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Pas de solution facile pour sauver la baleine noire

Des baleines noires de l’Atlantique Nord

La survie des baleines noires dans l’Atlantique dépend en partie des mesures de protection d'Ottawa. Peut-on faire plus?

Photo : Associated Press / Stephan Savoia

Daniel Blanchette Pelletier

Restreindre la circulation maritime, faire du golfe du Saint-Laurent une aire marine protégée ou suivre à la trace toutes les baleines noires de l’Atlantique Nord. Jusqu’où devrait-on aller pour préserver l’espèce en voie de disparition?

En 2017, c’est l’hécatombe : douze baleines périssent dans le golfe du Saint-Laurent.

Ottawa a alors imposé des mesures de protection : les navires ont dû ralentir dans certaines zones et d’autres secteurs ont été fermés à la pêche.

Ces mesures ont porté leurs fruits en 2018, où aucune mortalité n’a été rapportée. À un tel point que les mesures imposées cette année ont même été assouplies.

« On a été bien arrogants l’an dernier de penser qu’au premier essai tout était parfait et que tout fonctionnait à merveille. Cette année, c’est la réalité qui nous frappe de plein fouet », estime Lyne Morissette, de M - Expertise Marine.

La chercheuse en écologie marine explique que le peu de données récoltées en trois ans sur la présence des baleines noires dans le golfe du Saint-Laurent ne permet pas encore de déterminer avec certitude quelles mesures seront les plus efficaces.

Elle convient cependant qu’il est difficile d’en faire plus. « Ce qu’on a en place présentement, ce sont les meilleurs outils, basés sur les meilleures connaissances disponibles à l’heure actuelle, qui vont juste s’améliorer au fil du temps », concède-t-elle, en rappelant que le phénomène est relativement récent.

Les baleines, ces « réfugiés climatiques »

Des chercheurs procèdent à la nécropsie d’une baleine.

Après une saison sans faute en 2018, six baleines noires ont été retrouvées sans vie cette année dans le golfe du Saint-Laurent.

Photo : Courtoisie : Stéphane Lair

Avant 2017, peu de baleines noires étaient observées dans le golfe du Saint-Laurent.

« Ce qu’on prenait pour acquis dans le passé n’est plus le cas maintenant. Il n’y avait pas de problèmes de collisions dans le golfe parce que les baleines noires n’y venaient pas en grande quantité », explique le professeur à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, Stéphane Lair.

La baleine noire de l’Atlantique Nord migrait plutôt l’été venu vers le golfe du Maine et la baie de Fundy, deux régions riches en crustacés copépodes à la base de son alimentation. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

« Certains parlent de réfugiés climatiques, avance Alain Branchaud, le directeur général de la Société pour la nature et les parcs (SNAP Québec). Les baleines occupent davantage les eaux du golfe Saint-Laurent à la recherche de nourriture, parce que les régions où on les retrouve habituellement sont moins productives. »

Cette migration plus au nord, imposée par le réchauffement climatique, n’est pas sans conséquence.

« Les baleines cherchent leur nourriture dans des endroits où elles n’ont pas l’habitude d’aller, où elles sont sans repères, ce qui multiplie le facteur de risque de collision », explique le biologiste.

La répartition des copépodes varie aussi d'année en année, en fonction de la température de l’eau du golfe, de sa salinité et des courants. C’est ce qui pourrait expliquer pourquoi, cette année, les baleines ne sont pas concentrées uniquement dans les zones restrictives établies en fonction des observations de l’an dernier.

C’est un voyage qui est plus long. En plus d’arriver sur un nouveau territoire, et faire face à de nouvelles menaces, elles sont peut-être plus fatiguées.

Lyne Morissette, M - Expertise Marine

Ces hypothèses serviront de base à Pêches et Océans Canada pour déterminer pourquoi les mesures imposées cette année n’ont pas obtenu le même succès que l’an dernier. Et comment elles devront être ajustées en prévision de l’an prochain.

