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Il y a 10 ans commençait une des plus longues grèves de l’histoire du Canada

Des hommes près d'un feu dans un baril.

Des travailleurs en grève détruisent un contrat de travail proposé par la minière Vale à ses syndiqués. (archives)

Photo : Radio-Canada / Yvon Thériault

Miguel Lachance

Le 13 juillet 2009, quelque 3500 employés de la compagnie minière Vale Inco à Sudbury et Port Colborne, en Ontario, déclenchent une grève qui durera près d’un an, jusqu’à la signature d’un nouveau contrat de travail le 8 juillet 2010. Retour, 10 ans plus tard, sur la plus longue grève de l’histoire minière de Sudbury et son impact sur la communauté.

Vers le déclenchement de la grève

La compagnie brésilienne Vale achète le 24 octobre 2006 l’entreprise canadienne Inco, qui constitue à l’époque le deuxième plus grand producteur de nickel au monde.

En 2009, alors que l’économie mondiale commence à peine à se remettre de la crise financière de 2007-2008, Vale Inco et le Syndicat des Métallos ne parviennent pas à s’entendre sur un nouveau contrat de travail.

Selon un professeur adjoint de science politique à l’Université Laurentienne, John Peters, plusieurs multinationales, dont Vale, ont voulu profiter de la crise pour se restructurer.

Vale Inco demande des concessions importantes concernant le régime de retraite et les primes liées au prix du nickel.

Le président international du Syndicat des Métallos, Leo Gerard, déclare en 2009 que le contexte économique ne justifie pas de telles concessions, surtout que les hauts dirigeants de Vale ont reçu d’importants bonus peu de temps auparavant.

Leo Gerard, président du syndicat des Métallos

Leo Gerard a commencé à travailler à la fonderie d'Inco à Sudbury à l'âge de 18 ans. Il est devenu président international du Syndicat des Métallos en 2001.

Photo : Reuters / Yuri Gripas

Il avance que Vale Inco a gagné plus d’argent en deux ans qu’Inco au cours des dix années qui ont précédé la prise de contrôle par la géante brésilienne.

Lorsque la nouvelle direction de Vale est venue du Brésil, il nous est apparu très tôt qu’elle voulait avoir un modèle économique brésilien à Sudbury. Il n’y avait aucune chance que ça arrive.

Leo Gerard, président international du Syndicat des Métallos

De son côté, l’entreprise dit que ses employés doivent accepter une réduction de leurs avantages sociaux pour lui permettre de demeurer compétitive.

L’offre patronale refusée

Les 10 et 11 juillet 2009, 85 % des 3300 travailleurs syndiqués de Vale Inco à Sudbury et 97 % de leurs 200 collègues de Port Colborne, près de Niagara Falls, rejettent un nouveau contrat de travail.

Les employés tombent en grève le 13 juillet à minuit. Des piquets de grève sont installés devant neuf sites de la compagnie.

Des grévistes de Vale Inco à Sudbury

Des grévistes sur la ligne de piquetage, un mois après le début de la grève.

Photo : Radio-Canada / Mélanie Tremblay

La compagnie utilise des hélicoptères pour faire entrer ses employés-cadres et sous-traitants sur ses installations.

Quelques jours plus tard, le président du Syndicat des Métallos prédit que la grève sera longue.

Le 2 août, les 200 employés syndiqués de la mine de Vale Inco à Voisey’s Bay, au Labrador, déclenchent à leur tour une grève, qui ne se terminera que le 31 janvier 2011.

Des analystes du secteur minier croient à ce moment que le conflit pourrait profiter à la compagnie en faisant monter le prix mondial du nickel.

En plein cœur de la grève, la compagnie déclare par ailleurs des bénéfices de 5 milliards de dollars.

Changement sur les lignes de piquetage

Le 31 juillet 2009, en vertu d’une décision de la Cour supérieure de justice de l’Ontario, les grévistes ne peuvent plus bloquer l’accès aux installations de Vale aux travailleurs non grévistes.

Vale n’obtient toutefois pas gain de cause concernant leur demande de réduction du nombre de personnes sur la ligne de piquetage.

Répercussions politiques

Peu de temps après le début de la grève, le ministre fédéral de l’Industrie de l’époque, Tony Clement, déclare que, sans le rachat d’Inco par Vale en 2006, les mines de Sudbury auraient fermé et que la région serait devenue la « vallée de la mort ».

