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Le chemin de Compostelle de Laurence Ammann-Lanthier

Paysage vallonné du chemin de Compostalle, avec au premier plan des vignes sur une colline et des montagnes à l'arrière-plan, sous un ciel bleu.

Le chemin de Compostelle, une route suivie par des pèlerins depuis des siècles, traverse des paysages bucoliques en France et en Espagne, notamment.

Photo : Laurence Ammann-Lanthier

Radio-Canada

Dans le cadre de la série web Des Manitobains en voyage, Laurence Ammann-Lanthier raconte ce qui l’a menée sur le chemin de Compostelle à l’été 2018, un pèlerinage de quelque 800 kilomètres à pied.


Un texte de Laurence Ammann-Lanthier

Je ne savais pas vraiment dans quoi je m’embarquais.

Hé! Veux-tu faire le Camino de Santiago au lieu d’aller en Écosse? C’est ce que me demande ma colocataire un samedi après-midi. Genre, en chemin vers la salle de bain, pop sa tête dans mon cadre de porte. Ce que je lui réponds? Sure!

Une jeune femme pose pour la photo avec ses bâtons de marche. Elle est sur un chemin autour duquel on voi des champs.

Après les Pyrénées, on tombe sur des paysages plus plats et secs comme ici, près de Puente la Reina.

Photo : Janique Freynet-Gagné

Cinq mois plus tard

On débarque de l’autobus à Saint-Jean-Pied-de-Port, point de départ et premier pas pour se rendre à Santiago, sur la route historique des peregrinos du neuvième siècle : le Chemin Saint-Jacques-de-Compostelle.

C’est un village d’un autre siècle, lui aussi; les rues sont étroites et pavées de pierres, gravées ici et là du fameux coquillage Saint-Jacques, le symbole des pèlerins. Mais il fait noir, il est 22 heures et on est fatiguées; on ne les voit pas.

L’autobus part rejoindre son hangar et nous on cherche l’albergue où on a réservé notre nuit à la dernière minute. Quelques déambulations avec nos sacs qu’on va traîner pendant 780 kilomètres, une pente raide qui nous donne un avant-goût de la journée à venir, et on trouve.

Dans mon lit ce soir-là, ça m’a frappé : demain matin, dans quelques heures, ça commence. Je dois marcher 22 kilomètres jusqu’à la prochaine destination, et après il ne m’en restera que sept-cent-cinquante-huit.

Fabuleux!

Un chemin de terre qui va tout droit vers une colline et sur lequel on voir au loin des gens marcher. Des champs jaune et vert pâle encadrent ce chemin.

Plus qu'une randonnée en montagne, le Camino Francés est une marche au travers de l'Espagne sur des chemins bien entretenus qu'empruntent plus de 100 000 personnes chaque année.

Photo : Janique Freynet-Gagné

Le lendemain matin, on récupère notre pasaporte officiel et on se fait souhaiter “buen camino” par les vieux bénévoles qui envoient à tous les jours des dizaines de peregrinos sur le chemin, une flamme bienveillante dans l’oeil qui nous dit : “Tu fais le bon choix, tu vas vivre quelque chose d’extraordinaire”. Ça reste à voir.

And we’re off. Ça commence pas bien : on passe tout droit devant le premier fuente à Saint-Jean-Pied-de-Port (les villages sont équipés de fontaines d’eau potable pour éviter que les centaines de peregrinos embêtent les commerçants en leur demandant : agua, agua, por favor!).

Les bouteilles vides et la montagne devant nous, on finit par se raisonner et aborder un homme qui travaille dans son garage avec ses deux enfants. Señor, lo siento… tienen agua? Agua, por favor?

Oups, on est encore en France, ça parle français, ici.

Une femme marche, sac au dos et manteau de pluie avec capuchon, sur une route de montagne. On la voit de dos.

Qu'il fasse dans les 30 degrés ou qu'il pleuve, on est équipés pour avancer!

Photo : Janique Freynet-Gagné

On prend son rythme, on s’étonne de la vitesse à laquelle on s’adapte.

Le matin, le réveil sonne à 5 h

Je suis sur la route à 5 h 20. À y penser maintenant, calvette que c’est de bonne heure! Mais on s’habitue. Tout comme 20 kilomètres, ça devient éventuellement una pequena dia; une petite journée.

Je n’ai pas de lampe de poche, alors en attendant que le soleil se lève, je m’oriente à la lumière des étoiles, celle de la lune, ou au son (clac-clac) des bâtons de marche des quelques autres peregrinos. Ou encore avec la fonction lampe de poche de mon téléphone mobile. Où est la maudite flèche jaune?

