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chronique

Voici ce que cette fausse nouvelle de 1893 nous apprend sur notre époque

L'article tient sur seulement deux lignes de texte.

L'article original contenait très peu d'informations.

Photo : Capture d'écran - l'Électeur/Bibliothèque Archives nationales du Québec

Jeff Yates

Une histoire scabreuse provenant de sources douteuses, des détails lugubres, le tout teinté de racisme : c'est tout ce qu'il a fallu pour que cette fausse nouvelle québécoise soit reprise par plusieurs médias, dont un journal français. Une fausse info devenue virale sur Twitter? Non, un article de 1893. Comme quoi notre époque n'est peut-être pas si originale que ça.

Je suis tombé dernièrement sur une perle déterrée par le chroniqueur historique du Saguenay Christian Tremblay. Ce passionné d'histoire a publié sur sa page Facebook une anecdote du 19e siècle (Nouvelle fenêtre) qu'on jurerait tout droit sortie des méandres des réseaux sociaux.

« Je ne sais pas si cette histoire de 1893 est le point de départ des fausses nouvelles au Québec, mais en tous les cas, elle est puissante. Tellement puissante qu'elle se rendra jusque dans les journaux en France », écrivait-il.

Le tout débute le 15 mai 1893 avec un article publié dans L'électeur, un quotidien de Québec. Voici l'article en entier. « UN SAUVAGE S’ACCUSE DE CANNIBALISME. Un individu arrivé de l’intérieur à la rivière Saint-Martin raconte tout naturellement que l’hiver a été si rude qu'il a été forcé de manger toute sa famille pour ne pas mourir de faim. Le coroner Fafard est parti pour tenir enquête. »

Remarquez que l'expression « sauvage » ici dénote un homme autochtone. L'article ne contient pas plus de détails.

L'article est intitulé, « Drame terrible, un père tue sa fille et mange le cadavre ».Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'édition du 17 mai 1893 du journal « La Patrie ».

Photo : Capture d'écran - La Patrie/Bibliothèque Archives nationales du Québec

Le lendemain, le journal en remet. « AFFAIRE D’ANTHROPOPHAGIE : DÉTAILS COMPLETS », annonce-t-il. Ce deuxième article affirme que l'homme accusé de cannibalisme aurait mangé sa fille (et non toute sa famille). On raconte aussi que ce sont d'autres Autochtones qui ont raconté cette histoire, et non l'accusé lui-même. L'article contient tout de même peu de détails, qui semblent avoir complètement changé du jour au lendemain.

Le 17 mai, plusieurs journaux reprennent l'histoire, cette fois-ci à Montréal. Le quotidien anglophone The Daily Witness ajoute des détails sordides, comme quoi l'accusé aurait ouvert la gorge de sa fille pour boire son sang, devant le regard ébahi de leurs compagnons, qui étaient « littéralement congelés par le froid et l'horreur ». Le journal La Patrie, quant à lui, affirme que le père a mangé le cadavre de sa fille. On ne sait pas d'où proviennent ces informations.

Une histoire démentie

Deux jours plus tard, le 18 mai — surprise! — L'électeur offre une rétraction qui tient sur quelques lignes. Et puis vient finalement, le 19 mai, un premier vrai article étoffé, contenant cette fois-ci les véritables faits contredisant complètement les allégations de cannibalisme. « Si nous avons contribué à répandre cette nouvelle, de nature à rendre odieux un groupe d’hommes dont le plus grand tort est d’être Indiens, il n’y a pas de notre faute comme on va le voir », annonce-t-on.

L'article affirme que l'histoire est un « canard lugubre ».Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La rétraction du journal l'Électeur.

Photo : Capture d'écran - l'Électeur/Bibliothèque Archives nationales du Québec

Selon le journal, le procureur général avait reçu quelques semaines plus tôt un télégramme contenant la rumeur de cannibalisme. Deux semaines plus tard, un révérend local avait lui aussi relaté de telles rumeurs au coroner, qui a ensuite demandé au procureur général d'ouvrir une enquête.

Entre-temps, un autre révérend, ayant lu les articles sensationnalistes de L'électeur, a contacté le procureur pour corriger les faits. Voici ce qui s'est réellement produit.

Une famille appartenant à la Première Nation Naskapi était partie chasser dans les « terres intérieures » à l'automne. La famille était formée d'un homme, de son épouse, de son enfant, ainsi que de ses parents. Sa mère et sa fillette sont mortes d'une maladie, puis il est lui aussi tombé gravement malade. Son épouse a pris soin de lui pendant que son père chassait seul.

On n'indique pas combien de temps l'homme a résisté à sa maladie avant de mourir, mais on précise que son épouse « le soigne avec toute la tendresse, tout le dévouement d’une épouse chrétienne ». Après sa mort, seule en brousse, elle est partie à la recherche du père, l'a retrouvé après deux jours de raquettes, puis les deux ont réussi à rejoindre la Côte-Nord en compagnie de « Blancs qu'ils avaient rencontrés ».