Le député ontarien Tony Clement, lors d'un caucus présessionnel du Parti conservateur en Nouvelle-Écosse

Le député ontarien Tony Clement, était ministre fédéral de l'Industrie pendant la grève de Vale Inco de 2009-2010.

Photo : La Presse canadienne / PC/Andrew Vaughan

Ses propos créent un tollé, à la fois en raison de leur inexactitude, puisque d’autres entreprises s’intéressaient à Inco, mais aussi parce qu’ils donnent l’impression que le ministre se montre favorable aux concessions demandées par Vale à ses employés sudburois.

Des députés néo-démocrates de la région, ainsi que le chef fédéral du Nouveau Parti démocratique (NPD) à l'époque, Jack Layton, réclament alors la démission de M. Clement.

Ce dernier reste toutefois en poste jusqu’à l’élection de 2011. Il sera par la suite nommé président du Conseil du Trésor.

La production redémarre

Le 25 août, Vale confirme qu’elle reprendra sa production de façon limitée à Sudbury, même si la grève se poursuit.

Environ 1100 employés, qui ne sont pas en grève, reçoivent une formation pour assurer le fonctionnement des installations.

Photo des installations de la minière Vale à Copper Cliff, dans le Grand Sudbury

Installations de la minière Vale à Copper Cliff, dans le Grand Sudbury

Photo : CBC

Les députés néo-démocrates de la région Glenn Thibault et Claude Gravelle dénoncent alors la décision, qui n'aide en rien la résolution du conflit de travail selon eux.

M. Gravelle s’inquiète aussi pour la sécurité des travailleurs de remplacement.

J’ai travaillé 34 ans pour Inco et je peux vous assurer que quelques jours de formation ne suffisent pas à assurer la sécurité des gens qui travaillent sous terre.

Claude Gravelle, député fédéral de Sudbury entre 2008 et 2015

Il s’agit alors de la première tentative de reprise de production durant un conflit de travail depuis la syndicalisation des mineurs d’Inco 60 ans plus tôt.

Un mois plus tard, Vale Inco annonce qu’elle reprendra la production au concentrateur Clarabelle, pour payer les travailleurs-cadres et techniques qui ne sont pas en grève.

La minière brésilienne indique qu’elle fera également appel à des sous-traitants.

Une communauté fortement touchée

Six mois après le déclenchement de la grève, les négociations sont toujours au point mort.

Le 13 janvier 2010, près de 2000 personnes manifestent dans les rues de Sudbury.

Une foule de manifestants.

Des travailleurs de Vale Inco manifestent à Sudbury, en janvier 2010.

Photo : La Presse canadienne / Gino Donato

Environ 300 entreprises de Sudbury font affaire directement ou indirectement avec Vale Inco et 13 000 personnes dépendent financièrement de la minière.

Pendant la grève, on estime le manque à gagner à environ 4 millions de dollars par semaine pour les Sudburois.

Les commerçants et les organismes de charité comme Centraide en subissent les effets.

Des briseurs de grève

En février, alors que le conflit de travail s’éternise, Vale décide de faire appel à des briseurs de grève pour augmenter sa production.

La minière affirme qu’elle ne peut plus se contenter des cadres et des travailleurs de bureaux pour poursuivre ses activités.

Contrairement au Québec ou à la Colombie-Britannique, l’Ontario n’interdit pas l’utilisation de briseurs de grève.

En décembre 2009, un projet de loi privé du NPD visant à les interdire les briseurs de grève en Ontario a été défait à Queen’s Park.

La députée répond aux questions des journalistes.

Le projet avait été déposé par France Gélinas, députée provinciale de Nickel Belt.

Photo : Radio-Canada

Le syndicat des Métallos ouvre alors une enquête pour vérifier si des Québécois sont sur la liste des travailleurs de remplacement.

Quand tu sais qu’au Québec, on en a une loi "antiscab" justement pour éviter d’éterniser les conflits, c’est inacceptable, c’est immoral encore plus pour des Québécois [...]. Je comprends qu’ils vont en Ontario, à Sudbury, où ce n’est pas illégal, mais c’est immoral et on va s’assurer de leur faire comprendre.

Daniel Roy, directeur québécois du Syndicat des Métallos

Un record vieux de 30 ans battu

À la mi-mars, les grévistes rejettent massivement une offre patronale, déposée après une semaine de pourparlers avec un médiateur.

