•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Un maire, une synagogue et deux poursuites

Des cyclistes passent devant la mairie d'Outremont.

La mairie de l'arrondissement Outremont est située sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Deschênes

Un groupe de citoyens d’Outremont accuse l’administration municipale de contrevenir à son propre règlement de zonage concernant les lieux de culte et a décidé d'engager non pas une, mais deux procédures judiciaires contre la Ville.

Sur le banc, devant un des restaurants situés du côté nord de l’avenue Bernard, deux femmes élégantes discutent avec animation. Un homme en veston vient de dénouer sa cravate et déguste une bière sur la terrasse en regardant distraitement son écran de cellulaire. Deux jeunes femmes juives hassidiques marchent d’un pas décidé derrière des poussettes où sont blottis des bébés dodus.

Bienvenue dans le cœur de l’arrondissement d’Outremont qui, malgré la fusion avec Montréal au début des années 2000, a gardé des allures de petite ville. Dans ce décor charmant et malgré le retour du beau temps, les relations entre certains citoyens et l’arrondissement sont froides et maussades.

Ces citoyens allèguent que l’arrondissement a agi illégalement en accordant un permis de construction à une synagogue sur le côté sud de Bernard, à côté du Théâtre Outremont. Ils ont décidé que ce serait non pas à la Ville que ça se réglerait, mais devant les tribunaux.

Deux procédures judiciaires contre l’administration du maire Philipe Tomlinson et le propriétaire de l’édifice où la synagogue doit être installée ont été déposées en Cour supérieure du Québec cet hiver. 

Un bâtiment de briques rouges.

L'édifice du 1250-1260-1270, avenue Bernard Ouest est situé tout près du Théâtre Outremont.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Deschênes

Malgré l’arrivée des vacances estivales, la collecte de fonds en vue de cette bataille judiciaire ne fait pas relâche. Par des dons de 20 $, de 200 $, voire de 2000 $, des centaines de personnes ont contribué depuis février à cette cagnotte.

« La situation qu'on vit là est quand même assez particulière, parce qu'il y a un faisceau de faits et d'éléments qui arrivent au même endroit et fait en sorte que les gens se sont dit : “Il y a quelque chose qui doit se faire” », explique Frédéric Allali, l’un des avocats dont les services ont été retenus par les citoyens.

C’est le plus récent chapitre de ce que l’on pourrait raisonnablement qualifier de « saga ». La construction d’une nouvelle synagogue sur l’avenue Bernard est devenue le symbole du mécontentement de beaucoup de gens à Outremont vis-à-vis non pas de la communauté hassidique, mais de l’administration en place.


Six chapitres, une saga

1. L’histoire commence avec un permis accordé par l’arrondissement, en 2015, pour construire un bain très profond dans lequel les juifs hassidiques doivent aller se « purifier ». Ce permis est accordé à une entreprise qui appartient à un multimillionnaire hassidique propriétaire d’un édifice sur Bernard. Douze logements, des locaux commerciaux en demi-sous-sol. Le 1250-1270, avenue Bernard Ouest.

L’édifice est voisin du Théâtre Outremont et, en face, il y a des terrasses, des bistros, de la crème glacée. Les arts de la scène, de l’alcool, des plats gourmands... un temple païen bon enfant où aiment bien communier les résidents de cette bourgade privilégiée.

Le mikveh chez les Juifs hassidiques

On parle de bain, mais en fait, cela ressemble à une petite piscine très profonde. Le mikveh, dans le lexique des juifs hassidiques, jaloux de la tradition et du caractère sacré de leur existence rythmée comme du papier à musique par les Saintes Écritures, c’est l’intimité du corps immergé dans le sacré.

« Pendant les 14 jours précédant la purification au mikveh, on ne peut pas toucher à notre mari, on est “impure” », m’explique R., une copine qui a quitté sa communauté hassidique de Montréal et qui ne rechigne jamais à me raconter ses souvenirs.

« Il y a une dame qui supervise l’immersion dans l’eau. Cela doit faire sept jours que tu ne saignes plus. Tu dois te laver avant. Tout. La dame vérifie; tes ongles, tes pellicules, etc. Tu dois t’immerger trois fois, il y a des prières, des bénédictions. Ce soir-là, normalement, tu peux faire l’amour avec ton mari. »

Deux bains. Un pour les hommes. Un pour les femmes.

Pour les hommes, c’est un autre protocole. Selon nos sources, c’est un mikveh pour hommes qui doit être construit sur l’avenue Bernard.