« C’est le récit d’une action des plus louables, d’un acte de dévouement admirable, qui, en passant de bouche en bouche, s’est métamorphosé en celui d’un crime inouï, sans précédent dans nos annales », reconnaît le journal. Plutôt que de relater une aventure de survie digne d'un thriller à couper le souffle, on a déformé la réalité pour inventer une histoire de cannibalisme à saveur raciste. Le lendemain, le Daily Witness publie, lui aussi, une rétraction semblable.

Cela n'a pas empêché l'Equity, un journal de Shawville, en Outaouais, de reprendre l'histoire le 1er juin, soit deux semaines après que l'histoire eut été démentie. Puis, le 4 juin, la fausse nouvelle traverse l'Atlantique et atterrit dans les pages du quotidien parisien L'Intransigeant.

Twitter en 1893

Avouons que cette histoire aurait bien pu se passer aujourd'hui. Un compte publie une allégation sordide sur les réseaux sociaux sans mentionner de source, puis l'information est reprise, déformée et propagée sans que personne ne prenne le temps de vérifier. Pire, la rétraction de la source initiale ne fait rien pour stopper sa propagation. C'est le cycle de la désinformation que nous connaissons bien aujourd'hui.

Les similitudes ne s'arrêtent pas là. Voici une capture d'écran de l'article, ainsi que de la page dans laquelle il est apparu.

L'article en question tient sur seulement deux lignes. Nous voyons que la page contient des dizaines d'articles présentés de façon pêle-mêle.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Capture d'écran de la page 4 du journal l'Électeur, le 15 mai 1893.

Photo : Capture d'écran - l'Électeur/Bibliothèque Archives nationales du Québec

Non seulement l'article lui-même aurait bien pu être un tweet, mais la page du journal ressemble elle aussi à un flux d'actualité sur les réseaux sociaux. Tout est présenté pêle-mêle, il y a des actualités économiques et politiques, des faits divers, un calendrier culturel... tout ça est mélangé, sans structure claire. C'est un peu comme quand on fait défiler les tweets dans notre fil, on y voit toutes sortes d'informations sans hiérarchisation. C'est assez difficile de s'y retrouver.

En parcourant les journaux qui ont relayé cette fausse nouvelle, j'ai eu une autre impression de déjà-vu. La mode aujourd'hui est aux médias alternatifs partisans qui affichent clairement un parti pris idéologique et brouillent parfois la frontière entre la nouvelle et l'opinion. Et c'est exactement ce qu'on voyait en 1893. L'électeur, par exemple, se voulait le journal officiel des partisans du Parti libéral. Le Daily Witness, quant à lui, était un journal religieux qui ne se gênait pas pour insérer des opinions dans sa couverture politique.

En lisant ces journaux, j'avais l'impression de me retrouver sur une page Facebook hyperpartisane, où les informations sont présentées sans en mentionner la source, tordues pour gagner des points idéologiques et racontées avec un ton sensationnaliste à souhait. Pas très surprenant, donc, qu'une fausse nouvelle s'y soit glissée.

Toute cette saga me rappelle mon reportage sur la fausse nouvelle à propos du maire de Dorval. Cette fausse histoire, qui veut que le maire de Dorval ait refusé de bannir le porc des cantines scolaires, tenant ainsi tête aux parents d'élèves musulmans qui en avaient fait la demande, refuse de mourir et circule depuis quatre ans.

Dans ce reportage, j'avais parlé à des folkloristes pour tenter d'expliquer la ténacité de ce mensonge. Ceux-ci m'avaient expliqué que des légendes urbaines émergent souvent à propos d'étrangers, et servent en quelque sorte à communiquer les anxiétés face à cet Autre méconnu. C'est ce que nous voyons dans l'histoire de 1893, où les reporters de l'époque ne pouvaient s'empêcher de propager une rumeur sordide à propos d'un Autochtone.

Le folkloriste Russell Frank m'avait d'ailleurs fait remarquer que ces légendes urbaines mettent souvent en scène les pratiques alimentaires « bizarres » de l'Autre. « Ces légendes ont tendance à accentuer les façons dont “eux” sont différents de “nous”, et ça passe souvent par la nourriture », m'avait-il expliqué.

C'était le cas dans l'histoire du maire de Dorval, où la restriction alimentaire des musulmans envers le porc figurait au premier plan. C'était aussi le cas dans l'histoire de 1893, où on attribuait aux Autochtones, probablement par une méfiance animée par la méconnaissance, des pratiques alimentaires choquantes.

Bref, j'ai vraiment l'impression que l'histoire se répète.

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