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Le va-et-vient des bernaches, grand problème des municipalités

Une quinzaine de bernaches se dirigent vers le fleuve, au parc des Rapides, à LaSalle, le 4 juillet 2019.

On trouve de plus en plus de bernaches au parc des Rapides.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Ximena Sampson
Mis à jour le 

Un nombre croissant de municipalités du sud du Québec sont aux prises avec une prolifération de bernaches, un problème qui n’est pas près de se régler.

« C’est grandissant », reconnaît Marie-Ève Castonguay, du Groupe Fortin-Prévost, spécialisé en gestion de la faune. Chaque année, de nouvelles municipalités font appel à ses services pour gérer la population de bernaches en milieu urbain.

Les bernaches qui migrent et celles qui restent

Au Québec, on trouve trois populations de bernaches du Canada. Celles de l’Atlantique et de l’Atlantique Nord ne font que passer au printemps et à l’automne. Mais la population des régions tempérées (qu’on appelle aussi résidente) niche quasiment partout dans le sud du Québec, bien qu’elle aille parfois plus au sud passer de courtes périodes au plus fort de l’hiver.

Alors que la population de l’Atlantique montre un certain déclin, celle des régions tempérées est en pleine expansion.

Source : Environnement Canada

Ces bernaches résidentes ont trouvé dans les parcs à proximité de plans d’eau un habitat parfaitement adapté à leurs besoins. 

« Les oies sont herbivores et les pelouses bien fertilisées, bien entretenues, c’est idéal pour elles, résume Jean-François Giroux, professeur au Département des sciences biologiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Souvent, dans les parcs, il y a peu ou pas de prédateurs, il n’y a pas de chasse non plus, donc elles ont tiré profit des modifications faites par les humains pour bien s’établir. »

C’est comme si on avait un buffet à ciel ouvert accessible pour elles.

Marie-Ève Castonguay, du Groupe Fortin-Prévost

« C’est une population qui est très opportuniste », souligne M. Giroux.

Un problème de cohabitation

Dans le sud du Québec, leur nombre a augmenté de façon exponentielle au fil des ans. Selon Environnement Canada, on est passé d’environ 6000 couples en 2005 à 15 000 couples en 2018. Pour ce qui est de l’est de l’Amérique du Nord, on compte près de 1,4 million d’individus.

« Dans la région de Varennes, en 1992, nous avions trois couples, raconte Jean-François Giroux. Depuis quelques années, nous en sommes à 250-300 couples qui nichent sur ces mêmes îles. Ça a augmenté de façon exponentielle. »

Un couple de bernaches a, en moyenne, six rejetons par année. Ces oisillons et leurs parents reviennent chaque année au même endroit pour se reproduire.

Des bernaches se baignent dans le fleuve.

Les bernaches mangent en moyenne 4 kg d’herbe par jour et peuvent produire jusqu'à 1 kg d'excréments.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À ces bernaches résidentes s’ajoutent, au printemps et à l’automne, celles qui sont en migration et, de plus, pendant l’été, d’autres bernaches, résidentes des États-Unis, qui viennent ici faire leur mue.

« Elles ne volent pas et doivent rester sur place avant de remplacer leurs plumes, explique M. Giroux. Parfois, ce sont nos oiseaux qu’on voit, qui ont niché ici, et parfois ce sont des bernaches américaines qui s’ajoutent à notre population. Ça peut augmenter les problèmes de cohabitation, parce que ça fait plus d’oiseaux qui se retrouvent aux mêmes endroits. »

Ce qui est paradoxal, c’est que ces bernaches sont le résultat d’une réintroduction qui a eu lieu au Canada dans les années 1970 pour augmenter la chasse et orner les parcs, note M. Giroux. Mais le programme a eu trop de succès.

Elles ont d’abord été transplantées dans le sud de l’Ontario, puis se sont étendues dans tout le sud-ouest de l’Ontario, près de Kingsville et de la frontière américaine. Graduellement, elles ont monté le long du Saint-Laurent et un peu partout dans le sud du Québec. Dans cette région, la tendance à la hausse est de 7,5 % par année.

On pensait bien faire, mais on a perdu le contrôle.

Jean-François Giroux, professeur au Département des sciences biologiques de l’UQAM

C'est dans les Prairies de l'Ouest canadien que l'on trouve la plus grande population de bernaches nicheuses. Leur nombre est passé d’environ 87 000 dans les années 1970 à 1,1 million en 2017.

Des déjections encombrantes

Des bernaches se prélassent à côté d'une piste cyclable. On voit qu'il y a beaucoup de leurs excréments sur ladite piste.

Des bernaches marchent sur la promenade Herb Gray, le long de la rivière Détroit.

Photo : Radio-Canada / Stacey Janzer/CBC News

Le principal problème des bernaches en milieu urbain, c’est qu’elles produisent jusqu’à 1 kg de déjections par jour. Des excréments qui jonchent les pistes cyclables et les sentiers pédestres, les pelouses, les plages et les terrains de golf.

Une population de bernaches, ça signifie beaucoup d’excréments, ce qui entraîne un problème de salubrité.

Magali Joube, responsable des communications à Salaberry-de-Valleyfield

« Les excréments se retrouvent dans l’herbe, ça veut dire qu’on ne peut pas jouer au soccer, on ne peut pas faire un pique-nique, parce qu’il y en a partout », explique Mme Joube.

Valleyfield, Boucherville, Terrebonne, Sherbrooke, Granby… plusieurs municipalités du sud du Québec tentent de trouver une façon de contrôler le nombre de bernaches installées dans leur territoire.