C’est le 31 mars 2010 que la grève devient le plus long conflit de l’histoire minière de Sudbury, dépassant la grève d’Inco de 1978-1979.

Selon le président des Métallos retraités, Julien Dionne, la principale différence entre le conflit de 1978-79 et celui de 2009 est l’implication du gouvernement. En 1978, le gouvernement s’impliquait, ils nous ont aidés. Aujourd’hui, on dirait que le gouvernement s’en fout.

Les Métallos déposent une poursuite contre Vale Inco pour négociations de mauvaise foi et les deux parties se retrouvent régulièrement devant les tribunaux.

Un groupe de manifestants.

Les grévistes de Vale Inco manifestent devant le palais de justice de Sudbury, en novembre 2009.

Photo : Radio-Canada / Yvon Thériault

La lumière au bout du tunnel

En juin 2010, malgré l’échec de la médiation, le syndicat a bon espoir que la grève se terminera bientôt, grâce à la province qui intervient pour une rare fois depuis le début du conflit.

Une homme portant un veston et une cravate.

Le libéral Peter Fonseca, qui était alors ministre ontarien du Travail, a rencontré séparément des représentants de Vale Inco et du syndicat, le 1er juillet 2010.

Photo : Assemblée législative de l'Ontario

Les Métallos et Vale en arrivent à une entente de principe le 4 juillet.

Le 8 juillet, soit cinq jours avant le premier anniversaire du conflit, le nouveau contrat de travail d’une durée de 5 ans est accepté par 75 % des travailleurs, même si la nouvelle entente déplaît à plusieurs.

Les syndiqués reçoivent des augmentations de salaire évalué à 2,46 $ de l'heure sur 4 ans et des bonus de retour au travail.

Toutefois, les nouveaux employés auront dorénavant un régime de retraite à cotisations déterminées, par opposition au régime à prestations déterminées existant.

Les régimes à cotisations déterminées dépendent des rendements du marché et ne garantissent pas un revenu stable comme le font les régimes à prestations déterminées.

La nouvelle entente limite aussi les primes reliées au prix du nickel.

La compagnie estime alors qu’elle est sortie gagnante du conflit, puisqu'elle a obtenu les principales concessions demandées.

L’héritage de la grève

Les relations ont continué à être tendues entre l’employeur et le syndicat dans les mois qui ont suivi la fin de la grève.

Le 8 juillet 2011, le professeur d’administration publique de l’Université Laurentienne Louis Durand affirmait sur les ondes de Radio-Canada que les cicatrices de la grève prendraient du temps à se refermer.

Il avançait même à l’époque que les tensions reprendraient de plus belle lors des négociations suivantes.

En avril 2015, Vale et ses employés syndiqués arrivent toutefois à s’entendre relativement facilement sur les termes d’un nouveau contrat.

Le président de la section locale des Métallos à ce moment, Rick Bertrand, affirme alors que les négociations ont été productives et respectueuses.

La minière Vale a retenu la leçon du conflit de 2009-2010, concède alors M. Durand.

D’un côté, Vale avait réussi à obtenir des concessions importantes, mais en réalisant qu’il faut aussi bâtir une relation durable, croit-il.

Nick Larochelle est président des Métallos chez Vale.

Le président actuel de la section locale des Métallos, Nick Larochelle, affirme que le syndicat est prêt pour la prochaine ronde de négociations, à partir de l’automne 2019.

Photo : Section locale 6500 du syndicat des Métallos

Leo Gerard, qui s’apprête à prendre sa retraite en tant que président international du Syndicat des Métallos, continue d’affirmer que le conflit n’était pas nécessaire, blâmant la fermeté de la direction.

C’était une approche très autoritaire de la négociation collective, affirme-t-il en entrevue avec Radio-Canada en 2019. C’est une grève qui n’avait pas besoin d’arriver.

Le professeur John Peters estime que les emplois dans le secteur minier à Sudbury, notamment à Vale, n’ont plus le même prestige qu’ils ont déjà eu, en raison des concessions faites par le syndicat en 2010.

Leo Gerard n’est pas d’accord. Il croit que les emplois sont encore parmi les meilleurs à Sudbury et que le syndicat a su bien protéger ses membres.

Nord de l'Ontario

Relations de travail