Parfois, je me perds.

Mais qu’est-ce qu’un détour de quelques kilomètres, quand on en parcourt 780?

Série Des Manitobains en voyage

Pour lire les 6 textes de la série avec Louis St-Cyr, Josée Théberge, Colin Rémillard, Mireille Fréchette et Rénald Rémillard, c'est ici.

Le Camino, c’est différent pour tout le monde

On a tous nos faiblesses, nos expériences de vie, nos failles, nos envies, nos façons de faire.

On essaie de se recréer des zones de confort sur le chemin, parce qu’on est découragé par les ampoules, les genoux endoloris, la solitude, le poids du sac, le “j’aurais pas quelque chose de mieux à faire que de passer un mois à marcher?”, et par la personne qui nous énerve un peu parce qu’on veut être seul et qu’on n’a pas encore appris à le dire.

Sans parler de Santiago qui nous semble plus loin que Mordor, mais qu’en même temps on en est venu à craindre, parce que d’arriver ça veut dire qu’on va devoir se réintégrer à la réalité et forcément, si on l’a quittée pour venir ici, c’était parce qu’on cherchait à la fuir.

Mon état d’esprit sur le chemin, c’est donc vite devenu de vivre dans le moment et de ne pas avoir d’attentes. C’est-à-dire, de ne pas penser aux centaines de kilomètres à traverser, parce que sinon ça peut vite devenir stressant et carrément décourageant. C’est pas à pas qu’on avance.

Un champ de tournesol.

Près de Canal de Castilla, un des nombreux champ de tournesol qu'on rencontre sur la route.

Photo : Janique Freynet-Gagné

Il est 6 h. Je mange ma pomme et ma barre granola en chemin. Le soleil commence à se lever devant moi.

Un paysage à l'aube.

C'est à quelques kilomètres de cet endroit, près de Cée, que je verrai la mer pour la première fois, après plus de 800 kilomètres parcourus dans les terres intérieures de l'Espagne.

Photo : Laurence Ammann-Lanthier

Je marche deux heures, 10 kilomètres, et je m’arrête dans le prochain village que je rencontre pour la pause tortilla, ou la pause cafe con leche – ou les deux parce que, treat yourself, c’est ça. Il n’est même pas 8 heures. C’est risible.

À cette heure, le chemin commence à se peupler parce que ceux qui se réveillent à des heures normales prennent la route à leur tour. Il y en a qui marchent avec leurs amis, ou en groupe.

Moi je marche seule parce qu’un de mes buts, que j’ai fini par m’inventer pour donner du sens à tout ça, c’est que j’ai envie de me redonner de l’espace pour me recentrer dans ma personne, suite à une année très sociale.

Un paysage avec des montagnes au loin.

Près de Cerebro, les paysages sont bien mérités après une montée de plus de 20 kilomètres.

Photo : Laurence Ammann-Lanthier

Le soir aux albergues, ou en chemin pendant les pauses, on rencontre inévitablement des pèlerins et on casse la croûte avec eux.

On rit, on pleure, on se parle de nos ampoules, on s’éclate nos ampoules; on se parle de nos genoux, on se partage nos genouillères; on se parle de notre vingtaine de kilomètres, on partage une bouteille de vin. Après tout, no vino, no Camino.

Il y a une solidarité immédiate qui se forme entre peregrinos, comme quand je rencontre un autre Canadien français en voyage. L’oeil du bénévole qui me disait quelque chose au sujet d’une expérience extraordinaire, je commence à le croire.

Les valeurs sont différentes, ici

Il n’y a pas de matérialisme (c’est avec admiration et envie qu’on se dit “wah, tu traînes seulement 4 kilos?”, même si parfois le contenu de notre sac does not bring us joy).

Il n’y a pas de consumérisme (à part les repas-pèlerins à 10 euros qui incluent le vin), il y a peu de fausseté dans les échanges (à part les faussetés qu’on se fait croire à soi-même et qui s’égrènent à mesure qu’on avance), il y a peu de distractions (à part ceux qu’on aime, qui nous demandent des nouvelles).

Une rivière au premier plan, et quelques bâtiments d'un village espagnol.

En chemin vers Negreira, une énième rivière à traverser.

Photo : Laurence Ammann-Lanthier

On est tout le temps dehors. Il y a juste le présent, l’air frais du matin, le chemin qu’on foule dans les montagnes, les forêts, les vignobles, les champs de tournesols et les rivières, villages et monastères du dixième siècle qu’on traverse et, oui, parfois, les grandes autoroutes. Madre mia.

Les flèches d'une cathédrale.