Peu de temps pour agir

Le problème, c’est que le temps presse, rappellent les experts.

La baleine noire de l’Atlantique Nord est une espèce en voie de disparition, qu’on croyait en fait presque éteinte au moment d’en interdire la chasse il y a moins de 100 ans.

Une trentaine de spécimens a été observée dans les années 80, puis un dénombrement plus complet a depuis permis d’en comptabiliser environ 400 dans le nord-ouest de l’océan Atlantique.

Mais l’espèce, qui aurait pu jadis compter entre 5000 et 10 000 individus, demeure vulnérable, notamment en raison des activités humaines, et ne se régénère pas. Les mortalités dépassent à l’heure actuelle les naissances.

On manque peut-être de temps pour bien documenter tout ça. Je pense qu’il faut maintenir les mesures, mais aussi commencer à regarder dans une perspective plus large.

Alain Branchaud, Société pour la nature et les parcs

« J’ai de la difficulté à taper sur les doigts du gouvernement canadien dans ce dossier-là », poursuit le biologiste, qui juge lui aussi que les mesures imposées étaient robustes.

Mais Ottawa a lui-même suggéré dans un examen interne que ses mesures étaient peut-être insuffisantes.


Mesures en vigueur en 2019 :

Une carte du golfe du Saint-Laurent.

Les mesures de gestion de la baleine noire de l'Atlantique Nord imposées par Ottawa incluent des restrictions de vitesse dans le golfe du Saint-Laurent (voir encadré).

Photo : Transports Canada

  • une vitesse maximale de 10 nœuds pour les navires de 13 mètres (mis à jour le 8 juillet 2018) ou plus jusqu'au 15 novembre (zone rose);
  • un ralentissement obligatoire à 10 nœuds imposé pendant 15 jours seulement après l’observation d’une baleine dans les zones A, B, C et D (en vert).
Une carte du golfe du Saint-Laurent.

Ces mesures incluent aussi des fermetures de zones de pêche (voir encadré).

Photo : Pêches et Océans Canada

  • une zone fermée en permanence à la pêche au crabe des neiges et au homard (en jaune);
  • une zone fermée à la pêche pendant au moins 15 jours après l'observation d’une baleine (en rouge).

Pourrait-on en faire davantage?

Là où Ottawa a fait preuve de laxisme, selon Alain Branchaud de SNAP Québec, c’est dans la mise en place d’un large réseau d’aires marines protégées dans le Saint-Laurent.

Moins de 2 % du territoire est actuellement protégé. Outre le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, il n’y a que le Banc-des-Américains, une zone de 1000 km2 située à la pointe de la Gaspésie.

Deux autres projets sont à l’étude dans l’estuaire du Saint-Laurent et autour des Îles-de-la-Madeleine. Ces deux projets, couvrant au total 23 000 km2, relèveraient à 20 % la zone protégée dans le Saint-Laurent. Or, la science suggère de protéger au moins 30 % de tous les territoires marins à travers le monde, explique Alain Branchaud.

« Si on protège 30 % du territoire marin, on va commencer à voir des refuges, des endroits où les espèces vont adapter leur comportement et se mettre à l’abri des perturbations et des activités industrielles responsables de leur déclin », soutient le biologiste.

Protéger plus, protéger mieux

Cette notion de protection du territoire est un incontournable en matière de préservation de la biodiversité.

« Tout le golfe du Saint-Laurent devrait être une aire marine protégée. Puis, après, on devrait se pencher sur ce qu’on permet, à quel endroit et à quel moment », estime la consultante Lyne Morissette.

En d’autres mots, il faudrait gérer le golfe à l’inverse de ce que l’on fait en ce moment. Plutôt que de limiter les activités humaines à certains endroits, il faudrait plutôt ouvrir certaines zones aux pêcheurs et à la circulation maritime, là où les baleines ne vont pas.

