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Les femmes moins considérées que les hommes dans la toponymie des villes

Des panneaux indiquant les rues Hochelaga et d'Iberville, à Montréal.

La rue Hochelaga porte le nom d’un village iroquoien.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Radio-Canada

Malgré des améliorations, les femmes restent peu choisies quand il s’agit de trouver un nom pour une nouvelle rue, un parc ou un aréna, selon les données fournies à Radio-Canada.

Un texte de Mathias Marchal

Parmi les 49 192 nouvelles désignations officialisées depuis 10 ans au Québec, le quart honore des personnes. Les autres sont des références neutres, comme le parc Bellerive ou l’allée des Vraquiers.

Quand il s'agit d'honorer une personne ayant marqué la société, 88,5 % des désignations rappellent un homme et 11,5 % une femme. On retrouve donc beaucoup plus de noms d’hommes que de noms de femmes, indique Julie Létourneau, directrice des communications de l’Office québécois de la langue française, qui chapeaute la Commission de la toponymie du Québec (CTQ).

C'est la CTQ qui détient au Québec la compétence exclusive en matière de désignation des entités géographiques naturelles (rivières, lacs, montagnes, etc.) et des lieux relevant de l’État québécois, comme les autoroutes et les édifices gouvernementaux. Pour ce qui est des rues locales, des parcs et des édifices municipaux – qui représentent la majorité des toponymes – la CTQ vérifie et entérine les propositions des municipalités concernées.

Cette faible représentation des femmes dans la toponymie des villes est encore plus prononcée que la place qui leur est accordée dans l’histoire. Par exemple sur Wikipédia, 17 % des biographies portent sur des femmes, et ce, malgré l’organisation d’édit-à-thons, des ateliers collaboratifs organisés de façon régulière dans le monde pour éditer de nouvelles biographies de femmes sur la plateforme.

Même constat pour le Dictionnaire biographique du Canada. Il y a deux ans, un article du Devoir notait aussi qu'il n'y avait que 6 % de femmes parmi ses 8000 biographies. Si la 16e édition, qui couvre les personnalités décédées entre 1931 et 1940, redresse la barre, on constate que le taux y est de 15 %.

Bronwyn Graves, rédactrice en chef de L’Encyclopédie canadienne, confirme aussi une sous-représentation des femmes dans sa publication.

Pour aborder ce problème spécifique, nous avons réussi à obtenir du financement qui nous permettra d’inclure plus de biographies de femmes dans nos pages. Dans l’année 2018-2019, environ la moitié des nouvelles biographies publiées dans L’Encyclopédie canadienne ont porté sur les femmes

Bronwyn Graves, rédactrice en chef de L'Encyclopédie canadienne

Si les femmes sont relativement absentes des encyclopédies et de la toponymie des villes, c’est parce pendant longtemps, l’histoire a été centrée sur la politique. Or au Québec, leur rôle restait généralement cantonné à la sphère privée, à la religion et aux institutions, de charité par exemple. Les femmes n’ont eu le droit de vote qu’en 1940, souligne Denyse Baillargeon, professeure émérite de l’Université de Montréal, spécialiste de l’histoire des femmes.

C’est ainsi qu’Irma Le Vasseur, la première femme médecin canadienne-française, a longtemps été ignorée par les historiens, même si elle a, entre autres, cofondé l’Hôpital Sainte-Justine à Montréal et l’Hôpital de l’Enfant-Jésus à Québec. Elle avait aussi dû quitter temporairement la province pour pouvoir étudier, les facultés de médecine du Québec étant souvent fermées aux femmes au début du 20e siècle.

Vers la fin des années 1960, la notion d’histoire s’est élargie aux domaines social, syndical et ouvrier, et de nouveaux héros ont émergé, comme la syndicaliste Madeleine Parent, la féministe Léa Robak ou l’ouvrière Yvette Rousseau.

Au rythme actuel, il faudra toutefois plusieurs dizaines d’années pour arriver à un rééquilibrage significatif, ajoute Mme Baillargeon, qui ne croit toutefois pas qu’il faille réécrire l’histoire pour corriger la situation, puisque cette occultation des femmes au développement social fait justement partie de l’histoire.

La stratégie de Montréal

Pour remédier en partie à ce déséquilibre, le gouvernement Couillard a adopté, en 2018, un plan stratégique visant notamment à augmenter chaque année de 5 % le pourcentage de femmes dans les nouveaux toponymes de lieux. L’année de référence est l’exercice allant d’avril 2017 à mars 2018, où le taux était de 17,4 %.

Pour la période qui vient de se terminer (2018-2019), le taux a été de 23,5 %, soit déjà plus que l'objectif final de 2023, qui était de 21,75 %.

Cette stratégie, Montréal l’applique depuis mars 2016, année où l’administration Coderre a officialisé la banque de noms Toponym’Elles. Cette initiative a contribué à une nette augmentation de la représentation féminine.

Depuis 2016, parmi la quarantaine de nouvelles dénominations qui sont ajoutées chaque année, on compte 40 % de femmes, 27 % d’hommes et 33 % de noms neutres. En comparaison, de 2002 à 2015, le pourcentage était : 15 % de femmes et 45 % d’hommes, illustre Dominic Duford, urbaniste et conseiller en aménagement à la Ville de Montréal.

Au sein même de cette banque de noms, la place des femmes a également été fortement revue à la hausse. Au total, 453 femmes y sont désormais répertoriées, contre 69 noms avant le lancement de cette initiative en 2016.

D'autres villes aussi

Montréal n’est pas la seule ville à s'attaquer à ce problème. M. Duford précise que plusieurs villes comme Sherbrooke, Laval, Lévis, Drummondville et Québec sont également passées à l'action.

Selon cet expert, la banque Toponym’Elles permet aussi de mettre indirectement en valeur les Autochtones, les femmes issues des communautés culturelles et celles ayant œuvré dans des champs d’activités peu représentés comme les sciences.

Denyse Baillargeon note toutefois une faiblesse dans la façon de faire de la toponymie au Québec. Les noms sont inscrits sur les plaques des rues, et on s’y réfère régulièrement, mais les gens ne savent généralement pas de qui il s’agit, dit-elle avant de mentionner que certaines villes européennes mentionnent sur ces plaques le métier de la personne ou ce pour quoi elle s’est distinguée, par exemple.

Il n’y a pas que dans la toponymie que les femmes sont sous-représentées

  • Selon la sociologue américaine Deborah A. Harris, 19 % des chefs de cuisine sont des femmes. Pourtant, elles ne reçoivent que 5 % de l’attention médiatique.
  • Au Québec, le poids médiatique des femmes en restauration tournerait autour de 12 %, même si elles représentent environ 55 % de la main-d’œuvre.
  • L’Académie qui décerne les Oscars ne compte que 32 % de femmes parmi ses quelque 8000 membres votants. C’est toutefois mieux qu’en 2015 (25 %).
  • Le sport féminin ne totalise que 4 % de la couverture sportive au Québec et au Canada. C’est neuf fois moins que le sport masculin, selon une étude qui note que cela contribue à « décourager » les athlètes féminines de poursuivre leur carrière et de contribuer à la propagation de stéréotypes d’infériorité.
  • À Radio-Canada, les femmes expertes représentent 30 % des invités, selon les données compilées à l’interne (qui n’incluent pas les collaboratrices régulières). Pour y remédier, la société d’État a lancé un projet pilote auprès de deux émissions phares et vise la parité d’ici la fin de 2020 pour toutes ses émissions d’information, à la télévision comme à la radio.

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