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Manger des légumes du Vieux-Noranda : peu de risques, mais...

Une femme vérifie son potager extérieur.

Mitsy O’Rourke admet avoir été tentée par moments de carrément déménager.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Émilie Parent Bouchard

Après l’onde de choc créée par le dévoilement des résultats de l’étude de biosurveillance qui révélaient que les enfants du quartier Notre-Dame, voisin de la Fonderie Horne à Rouyn-Noranda, étaient en moyenne près de quatre fois plus exposés à l’arsenic que la normale, des citoyens s’interrogent : est-il possible de consommer les fruits et légumes de son potager?

La Direction de la santé publique (DSP) de l’Abitibi-Témiscamingue répond par l’affirmative, mais indique que des précautions sont de mise pour réduire au maximum les chances d’absorber ce cancérigène.

Un après-midi de juillet ensoleillé, Mitsy O’Rourke arpente les bacs de permaculture aménagés dans sa cour arrière. La dame héberge trois personnes handicapées dans sa grande maison de la rue Carter, à un jet de pierre de la Fonderie Horne. Son objectif est simple, elle veut offrir à ses pensionnaires la nourriture la plus saine possible.

J’ai mangé mes premières camerises cette semaine et je me suis posé la question. C’est supposé être plein d’antioxydants. Mais qu’est-ce que ça donne si c’est aussi plein d’arsenic et de métaux lourds?, s’interroge-t-elle.

Des fleurs et des légumes poussent dans une cour arrière.

Des citoyens de Rouyn-Noranda modifient leurs habitudes de jardinage.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Je sais que les gens paranoïent et moi aussi. Mais on dirait que je fais l’autruche un peu. Je ne suis pas sûre jusqu’à quel point je veux savoir.

Mitsy O'Rourke, résidente du quartier Noranda

Alors qu’elle prépare des smoothies pour ses locataires, elle admet avoir été tentée par moments de carrément déménager. Être capable, je déménagerais. Mais je garde des personnes handicapées qui comptent sur moi et je ne peux pas les laisser derrière. Ma maison a été adaptée pour eux et j’essaie de faire pousser des trucs santé. Mais ce n’est pas si évident que ça, fait-elle valoir.

Il me semble que c’est de pire en pire. D’année en année, on souffre du soufre, ajoute-t-elle, en référence au « goût de mine » que les citoyens de Rouyn-Noranda connaissent trop bien. J’ai des gens malades et il y a des journées où je suis obligée de les rentrer, c’est presque irresponsable de les laisser respirer ça.

Des inquiétudes qui vont au-delà du quartier

À quelques rues de là, juste en face du parc Trémoy sur la rue du même nom, Mireille Vincelette a aussi modifié ses habitudes de jardinage cette année. Ses deux enfants ont obtenu des résultats forts différents à l’étude de biosurveillance réalisée à l’automne 2018. Sa plus vieille a obtenu un résultat 12 fois plus élevé que le groupe témoin composé d’enfants d’Amos, alors que chez son plus jeune, les résultats égalaient ceux de la moyenne des enfants testés, soit un taux d’arsenic près de quatre fois supérieur à celui des enfants d’Amos.

Une femme est debout tout près de son potager.

Mireille Vincelette est préoccupée. Le taux d'arsenic de sa fille est 12 fois plus élevé que celui du groupe témoin composé d’enfants d’Amos.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

C’est une préoccupation qu’on [entend] beaucoup, dit celle qui est co-porte-parole du comité Arrêt des rejets et émissions toxiques (ARET), fondé dans la foulée du dévoilement des résultats de l’étude, faisant référence à l’innocuité des fruits et légumes cultivés en potager. On parle beaucoup de zéro déchet, de diminuer notre empreinte écologique, de manger local, de manger bio. Donc, les gens veulent avoir des produits frais, veulent faire pousser leurs fruits et leurs légumes. Mais ils ont peur que leur jardin soit contaminé, s’inquiètent d’être plus exposés à des produits toxiques qu’avec des fruits et légumes achetés à l’épicerie.

Pas question cependant de ne plus jardiner. Pas question non plus de garder les enfants à l’intérieur par prévention parce les bénéfices de l’activité physique sont probablement plus élevés que les risques, évalue-t-elle. « Ça fait des années que je fais un jardin ici chez moi et je lave toujours [mes récoltes]. Mais je vais surveiller encore plus mes enfants pour ne pas qu’ils volent des petites tomates mûres sans les laver », illustre Mme Vincelette.