Une solution qui permettrait d’éviter le scénario de cette année, où une zone a été complètement fermée à la pêche, alors que seulement deux présences de baleines y ont été signalées jusqu’à maintenant, note Jean Lanteigne, de la Fédération régionale acadienne des pêcheurs professionnels.

« Les baleines que l’on suit depuis seulement deux ans n’ont tout simplement pas eu le même comportement. Elles ne sont pas allées même endroit », écrit-il.

Une autre preuve, selon Lyne Morissette, que les mesures de protection doivent être réfléchies, et basées sur des observations à long terme.

« Il ne faut pas que ce soit seulement des coups d’épée dans l’eau qui ne font que nuire à l’industrie de la pêche à l’industrie maritime », avance-t-elle.

« Quand ça fonctionne, c’est bien, et ça permet à l’industrie de se dire que le sacrifice en valait la peine, mais quand ça ne marche pas, vous avez plusieurs personnes qui questionnent les sacrifices qu’ils ont dû faire », poursuit l’experte en écologie marine.

Les navires montrés du doigt

Des chercheurs procèdent à la nécropsie d’une baleine.

Des résultats préliminaires suggèrent qu’au moins deux des six baleines retrouvées sans vie dans le golfe du Saint-Laurent ont été heurtées par des navires.

Photo : Courtoisie : Stéphane Lair

Les résultats préliminaires des nécropsies indiquent que la mort d’au moins deux des six baleines retrouvées dans le golfe du Saint-Laurent jusqu’à maintenant aurait été causée par des collisions.

Il n’y a pas de limite de vitesse en temps normal dans le Saint-Laurent. Chaque navire à une capacité différente de navigation. Les navires de croisière, par exemple, se limitent généralement à environ 15 noeuds (27,78 km/h). Même chose pour les navires de marchandises qui, eux, dépassent rarement les 20 noeuds (37,04 km/h).

Or, les mesures imposées par Ottawa limitent leur vitesse de déplacement dans le golfe, de la fin avril à la mi-novembre, à 10 noeuds (18,5 km/h), ce qui ne serait pas mortel pour une baleine en cas de collision.

« Un des enjeux avec la baleine noire, c’est qu’au niveau comportemental, elle est moins farouche, elle va moins s’éloigner des bateaux qui s'approchent d’elle, explique Alain Branchaud. De par son comportement, elle se rend davantage vulnérable aux collisions. Mais on ne peut pas modifier les comportements d’une espèce. »

Il suggère de mettre en place des suivis télémétriques de l’ensemble des baleines noires, qui permettraient d’alerter les navires en fonction de leur géolocalisation. Une proposition coûteuse et énergivore, admet-il.

Mais le directeur général de SNAP Québec croit qu’il faudra inévitablement aller plus loin, et mettre, par exemple, un frein au trafic maritime, qui augmente continuellement dans le golfe, souligne-t-il.

On aura beau mettre en place les meilleures mesures de protection, si le volume de circulation maritime ne cesse d’augmenter, inévitablement le risque de collisions avec les baleines va augmenter.

Alain Branchaud, Société pour la nature et les parcs

« Un jour où l’autre, il faudra contingenter le nombre de bateaux qui peuvent passer par là », estime le biologiste.

La préservation des baleines se heurte ultimement à des considérations économiques et industrielles, notent les experts.

« Si vous ne voulez pas avoir de mortalité causée par l’activité humaine, il faut l’interdire, convient Tonya Wimmer, la directrice générale de la Marine Animal Response Society, en Nouvelle-Écosse. Mais nous savons aussi que ce n’est ni logique ni faisable, puisqu’une industrie entière repose sur les océans. »

Toutes les options doivent cependant demeurer sur la table, selon elle. Avec six mortalités cette année, 1 % de la population de baleines noires de l’Atlantique Nord a disparu.

« L’espèce est dans une situation trop précaire. Et son destin est aujourd’hui entre nos mains », conclut la chercheuse.

Protection des espèces

Environnement