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De New York à Laval : dans l’univers du Wu-Tang Clan

Les membres du groupe Wu-Tang Clan en train de donner une performance sur une scène de festival.

Le Wu-Tang Clan en spectacle au festival Coachella en 2013.

Photo : Getty Images / Frazer Harrison

Denis Wong

De vieilles références au cinéma de kung-fu, des échantillons de musique soul soigneusement travaillés et un collectif élargi de rappeurs aux styles disparates. Nous sommes en 1993 et le Wu-Tang Clan lance son mythique premier album : Enter the Wu-Tang (36 Chambers), un disque qui marquera de manière indélébile l'industrie du hip-hop et de la musique en général. La formation sera en prestation à la Place Bell de Laval vendredi, à l'occasion de la tournée soulignant les 25 ans de cet enregistrement. Discussion avec deux férus du clan Wu-Tang et de ce classique.

Comme plusieurs mélomanes et amateurs de rap de l’époque, le journaliste culturel au Voir Olivier Boisvert-Magnen a été soufflé par Enter the Wu-Tang (36 Chambers). Encore aujourd’hui, il est difficile pour lui comme pour tant d’autres d’oublier les premières notes de l’échantillon de piano sur C.R.E.A.M., ou encore le vidéoclip de Protect Ya Neck, dans lequel les membres du Wu-Tang Clan se succèdent frénétiquement devant une caméra nerveuse.

Ce premier opus du collectif originaire de Staten Island, à New York, est l’un des plus influents de la scène rap des années 90, si ce n’est de l’histoire du genre.

« Quand on regarde la temporalité et l’histoire du rap américain, explique Olivier Boisvert-Magnen, c’est à mon sens l’album qui a redonné à la scène East Coast et à la scène new-yorkaise ses lettres de noblesse. Tout ce qui est "compromis pop", on met ça de côté. »

Sur ce disque, les neuf membres du Wu-Tang Clan prennent le micro d’assaut avec des textes explicites et parfois humoristiques, le tout sous d’épaisses volutes de fumée odorante. La formation pose également un jalon important des textes du genre free-associative (association libre), dans lesquels les rappeurs font des liens entre des idées de manière spontanée, et ce, même si elles ne sont pas directement connectées. Malgré le style parfois disparate des membres du Wu-Tang Clan, la proposition se veut d’une grande cohérence et est derrière plusieurs classiques instantanés.

Ils étaient tous un peu epic à leur façon, que ce soit dans le style déjanté d’Ol’ Dirty Bastard, ou plus poétique comme GZA. [Ils étaient] un peu tous comme des savants fous à la même place.

Antoine-Samuel Mauffette Alavo, chroniqueur à HHQC et à Urbania Musique

La vision de RZA

Si les neuf membres du collectif – RZA, GZA, Ghostface Killah, Raekwon, U-God, Masta Killa, Inspectah Deck, Method Man et le défunt Ol’ Dirty Bastard – réussissent à cohabiter sur 36 Chambers, il faut saluer le travail de RZA à la production. Réalisé avec peu de moyens, le disque se démarque par son ambiance lourde, cinématique, quasiment surréelle.

« C’était le producer principal de toutes les chansons, et c’était pas comme ça à l’époque; surtout pas à New York, dit Antoine-Samuel Mauffette Alavo. La cohésion est nécessairement présente, et il avait une vision de mélanger le soul avec le kung-fu. C’est non seulement original, mais c’est une marque de commerce. »

Le rappeur RZA sur scène, devant un immense logo de Wu-Tang Clan, lors d'un spectacle sur une scène de festival, à New York, en 2017.

Le rappeur RZA sur scène lors d'un spectacle de Wu-Tang Clan en 2017.

Photo : AFP/Getty Images / Angela Weiss

Plusieurs observateurs accordent à RZA la paternité des échantillons de soul qui sont devenus monnaie courante aujourd’hui, comme en témoigne notamment le travail de Kanye West. Olivier Boisvert-Magnen explique qu’à la première écoute du disque, il est facile de sous-estimer le niveau de production puisque le son y est épuré. En réalité, l’architecture des morceaux est inédite et la réalisation est enrichie par une multitude d’échantillons.

