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Un groupe de gauche utilise des pétitions trompeuses pour colliger des données

Un écran d'ordinateur ouvert sur le site Internet de North99.

Certaines des pétitions sur le site de North99 n'étaient pas du tout des pétitions mais ont été utilisées uniquement pour recueillir des renseignements sur les partisans.

Photo : Radio-Canada / Kaleigh Rogers/CBC

Kaleigh Rogers
Jeff Yates

À l’aube des élections fédérales, l'organisation politique North99 a rassemblé des données sur ses sympathisants à l’aide de pétitions en ligne, certaines trompeuses, montre une enquête de CBC/Radio-Canada.

Les internautes qui signent des pétitions de North99 croient qu’ils appuient une cause, mais la plupart de ces pétitions ne sont jamais déposées. Elles servent plutôt à recueillir des informations sur les signataires en vue des élections. Cela n'est pas clairement indiqué sur le site.

« Plusieurs d’entre elles sont de vraies pétitions qui envoient une lettre à leur représentant local ou à un politicien influent dans le cadre du dossier évoqué, explique Taylor Scollon, un des fondateurs de North99. D’autres ne servent qu’à recueillir les opinions des répondants sur différents sujets. C’est un premier pas pour des gens qui partagent nos idées et, lorsqu’ils se sont inscrits, nous interagissons encore plus avec eux. »

Le groupe a publié des centaines de publicités Facebook pour promouvoir ces pétitions. Leur nombre a explosé avant que n’entrent en vigueur de nouvelles dispositions à l’égard des dépenses électorales de tiers, le 30 juin dernier. Depuis, North99 a néanmoins publié des dizaines de publicités Facebook faisant la promotion de pétitions.

La pratique est tout à fait légale, affirme le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications (CRTC). D'ailleurs, le New York Times soulignait en 2016 que les pétitions en ligne servaient de plus en plus à construire des bases de données de noms, de courriels et de numéros de téléphone qui peuvent ensuite être utilisés pour mobiliser des groupes de partisans.

Lancé à l’été 2017, North99 fait partie d’un groupe grandissant de tiers, c’est-à-dire des organisations qui font la promotion d’actions politiques, mais qui ne sont pas rattachées à un parti. Bien que ces groupes aient toujours joué un rôle en politique canadienne, l’émergence des réseaux sociaux a permis à de nouveaux joueurs, qui ne peuvent souvent pas se permettre de diffuser des publicités dans des canaux traditionnels comme la télévision ou les journaux, d’avoir une influence importante en ligne.

La page Facebook de North99 contient quelque 94 000 abonnés, mais elle a une empreinte beaucoup plus importante sur les réseaux sociaux, selon l’outil d’analyse BuzzSumo. Par exemple, dans la semaine de 2 au 8 juillet, la page a généré 224 000 interactions sur Facebook. C’est près de la moitié des interactions suscitées par la page Facebook Ontario Proud, même si celle-ci a deux fois plus d’abonnés, soit 431 000.

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Des pétitions trompeuses

Certaines des pétitions apparaissant sur North99 envoient même les signatures des utilisateurs vers d’autres pétitions, sans que ceux-ci ne le sachent. North99 héberge environ 98 de ces pétitions sur ActionNetwork, une plateforme qui sert à organiser des mouvements politiques progressifs en ligne. En analysant le code HTML du site de North99, nous avons pu déterminer que des signatures recueillies en appui à une pétition sont souvent ajoutées à une pétition complètement différente sur ActionNetwork.

Par exemple, les signatures à une pétition de North99 pour protéger le droit à l’avortement au Canada ont été apposées à une autre pétition, celle-ci s’élevant contre la politique environnementale du gouvernement ontarien. Une autre pétition, s’opposant cette fois aux subventions pour les entreprises en Ontario, a ajouté les signatures de ses partisans à une autre pétition à propos des compressions dans des programmes pour enfants.

Dans tous ces cas, il était impossible pour les usagers de savoir quelles pétitions ils signaient en réalité.

