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Tafisa peine à respecter les normes sur les émissions d'arsenic à Lac-Mégantic

L'entreprise Tafisa de Lac-Mégantic emploie 350 personnes.

Photo : Radio-Canada

Mélissa Fauteux
Geneviève Proulx

L'entreprise Tafisa de Lac-Mégantic a fait les manchettes à quelques reprises au cours des derniers mois en raison de ses rejets atmosphériques. Émissions d'arsenic plus élevées que la norme et saturation de l'air dans le parc industriel : l'entreprise semble avoir du mal à respecter les normes environnementales. Selon des documents obtenus par Radio-Canada Estrie, la situation perdure depuis des années.

En décembre dernier, la population de Lac-Mégantic avait été informée que les émissions d'arsenic émises par l'entreprise Tafisa dépassaient les normes gouvernementales. Au total, près d'une trentaine de propriétaires de résidences, situées sur la rue Wolfe et le chemin du Barrage, avaient même été rencontrés par la Santé publique.

Les données qui avaient alors été rendues publiques par les autorités avaient été tirées d'une étude sur la qualité de l'air menée à la suite de la tragédie ferroviaire de 2013. Trois stations de mesure de la qualité de l'air avaient été installées par le ministère de l'Environnement, dont une à l'angle du boulevard Jean-Marie-Tardif et du chemin du Barrage.

Les données tirées de ces stations avaient permis de déceler qu'entre septembre 2016 et septembre 2017, une concentration moyenne d’arsenic de 5,1 nanogrammes par mètre cube (ng/m3) se trouvait dans l'air. La norme québécoise est fixée à 3 ng/m3.

C'est la seule donnée qu'avait dévoilée la Santé publique en décembre 2018. Pourtant, elle détenait celles des trois années précédentes, au cours desquelles les taux d'arsenic avaient atteint le double et même le triple de la norme établie.

Tableau indiquant les concentrations moyennes d'arsenic dans l'air de Lac-Mégantic entre 2014 et 2017.

Les concentrations moyennes d'arsenic dans l'air de Lac-Mégantic entre 2014 et 2017.

Photo : Radio-Canada

Au cours des derniers jours, la directrice de la Santé publique, la Dre Mélissa Généreux, a expliqué ne pas avoir utilisé ces données dans l'analyse de risque pour la population, car elles n'étaient pas représentatives, selon elle. En 2014, 2015 et 2016, il y avait quelques mesures isolées qui dépassaient les normes, mais quand vient le temps de quantifier le risque, on préférait prendre les mesures de 2016-2017. Cette année-là, 60 mesures ont été prises tout au long de l’année.

Les rapports du ministère de l'Environnement, dont Radio-Canada Estrie a obtenu copie, démontrent toutefois que les mesures enregistrées à la station du Barrage ont été relevées sur de longues périodes, et ce, de façon quotidienne. Par exemple, en 2015, des échantillons ont été prélevés tous les six jours du 12 mai au 12 novembre.

C'est d'ailleurs à ces données que s'est fié le ministère de l'Environnement pour affirmer que les concentrations moyennes d'arsenic mesurées durant les années 2014, 2015 et 2016 étaient supérieures à la norme.

Comme Tafisa utilise du bois recyclé qui peut contenir des traces d'arsenic pour la fabrication de ses panneaux de particules depuis 2005, les citoyens seraient donc exposés à l'arsenic depuis 14 ans.

Des risques pour la santé

Selon des voisins de l'entreprise, de fines particules jaunes et collantes se déposent sur leurs fenêtres ou sur leurs voitures tous les jours. Bien qu'il soit difficile de déceler l'arsenic à l’œil nu, ils affirment être habitués à vivre avec les poussières émises par Tafisa.

Moi, j'ai peur. Je vous le dis, j'ai peur avec tout ce qui sort de là-dedans. Comment ils peuvent dire ça, qu'il n'y a pas de danger? Voyons donc! Qu'ils nous amènent des preuves, demande l'une des citoyennes touchées, Angéline Vallerand.

De la poudre jaune rejetée par Tafisa sur une maison.

Des voisins de Tafisa soutiennent que cette poudre jaune, retrouvée sur leur maison, vient de Tafisa.

Photo : Radio-Canada

Tu respires de la poussière à longueur de journée. Pour les poumons, ce n'est pas trop bon.

Réal Bourque

Santé Canada et l'Institut national de santé publique considèrent que l'exposition prolongée à de faibles doses d'arsenic peut effectivement mener au développement du cancer du poumon, mais également des cancers du foie, de la vessie, du rein et de la prostate.

Professeur à l'Université de Montréal et spécialiste des particules atmosphériques qui nuisent à la santé publique, Patrick Hayes abonde dans le même sens. L'arsenic est un élément très toxique. Si on parle d'une exposition de 14 ans, on parle d'un dépassement qui est deux fois, trois fois les normes fixées par le gouvernement. Ça veut dire que nous sommes dans une zone de risque qui est, selon le gouvernement québécois, inacceptable.