« Personne n’avait approché la production comme lui l’a fait, ajoute le journaliste culturel au Voir. Avant et même après [Enter the Wu-Tang (36 Chambers)], on voit beaucoup la formule "couplets-refrain". Au contraire, pour lui, c’est complètement éclaté. Aujourd’hui encore, même après l’avoir écouté autant de fois, c’est toujours une surprise. »

Avec autant de voix à faire entendre, les membres du Wu-Tang Clan se lancent à l’époque dans des battles (joutes orales) en studio pour déterminer l’identité de ceux qui se retrouveront sur les rythmes concoctés par RZA. Celui-ci prendra les décisions ultimes sur la composition des chansons et, tel un chef d’orchestre, il placera méthodiquement les pièces de son puzzle sonore.

Le morceau que vous préférez sur Enter the Wu-Tang (36 Chambers)?

Olivier Boisvert-Magnen : Bring Da Ruckus

« Quand j’ai acheté l’album et que j’ai mis Bring Da Ruckus [la première chanson de l’album], avec le début qui marque vraiment le concept Shaolin, je n’ai vraiment pas compris ce que j’écoutais. Une fois le rythme parti, je n’avais jamais entendu quelque chose d’aussi intense dans le son. Il y avait un espèce d’écho dans les percussions et j’étais vraiment submergé. J’ai encore le souvenir de ça. »

Antoine-Samuel Mauffette Alavo : C.R.E.A.M.

« C’est ce qui reste, ce qui est le plus déterminant de cet album-là. Si tu penses à une chanson, tu penses à ça, et le sample est vraiment classique. Et je pense que c’est la chanson qui était le meilleur mélange entre son aspect soul qui peut jouer à la radio et son côté sombre dans ce qui est dit. »

Donner naissance à un empire

Enter the Wu-Tang (36 Chambers) a été certifié triple platine en octobre 2018, dépassant ainsi la barre des trois millions d’exemplaires vendus aux États-Unis. Même si l’album a été distribué par la maison de disques Loud Records, sa production et sa dissémination initiale étaient éminemment marginale. Ce disque a marqué un tournant non seulement dans l’industrie du hip-hop, mais également dans le style et la manière.

« Dans l’essence, les rappeurs qui vont prendre la parole ensuite vont un peu être à l’image du Wu-Tang Clan, explique Olivier Boisvert-Magnen. Dans l’esprit du rap de New York, ça devient la norme pendant trois ou quatre ans. »

Deux membres du Wu-Tang Clan s'étreignent sur scène lors d'une performance au Festival du film de Tribeca, en avril 2019.

Des membres du Wu-Tang Clan en performance lors du Festival du film de Tribeca, en avril 2019.

Photo : Getty Images / Steven Ferdman

On ressent l’influence du collectif sur plusieurs classiques new-yorkais qui suivent : Ready to Die, de The Notorious B.I.G.; Illmatic, de Nas; The Infamous, de Mobb Deep; etc. À l’époque, 36 Chambers arrive également tel un contrepoids au style très populaire du rap West Coast et du G-funk, alors portés par Dr. Dre, Snoop Dogg et Tupac Shakur.

Finalement, l’album devient un tremplin pour lancer la carrière solo du plusieurs membres éminents du Wu-Tang Clan. Il en découle une série de collaborations avec d’autres artistes, des incursions cinématographiques pour certains et un total de sept albums studio pour la formation.

« Tous les membres du groupe ont eu un album solo après, conclut Antoine-Samuel Mauffette Alavo. Ils avaient une mentalité de meute, c’était une marque de commerce. Ils vendaient leurs vêtements, ils étaient super populaires au Japon, ils étaient à la télévision avec toutes leurs différentes personnalités... C’est un modèle pour beaucoup de gens. »

Parions que vendredi soir, les t-shirts noirs marqués du classique « W » doré seront légion au parterre de la Place Bell.

Grand Montréal

Musique