C’est sûr que les légumes racines et la salade, cette année, on en a fait moins pousser. On se concentre plus sur les poivrons, concombres et tomates, parce qu’on pense que c’est moins grave.

Mireille Vincelette, co-porte-parole du comité ARET

Le gros bon sens

Et évidemment, ses légumes poussent aussi dans de la terre à jardin achetée en sac et non pas directement dans le sol. C’est le cas aussi pour les potagers urbains du Groupe écocitoyen de Rouyn-Noranda (GÉCO), qui utilise un mélange de terreau composé à 50 % de terre en sac, à 30 % de fumier et de 20 % de compost.

Des légumes poussent dans un potager.

Le Groupe écocitoyen de Rouyn-Noranda utilise un mélange de terreau composé à 50 % de terre en sac, à 30 % de fumier et de 20 % de compost.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Le directeur général de l’organisme, Maurice Duclos, est d’avis qu’il ne faut pas appuyer sur le bouton panique trop rapidement. Bien sûr, le GÉCO est interpellé par la population au sujet de l’arsenic, mais il prend les mesures nécessaires pour offrir à la population les fruits et légumes les plus sains possible.

L’année dernière, nous avons eu zéro commentaire en lien avec l’implication de la Fonderie Horne dans le projet. Cette année, c’est certain que les gens posent des questions, et nous aussi. Mais on dit oui, continuons à jardiner. Lavons simplement nos fruits et nos légumes comme on le fait normalement avec les fruits et légumes de l’épicerie, nuance-t-il.

Il ajoute d’ailleurs que le conseil d’administration du GÉCO a communiqué avec la Direction de la santé publique pour valider l’innocuité de sa démarche. Il y a trois potagers à Noranda - on a retiré celui qui était près de la Friperie qui était à une centaine de mètres de la Fonderie. Mais nos bacs sont exposés de 10 à 12 semaines par année; le reste du temps, ils sont recouverts d’une toile et entreposés pour l’hiver, poursuit M. Duclos, qui ajoute que les 10 bacs sont aussi en rotation, c’est-à-dire qu’ils sont déplacés d’un quartier à l’autre chaque année.

Pas de panique, dit la santé publique

Bien laver les fruits et légumes, privilégier le jardinage en bac dans de la terre neuve et éplucher les légumes racines, c’est aussi ce que recommande la Direction de la santé publique.

Pour les légumes feuilles, ça va tomber sur les feuilles, donc le lavage va enlever toutes les poussières d’arsenic, assure la Dre Omobola Sobanjo, médecin-conseil à la Santé publique. Et on sait aussi que l’arsenic se dépose sous la surface [de la terre], donc on [recommande] d’éplucher [les légumes racines] avant de les manger.

On note aussi que les bénéfices du jardinage dépassent probablement le risque de consommer les légumes du quartier Notre-Dame. Et que, d’ailleurs, certaines habitudes de vie sont plus dommageables pour la santé que la consommation, sur une courte période comme l’été, de légumes récoltés dans le quartier Notre-Dame.

Il y a des aliments qui contiennent encore plus d’arsenic, comme le riz, certaines céréales, le poisson. Le fait de fumer la cigarette peut aussi faire augmenter l’exposition des enfants et de la population du quartier Notre-Dame, nuance la Dre Sobanjo. La proportion de ce qu’on va manger qu’on a récolté comparativement à toutes les autres choses qu’on va manger et le fait qu’on va le faire pendant deux ou trois mois pendant l’année, ça réduit énormément le risque.

Les données qu’on a pour les émissions atmosphériques de la Fonderie Horne, c’est variable, c’est-à-dire que même l’année dernière, on a eu des journées avec des taux très bas. Également, lorsqu’on parle de taux plus élevés d’émissions atmosphériques, c’est à la station la plus près de la Fonderie. Donc, plus on est loin dans le quartier, plus ça diminue.

Dre Omobola Sobanjo, médecin-conseil à la Direction de la santé publique

Elle ajoute également qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre mesure pour les pieds de rhubarbe, plants de framboises et autres arbres fruitiers plantés directement dans la terre, pour autant qu’on lave bien les fruits récoltés. On a un programme de surveillance dans le quartier Notre-Dame qui date de plusieurs années et qui fait en sorte que dès qu’on dépasse un taux d’arsenic dans le sol, il y a une décontamination qui se fait, rappelle la Dre Sobanjo.

La DSP rappelle par ailleurs son intention d'élargir l'échantillon de population testée à l'arsenic aux adultes. Elle prépare présentement les devis de recherche à ce sujet et devrait informer la population en temps et lieu.

Abitibi–Témiscamingue

Nutrition