Mendy, une autre de mes connaissances qui a grandi parmi les hassidim, se souvient que les hommes en usent selon leur degré de religiosité. Il me raconte que certains y vont tous les jours avant la prière, que beaucoup y vont avant le début du sabbat. « Il peut y avoir une petite foule là-dedans, l’eau est chaude. Selon les groupes hassidiques, il y a un nombre d’immersions et de prières qui varie. C’est très important dans le quotidien hassidique. »

Un détail technique important, m’ont expliqué Mendy et R. : l’eau doit être pure. C’est-à-dire venir d’un puits artésien ou d’un système qui recueille l’eau de pluie. C’est la tradition. Et elle est stricte.

Au départ, il y a donc ce permis pour construire un mikveh dans le sous-sol du 1250-1270, avenue Bernard.

Nous sommes en 2015.

Le permis est accordé à une entreprise qui s’appelle Place Bernard inc. et qui appartient à Michael Rosenberg. L’homme est puissant. Il dirige le groupe Rosdev, qui possède, au Canada et aux États-Unis, des hôtels, des immeubles de bureaux, des résidences pour personnes âgées, entre autres.

Les actifs du groupe sont évalués à plus d’un milliard de dollars.

L'entrée de l'édifice de briques rouges est ornée de pierre grise.

Le 1260, avenue Bernard Ouest, qui pourrait recevoir une synagogue en ses murs.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Deschênes


2. Novembre 2016. Plus de 4000 personnes vont se rendre aux urnes. C’est un référendum pour le moins original portant sur un règlement de zonage.

Outremont veut interdire la construction de nouveaux lieux de culte en son cœur commercial. Le principal argument, c’est que les lieux de cultes sont mauvais pour le commerce.

À la même époque, quelques rues plus loin, les synagogues se multiplient sur l’avenue du Parc, dans l’arrondissement voisin, celui du Plateau-Mont-Royal. Des résidents d’Outremont ont vu depuis des années des synagogues s’installer dans des rues résidentielles. Ils ne veulent pas que l’avenue Bernard perde son aspect bon enfant de village, avec ses commerces de proximité.

Les hassidim militent, eux, contre le projet de règlement. Rien ne prouve, selon eux, cette thèse selon laquelle les lieux de culte nuisent au commerce, et ils ont besoin de place, vu leur nombre croissant.

La majorité vote en faveur de l’interdiction, et le règlement est adopté.


3. Cette année-là, Place Bernard inc. dépose une nouvelle demande de permis auprès de l’arrondissement. L’entreprise désire installer une synagogue qui occuperait tout le premier étage de l’édifice de l’avenue Bernard. C’est une demande d’agrandissement du lieu de culte existant, le bain rituel, situé au sous-sol.


4. Outremont refuse cette demande. « Les lieux de culte ne sont plus permis dans cette zone », explique la direction de l'aménagement dans une lettre envoyée par huissier à Michael Rosenberg.

Et c’est ici que les choses se corsent. Ce refus vaut à la Ville une poursuite de Place Bernard inc., qui affirme détenir un droit acquis de construction d’un lieu de culte.

Le procès opposant la Ville à Place Bernard inc. devait donc se tenir en janvier dernier. Mais il n’a pas eu lieu. Voici pourquoi.


5. Février 2019. Philipe Tomlinson, qui est devenu maire aux élections de novembre 2017, est sur la scène du Théâtre Outremont.  Il vient expliquer un dossier qu’il connaît bien aux citoyens qui se sont rendus à cette soirée d’information au sujet de la synagogue de l'avenue Bernard.

M. Tomlinson a travaillé pour Projet Montréal à titre d’attaché politique à Outremont en 2013-2014. À ce titre, il a épaulé, entre autres, la conseillère juive hassidique Mindy Pollack, voix de la communauté au conseil municipal de l’arrondissement d’Outremont et membre de Projet Montréal. Lors du référendum, il avait appuyé le camp du non.

Philipe Tomlinson convie la population à une soirée d’information pour expliquer la décision de l’arrondissement d’accorder le permis de construction de la synagogue, malgré le règlement.

D’emblée, il prend soin de spécifier ceci : « Nous vous réitérons que nous gouvernons pour l'ensemble des citoyens d'Outremont; aucun lobby ne saura influencer nos décisions. »

La petite foule réunie dans le théâtre chahute bruyamment le maire.

N’empêche. Philipe Tomlinson continue son explication : la décision de son administration d'accorder le permis pour construire la synagogue est dans l’intérêt public, explique-t-il.