Après la publication de cet article, M. Scollon a affirmé que les pétitions sur Action Network peuvent être mal identifiées, mais a assuré qu'il s'agit d’une erreur, et que ce n’était pas l’intentionnel. Il a expliqué qu'il arrive au groupe de créer une nouvelle pétition en « clonant » une ancienne pétition. Cela a pour effet de copier son titre et son libellé. Il arrive que North99 oublie de changer ces informations pour refléter la nouvelle pétition, mais, à l'interne, le groupe arrive à savoir de quelle pétition il s'agit en vérité, avance M. Scollon.

« Dans tous ces cas, les pétitions sont attribuées à la bonne campagne, a-t-il écrit dans un courriel à CBC. Les URL des pétitions ne correspondent pas aux campagnes auxquelles elles sont associées en raison du procédé que nous utilisons pour créer des pétitions sur Action Network. »

Selon M. Scollon, certaines d’entre elles sont tout à fait légitimes, comme une pétition de 35 000 signatures que le groupe a envoyée au ministre fédéral de la Sécurité frontalière et de la Réduction du crime organisé, Bill Blair, pour lui demander de mettre en place un contrôle plus serré des armes à feu.

Une autre pétition organisée par North99 exigeait que Rogers Media ne diffuse pas de publicités radio de la candidate à la mairie de Toronto Faith Goldy, accusée d’être une nationaliste blanche (Nouvelle fenêtre).

« Nous avons organisé cette pétition et, quelques jours plus tard, Rogers s’est désisté et a dit : “D’accord, nous n’allons pas les diffuser”, raconte M. Scollon. Plusieurs organisations font la même chose que nous, donc nous ne pouvons pas nous attribuer 100 % du mérite, mais je crois que ça a aidé. »

Des centaines de publicités sur Facebook

Au cours des derniers mois, North99 a diffusé des centaines de publicités sur Facebook, dont la plupart invitaient les internautes à signer une des pétitions du groupe. M. Scollon affirme que North99 a dépensé 6500 $ pour des publicités en 2019.

CBC a analysé les 621 publicités de North99 qui figurent à la bibliothèque de publicités politiques de Facebook. Près de 71 %, ou 445 d’entre elles, ont été diffusés en juin, dans les semaines avant l’entrée en vigueur de nouvelles dispositions régissant les dépenses des tiers dans la période préélectorale. Du 1er au 21 juillet, North99 a publié 66 publicités sur Facebook.

En plus de recueillir les courriels et les codes postaux des signataires, les pétitions de North99 permettent de connaître les enjeux qui leur tiennent à coeur. M. Scollon a assuré que le groupe ne ferait pas la promotion d'un parti lors des élections fédérales cet automne.

Détenir de telles informations peut être très utile lors de campagnes électorales, affirme Dennis Matthews, vice-président pour Enterprise, une firme-conseil en politique qui a aussi travaillé pour la campagne électorale du Parti conservateur du Canada (PCC) en 2015.

« Ce qu’ils veulent comprendre, c’est comment de plus gros groupes démographiques pourraient être réceptifs à leurs messages et comment les convaincre, explique-t-il. Ça pourrait être des mères de famille de banlieue ou des retraités dans un autre lieu. Il faut penser aux groupes démographiques plus larges. C’est là que les élections sont perdues ou gagnées. »

C’est précisément le genre de stratégie qu’a évoquée Geoff Sharpe, un des fondateurs de North99, dans un billet de blogue publié en 2012 (Nouvelle fenêtre).

« Une campagne efficace sur les réseaux sociaux n’est pas seulement portée par l’engagement [les "J’aime", commentaires et partages, NDLR]. Nous devons bâtir des listes d’influenceurs et de partisans potentiels, les cibler avec des messages spécifiques et utiliser ces informations pour façonner leurs communications, a écrit M. Sharpe. Les réseaux sociaux, c’est comme organiser une équipe sur le terrain, ce n’est pas un seul homme qui tient un porte-voix. »

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