Le chemin passe souvent par les églises des villages et des villes qu'on traverse. Ici, la Cathédrale de Burgos.

Photo : Laurence Ammann-Lanthier

J’en ai rencontré de toutes sortes

Il y a le couple d’Italiens sexagénaires qui parlent toujours très fort dans le dortoir, peu importe l’heure (parlant de respect absolu).

Il y a ceux qu’on croise en chemin parce qu’ils le marchent dans l’autre direction après avoir atteint Santiago (après tout, les pèlerins, dans le temps, ne sont pas revenus en avion).

Il y a les personnes qui le font pour perdre du poids, celles qui cherchent Dieu, ou qui se cherchent, ou qui cherchent le dieu en elles.

Celles qui ont laissé leur travail et tout vendu.

Celles qui viennent pour prendre un moment pour réfléchir : qu’est-ce que je fais de ma vie? I feel stuck. Est-ce que je change de job en abandonnant tous les bénéfices? Est-ce que je casse avec lui? Est-ce que je change de job ET je casse avec lui?

Ensuite il y a les personnes qui sont en deuil, et celles qui vivent comme bénévoles dans les albergues; qui y ont trouvé une réflexion de leurs valeurs et qui préfèrent vivre dans ce monde communautaire, coopératif et anarchiste.

Celui qui marche dans sa quatrième paire de souliers depuis l’Autriche.

Celles qui foncent sur le chemin (moi), celles qui se trempent les pieds dans toutes les rivières, celles qui se trempent le bec dans des pintes de bière.

Il y a ceux qui marchent en famille, qui encouragent leurs enfants de 6, 7, 9, 15 ans, à continuer. Je ne sais pas pour vous, mais moi quand j’avais cet âge-là, on traversait peut-être un bout de pays, mais c’était en voiture et pour aller faire du camping.

Une jeune femme pose avec une borne qui indique le kilomètre zéro du chemin de Compostelle. On voit la mer derrière elle.

La borne 0 km à Fisterra : je ne peux plus aller plus loin!

Photo : Laurence Ammann-Lanthier

Au final j’ai marché 834 kilomètres pendant 37 jours, incluant un jour où j’ai pris l’autobus, et je me suis rendue jusqu’à Fisterra, dépassé Santiago, jusqu’à la côte ouest de l’Espagne.

Une jeune femme pose, souriante, devant une grande église.

Arrivée à Santiago!

Photo : Laurence Ammann-Lanthier

Le Camino ça nous apprend vraiment à respirer et vivre le moment présent. À se prendre en main, parce qu’on n’a pas le choix. À prendre des décisions par rapport à ce que notre corps a besoin, ce que notre âme et notre esprit ont besoin, et ce qu’on veut réellement faire. Pas ce que l’ego veut qu’on fasse, ou sur ce que font les autres pour continuer à suivre le groupe parce qu’on s’y sent en sécurité. Non.

Aujourd’hui, je ne marcherai pas, il me faut une pause.

En fait, mon genou ne peut pas supporter le poids de mon sac aujourd’hui, je le fais apporter au prochain village. Je viens de pleurer en skypant avec ma mère et là, je me sens mieux.

Un paysage de montagne

Les grands vents et les vallées près de Cerebro.

Photo : Laurence Ammann-Lanthier

Et maudit qu’on en apprend des choses. Sur l’Espagne, sur la langue, sur l’allure d’un champ de blé à différentes heures de la journée, sur la fameuse heure de la siesta où, dans les villages, tout s’arrête vraiment : les rideaux sont tirés, les portes fermées, les commerces fermés, les rues complètement vides et où on soulève nos bâtons pour ne pas embêter les dormeurs avec nos clac-clacs.

Et bien entendu, on en apprend sur soi-même. Comment on gère les hauts et les bas, combien d’ampoules on peut avoir sur nos pieds, quel degré de pente risque de démolir nos genoux, comment laver efficacement des chaussettes à la main, comment supporter cinq heures de marche par 35 degrés, comment s’endormir dans une chambre de 40 ronfleurs.

Des bouches-oreille, c’est tampones en espagnol. Mon genou me fait mal : mi rodilla me duele.

On en apprend sur le moment de la journée où on préfère pour marcher, comment on se situe dans cet univers, et les raisons et motivations qu’on finit par développer à force de répondre à la question “et toi, pourquoi tu fais le Camino?”

Et toi, pourquoi tu fais le Camino?

Ben, en fait, je ne savais pas vraiment dans quoi je m’embarquais.

Un paysage qui montre des collines et la mer sous un ciel bleu.

Air, ciel, terre et mer près de Negreira.

Photo : Laurence Ammann-Lanthier

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