Pourquoi?

Parce que le service du contentieux de la Ville de Montréal souhaite éviter un litige judiciaire avec l’entreprise de Michael Rosenberg, qui réclamait plus de 300 000 $ en dommages.

« Sans pour autant admettre les prétentions de la demanderesse et afin d'éviter les aléas et les incertitudes liés à tout litige, il apparaît à l'avantage de l'arrondissement de régler à l'amiable ce litige comme recommandé », peut-on lire dans le sommaire décisionnel.

Comme en témoignent les annales judiciaires, M. Rosenberg n’hésite pas à avoir recours aux tribunaux pour faire valoir ses droits. Et lorsqu’il perd en première instance, il se prévaut, le plus souvent, de son droit d’appel.

Le maire insiste. L’entente à l’amiable est à l’avantage de tous. « Il y avait des dangers qu’on perde », explique-t-il à ses concitoyens. L’entente à l’amiable entre la Ville et Place Bernard inc. prévoit que le caractère commercial des locaux de la devanture de l’immeuble sera maintenu et que la synagogue comptera 7000 pieds carrés au lieu de 10 000.


6. Dans ce chapitre, il est question des deux procédures judiciaires déposées par des citoyens contre la Ville.

Le premier dossier est un pourvoi en rétractation de jugement à la demande d’un tiers. Ça signifie que la requête vise à faire invalider le jugement qui homologue l’entente à l’amiable intervenue entre l’arrondissement et Place Bernard inc.

Selon Karim Ben Rhouma, dont le nom figure sur cette requête, l’affaire ne doit pas être analysée avec la lorgnette religieuse. « Mon nom est sur le papier, mais il y a des centaines de personnes qui appuient cette démarche, pas parce qu'ils sont contre les religions, mais pour préserver l'aspect commercial sur une rue où c'est déjà difficile pour les commerçants. »

Le deuxième dossier est une demande introductive d’instance en nullité. Celle-ci vise à faire annuler la résolution du conseil, qui, à la suite de cette entente à l’amiable, autorise Place Bernard inc. à construire une nouvelle synagogue sur l’artère commerciale.

Deux passantes sur l'avenue Bernard.

Logements et commerces bordent l'avenue Bernard Ouest.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Deschênes

Micheline Larivée a élevé ses enfants à Outremont. Elle est très attachée à la vie de quartier qu’elle y mène et en particulier à l’avenue Bernard, avec ses petits cafés sympathiques. Elle y croise ses voisins, y rencontre des amis et désire que l’on protège les artères commerciales comme celles-ci. Elle craint que l’établissement d’un lieu de culte ne nuise au commerce.

« Le règlement est tel quel, on ne devrait pas avoir un lieu de culte sur cette rue-ci », affirme cette citoyenne qui évoque le référendum et la décision prise démocratiquement. Son nom figure parmi ceux d’autres requérants sur la requête déposée cet hiver en Cour supérieure du Québec.

En attendant le prochain épisode, il est à noter que, côté construction, il ne s’est pas passé grand-chose au 1250-1270, avenue Bernard Ouest au cours des derniers mois. En décembre 2018, les travaux entrepris pour construire le mikveh ont été interrompus en lien avec une crainte de la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) de voir l'édifice s'effondrer. Les méthodes d’excavation étaient en cause.

À la demande de la CNESST, des travaux pour sécuriser le chantier ont été réalisés en juin.

Cependant, au moment de publier ces lignes, la permission de rouvrir le chantier n’a toujours pas été accordée par la CNESST, qui attend encore qu’on lui remette un plan de méthode de travail sécuritaire.

Michael Rosenberg n’a pas répondu à nos trois demandes d’entrevue. Le maire Tomlinson n’a pas voulu commenter cette affaire en raison du processus judiciaire en cours.

La section Commentaires est fermée

Les commentaires sont modérés et publiés du lundi au vendredi entre 6 h et 23 h 30 (heure de l’est).

Vous souhaitez signaler une erreur?Écrivez-nous (Nouvelle fenêtre)

Vous voulez signaler un événement dont vous êtes témoin?Écrivez-nous en toute confidentialité (Nouvelle fenêtre)

Vous aimeriez en savoir plus sur le travail de journaliste?Consultez nos normes et pratiques journalistiques (Nouvelle fenêtre)

Infolettre Info nationale

Nouvelles, analyses, reportages : deux fois par jour, recevez l’essentiel de l’actualité.

Formulaire pour s’abonner à l’infolettre Info nationale.