À Valleyfield, la question se pose surtout au parc Delpha-Sauvé, en bordure de la baie Saint-François, souligne Magali Joube. « Il y a des activités nautiques importantes l’été, il y a des festivals, les gens se promènent dans le parc, font du vélo, il y a des enfants qui jouent… La présence de cette population de bernaches crée un problème de cohabitation dans ce secteur-là. »

À quelques reprises, la plage a dû être fermée à cause de la présence de coliformes fécaux, dus aux bernaches, mais aussi aux goélands et aux canards.

De plus, en période de nidification, les bernaches peuvent être agressives et attaquer ceux qui s’approchent de leurs oisons.

Un travail de longue haleine

La Ville a donc mis en place diverses mesures pour tenter de contrôler la population de bernaches. « Au fil des ans, on s’est rendu compte que juste de demander aux gens de ne pas les nourrir, ça ne suffisait pas », explique Mme Joube.

Après la mise en place de clôtures, que les bernaches ont rapidement appris à contourner, ce printemps, la municipalité a opté pour l’utilisation d’un chien afin d’effrayer les bernaches et les pousser à s’installer ailleurs.

Près de 30 000 $ ont été dépensés pour l’effarouchement et les clôtures, sans compter les heures consacrées par les cols bleus au nettoyage des excréments et l’installation de barrières.

L’arrondissement montréalais de LaSalle, où on a constaté une forte augmentation du nombre de bernaches dans les parcs du bord de l’eau au cours des dernières années, va dépenser cette année plus de 40 000 $ pour leur gestion. En plus des chiens effaroucheurs, des techniciens ont procédé à la stérilisation des oeufs, une stratégie également utilisée dans d’autres municipalités.

Des oeufs dans un nid.

Un nid de bernaches du Canada.

Photo : Laurent Boursier

Cette méthode, qui consiste à enduire d’huile minérale les oeufs afin qu’ils ne puissent éclore, fait en sorte que les couples de bernaches finissent, après plusieurs échecs, par aller nicher à un autre endroit. 

Mais c’est du travail à long terme, reconnaît Marie-Ève Castonguay, du Groupe Prévost-Fortin. « On peut le faire une année, mais il se peut que le couple revienne, même s’il n’a pas eu de succès; si on le fait trois ou quatre ans de suite, elles se découragent et partent ailleurs. C’est l’assiduité de la présence du technicien qui fait que le programme va fonctionner. »

Son équipe retourne d’ailleurs chaque année dans les municipalités touchées pour faire un suivi. « On installe les filets, on les répare, on fait de la prévention, pour éviter qu’ils ne soient envahis », explique Mme Castonguay.

La bernache, c’est un beau défi. Elle s’adapte très bien; il faut continuellement trouver des solutions. C’est un travail de longue haleine.

Marie-Ève Castonguay, du Groupe Prévost-Fortin

À Sherbrooke, où depuis 2010 plusieurs mesures ont été mises en place dans deux plages du centre-ville, la Ville fait état d’une diminution du nombre de bernaches observées. « On réussit à les contrôler avec les clôtures », soutient Nancy Corriveau, du service des communications de Sherbrooke.

Aucune solution globale à l'horizon

« On ne veut pas les éradiquer, explique Magali Joube, de Valleyfield. On veille à la biodiversité. Il y a plein d’espace le long de la rivière où elles peuvent vivre en liberté; mais au centre-ville, ça pose beaucoup de problèmes. »

« L’objectif n’est pas d’avoir zéro bernache, c’est juste d’éviter une surpopulation », renchérit Marie-Ève Castonguay.

Des bernaches

Des bernaches

Photo : iStockphoto

La bernache du Canada est protégée en vertu de la Loi sur la convention concernant les oiseaux migrateurs du Canada. Cette loi interdit d’abattre ou de capturer les oiseaux et d’endommager, de détruire ou de déranger leurs nids. Pour les contrôler, les municipalités doivent obtenir des permis auprès du Service canadien de la faune.

Toutefois, étant donné l'augmentation du nombre de bernaches des régions tempérées, et reconnaissant que cela cause des conflits avec les humains, le gouvernement a assoupli sa réglementation concernant les prises par la chasse.

On a des solutions très ponctuelles, qui peuvent réduire le problème à un endroit donné, mais pas de façon globale. Il n’y a pas vraiment de solution à grande échelle.

Jean-François Giroux, professeur au Département des sciences biologiques de l’UQAM

Le meilleur moyen d’endiguer leur croissance serait, selon lui, d'en permettre davantage la chasse. Mais c'est une solution qui, en plus d'être compliquée en milieu urbain ou périurbain, est loin de faire l'unanimité.

« La chasse est souvent décriée, mais c'est un moyen de conservation pour contrôler les populations », soutient M. Giroux. « Le problème, c’est le "syndrome de Bambi". Il y a des gens qui veulent les protéger sans les toucher et d'autres qui veulent qu'on fasse quelque chose. Les gestionnaires sont toujours pris entre ces deux philosophies. »

Il faut donc miser sur la prévention. Cela veut dire, avant tout, ne pas nourrir les bernaches et, ensuite, rendre nos parcs moins attirants pour elles. Puisque les grandes pelouses à proximité de l’eau sont leur terrain de prédilection, il faut donc essayer, le plus possible, de laisser les berges à l’état naturel et de naturaliser les bandes riveraines avec des herbes hautes.

« C’est une belle problématique de cohabitation, conclut M. Giroux. C’est dommage de les considérer comme une nuisance, parce que sont des oiseaux qu’on aime bien voir en vol et qui sont emblématiques de la migration. »

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