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analyse

Conseil de la fédération : du pragmatisme autour de la table

Des hommes politiques cuisinent un déjeuner lors d'un stampede.

Le premier ministre albertain Jason Kenney (deuxième à partir de la gauche) a accueilli ses homologues Doug Ford, de l’Ontario, Blaine Higgs, du Nouveau-Brunswick, et Scott Moe, de la Saskatchewan, lors d’un déjeuner du Stampede de Calgary, le 8 juillet 2019.

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

Hugo Lavallée

François Legault ne sera pas le seul nouveau venu au Conseil de la fédération cette année. En fait, le conseil s’est considérablement transformé depuis deux ans : les quatre provinces les plus populeuses du pays ont toutes changé de premier ministre, après que les électeurs eurent montré la porte aux Christy Clark, Kathleen Wynne, Philippe Couillard et Rachel Notley.

Le Nouveau-Brunswick et l’Île-du-Prince-Édouard ont aussi voté pour le changement au cours des derniers mois, sans compter le départ de Brad Wall en Saskatchewan il y a un peu plus d’un an.

À Saskatoon cette semaine, toutes les provinces et tous les territoires seront représentés par des hommes. La majorité d’entre eux compteront moins de deux ans d’expérience. Ce changement de garde a considérablement modifié le visage du Conseil, mais il risque aussi d’influer sur son approche.

Le groupe actuel de premiers ministres provinciaux – composé en majorité de représentants de partis de droite ou de centre droit, qu'on pense aux Doug Ford, Scott Moe et Jason Kenney – se distingue surtout par son approche pragmatique et procommerciale.

Qu'on en juge par les thèmes qui seront abordés au cours des prochains jours : commerce interprovincial, compétitivité des entreprises, rareté de la main-d'œuvre, tensions commerciales sur la scène internationale.

En coulisse, on murmure déjà qu'il ne faudra pas s'attendre à de grandes annonces cette année. Les premiers ministres préfèrent se concentrer sur des sujets plus pointus – comment, par exemple, harmoniser les règles en matière de camionnage – que de se lancer dans de grands projets qui risquent inévitablement de se heurter aux intérêts divergents de chacun.

Éviter de créer des antagonismes

Il est vrai que, depuis quelques années déjà, on parle davantage de commerce que de grandes réformes structurantes pour la fédération autour de la table du Conseil. L'époque où Paul Martin et les premiers ministres provinciaux discutaient de fédéralisme asymétrique, tout en s'entendant sur une bonification substantielle des transferts en matière de santé, semble bien lointaine.

Dans bien des dossiers, tout consensus semble hors de portée de toute manière. Qu'on songe aux politiques climatiques, aux infrastructures énergétiques ou encore à la péréquation, les premiers ministres savent déjà qu'ils ne s'entendront pas, et aucun d'entre eux n'a intérêt à créer de nouveaux antagonismes. On fera comme si.

Ce réalisme pragmatique explique sans doute le peu d'écho qu'a trouvé la proposition récente du premier ministre du Manitoba. Il y a deux semaines, Brian Pallister cherchait à obtenir de ses homologues de l'Ouest une condamnation en bonne et due forme de la nouvelle Loi sur la laïcité de l'État adoptée par l'Assemblée nationale, mais sa proposition a fait long feu.

Surpris, le Québec s'est activé en coulisse pour tuer dans l’œuf cette nouvelle controverse. L'Alberta et la Saskatchewan, notamment, ont discrètement fait comprendre à leur voisin qu'il n'avait rien à gagner à s'en prendre au Québec publiquement.

Prudent, le premier ministre de l'Alberta avait lui-même pris soin de ne pas créer la polémique dans les jours précédents. À l'Assemblée législative de l'Alberta, l'opposition officielle néo-démocrate avait vainement pressé Jason Kenney de condamner une loi qu'elle qualifiait de « raciste » et de « haineuse », mais le premier ministre a soigneusement évité de reprendre ces mots à son compte.

Aborder à nouveau le sujet en présence de François Legault ne pourrait que jeter de l'ombre aux travaux du Conseil.

Ils se serrent la main.

Le premier ministre François Legault et son homologue albertain, Jason Kenney, étaient tout sourire avant leur rencontre de juin.

Photo : Ivanoh Demers

Kenney, l'homme fort?

Même s'ils se réclament tous de la croissance économique et d'un certain pragmatisme, chacun des premiers ministres conserve malgré tout son style bien à lui.

Nouveau venu au Conseil de la fédération l'an dernier, Doug Ford avait accaparé l'attention dès son arrivée en annonçant qu'il contesterait la constitutionnalité de la taxe sur le carbone. L'état des finances publiques ontariennes et les nombreuses controverses au centre desquelles son gouvernement s'est retrouvé l'ont cependant empêché d'être très actif sur la scène fédérale au cours de la dernière année.

Présent pour la première fois à la table des premiers ministres, François Legault suscitera sans doute à son tour la curiosité cette année. Sa volonté d'établir des relations commerciales fortes avec l'ensemble des provinces lui permettra de nouer des liens, mais ses positions contraires à celles de ses collègues les plus influents, notamment sur la question de la taxe carbone et d'éventuels projets d'oléoduc, seront sans doute moins bien accueillies.

Face à cette nouvelle configuration du Conseil de la fédération, Jason Kenney semble le mieux placé pour devenir l'homme fort du groupe, si tant est qu'il y en ait un. Ministre fédéral de 2008 à 2015, bilingue, le premier ministre albertain est sans doute celui qui dispose du plus vaste réseau à l'échelle du pays. Il arrive d'ailleurs bien préparé à cette rencontre, après s'être donné la peine de rendre visite à certains de ses homologues ces dernières semaines.

S'il est vrai qu'il a pu tenir des propos durs contre le Québec durant la campagne électorale qui l'a propulsé à la tête de l'Alberta, il s'est depuis radouci. M. Kenney préfère maintenant s'en prendre au gouvernement fédéral et se poser en défenseur des champs de compétence provinciaux.

Outre la question commerciale, c'est sur cet enjeu que les premiers ministres ont le plus de chances de s'entendre. Particulièrement remontés contre l'adoption récente du projet de loi C-69 sur l'évaluation environnementale des grands projets, de nombreux leaders provinciaux comptent bien saisir l'occasion, à trois mois des élections fédérales, pour dénoncer les velléités centralisatrices du gouvernement Trudeau.

S'ils ont par avance renoncé à s'entendre sur les sujets les plus délicats, les premiers ministres pourront au moins se rabattre sur cette position vastement consensuelle parmi eux. Le dénouement de la rencontre ne sera pas très original. Parlons plutôt d'un classique du fédéralisme canadien.

Hugo Lavallée est correspondant parlementaire à Québec

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