Le professeur Patrick Hayes à son bureau.

Patrick Hayes, professeur à l'Université de Montréal et spécialiste des particules atmosphériques

Photo : Radio-Canada

La Santé publique dit comprendre que le mot arsenic puisse faire peur.

L'arsenic, c’est un mot qui fait référence à un poison, à la limite à un cancérigène. Donc, je comprends que les gens puissent s’inquiéter. Ce qu’on veut dire, c’est que le risque n’est pas zéro. On n’a jamais voulu dire ça. Probablement que le risque était là avant 2016.

La Dre Mélissa Généreux, directrice de la Santé publique en Estrie

Huit avis de non-conformité

Outre l'enjeu de santé publique, le rejet d'arsenic a un impact certain sur l'environnement.

Selon des documents obtenus par la Loi sur l'accès à l'information, Tafisa a reçu huit avis de non-conformité depuis 2013 : deux concernent des émissions d'arsenic allant au-delà de la norme, et deux autres font référence à des rejets accidentels de contaminants dans l'environnement.

Même si le ministère de l'Environnement avait indiqué à Tafisa qu'elle s'exposait à des mesures administratives ou judiciaires, il ne l'a fait qu'une seule fois, soit en 2017. L'entreprise avait alors déposé une demande de réexamen, et la sanction a été annulée. Il a été impossible de connaître les raisons qui ont mené à l'annulation de cette décision.

Une copie d'un avis de non-conformité donné à Tafisa par le ministère de l'Environnement du Québec.

Une copie d'un avis de non-conformité donné à Tafisa par le ministère de l'Environnement du Québec.

Photo : Radio-Canada

La direction de Tafisa soutient « être un exemple en termes de gestion de l'environnement ». On est une grande usine, et le fait qu'on soit une grande usine, c'est possible qu'on ait un impact sur l'environnement, et c'est ce qu'on essaie de minimiser. On rencontre de façon régulière le ministère de l'Environnement. On a des échanges d'information avec eux, soutient le président et directeur général, Louis Brassard.

Le ministère de l'Environnement confirme, par courriel, suivre le dossier de près. Par exemple, en novembre dernier, il a demandé à l'entreprise d'installer une nouvelle station de mesure de la qualité de l'air au coin du boulevard Jean-Marie-Tardif et du chemin du Barrage, puisque la station en place avait été retirée. Cette nouvelle station devait lui permettre de confirmer que les émissions d’arsenic de l'entreprise descendraient sous la norme gouvernementale.

L'entreprise confirme ne pas l'avoir fait.

Demande de réduction des émissions

Le ministère de l'Environnement a également demandé que Tafisa « prenne les mesures nécessaires pour diminuer ses émissions d'arsenic ».

Tafisa soutient avoir répondu à cette demande et que des « modifications apportées à ses fournaises à combustion [font en sorte que] ses émissions atmosphériques de métaux lourds sont en dessous des normes environnementales ».

Toutefois, les résultats sur lesquels se base l'entreprise pour faire une telle affirmation proviennent d'une « étude de modélisation » et non de mesures prises à la station du Barrage comme les autorités l'avaient initialement demandé.

L'entreprise soutient que les données de son étude sont fiables. Ça prend en compte toutes sortes de critères comme la température, la direction du vent et la pression atmosphérique. C'est un protocole qui est établi avec le ministère de l'Environnement et c'est dans le cadre du règlement sur l'assainissement de l'air, se défend Louis Brassard, le PDG de Tafisa.

Le spécialiste des particules atmosphériques de l'Université de Montréal, Patrick Hayes, a pris connaissance de l'étude de modélisation réalisée pour le compte de Tafisa. Il se questionne quant à la fiabilité de l'échantillonnage utilisé : des données prises à l'usine pendant un mois. On ne sait pas si les mesures prises par la compagnie sont représentatives des émissions de l'entreprise pendant une année entière, rappelle-t-il.

Le 26 juin dernier, Tafisa a annoncé un investissement de 4,7 millions de dollars pour réduire ses émissions atmosphériques, mais la compagnie a confirmé à Radio-Canada Estrie que ses émissions d'arsenic ne s'en trouveraient tout de même pas réduites.

À l'heure actuelle, il est difficile de prouver hors de tout doute que les émissions d'arsenic de Tafisa sont bien sous les normes gouvernementales.

La demande d'entrevue de Radio-Canada Estrie à ce sujet au ministère de l'Environnement a été refusée.

Dans un courriel reçu le 3 juillet dernier, le ministère de l'Environnement affirme maintenant avoir demandé à Tafisa d'installer non pas une, mais bien deux stations de mesures.

L'usine Tafisa emploie près de 350 personnes et a un chiffre d'affaires de 300 millions de dollars.

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