint le taux d’exactitude fixé tout en dépassant le volume prévu d’approbations ne nécessitant pas d’examen d’admissibilité supplémentaire par un agent », peut-on lire dans ce document.

Le gouvernement fédéral réagissait alors à la publication d’un rapport réalisé par le Citizen Lab, de l’Université de Toronto, mettant en garde Ottawa sur une possible discrimination.

Cette crainte est d’ailleurs toujours soulevée par de nombreux experts consultés par Radio-Canada. Tout en se montrant en faveur de cette technologie qui pourrait accélérer le traitement des dossiers, ces derniers restent néanmoins prudents.

« L’IA peut avoir des biais, comme les humains peuvent avoir des biais », prévient Laurent Charlin, professeur adjoint à HEC Montréal.

Si on veut utiliser l’intelligence artificielle dans des processus de la plus haute importance, comme les processus d’immigration, il faut s’assurer que l’intelligence artificielle ne discrimine pas sur la base par exemple de race, de pays d’origine, de religion.

Laurent Charlin, professeur adjoint à HEC Montréal

Une « intervention humaine » nécessaire

Il faut utiliser l’IA « de manière responsable » et s’assurer d’une « transparence du processus », mentionne de son côté le chercheur Simon Lacoste-Julien, de l’Université de Montréal.

« Il devrait quand même y avoir une intervention humaine significative dans les jugements qui seront posés, pour prendre en compte des éléments de contexte qui sont de nature sociale, économique ou psychologique et que les systèmes d'IA d'aujourd'hui – et pour les prochaines années – ne pourront pas comprendre », juge le directeur de l’Institut québécois d’intelligence artificielle (Mila), Yoshua Bengio.

Ces systèmes peuvent être très compétents pour une tâche très pointue, mais n'ont pas une compréhension élargie du monde qui nous entoure et du fonctionnement de la société.

Yoshua Bengio, fondateur du Mila

Julie Hubert se veut quant à elle rassurante. Entourée de nombreux employés issus de l’immigration, elle vante l’ouverture nécessaire de la part des personnes utilisant l’IA.

« Pour l’utiliser, il faut connaître la réalité du terrain, celle des candidats, celle des entreprises, soutient-elle. Il faut être ouvert. »

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