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chronique

Renouer avec Norah Jones au sommet de son art

Assise au piano, Norah Jones sourit à la foule.

Norah Jones était de retour dans la salle Wilfrid-Pelletier, qu’elle a occupée à plusieurs reprises depuis 17 ans lors du FIJM ou lors de ses propres tournées.

Photo : Associated Press / Al Wagner

Philippe Rezzonico

CRITIQUE – Au moment où j’écris ces lignes, j’ai à mes côtés le programme de poche du Festival international de jazz de Montréal (FIJM) 2002, l'année où Norah Jones s’est produite la première fois au Québec. Dans ce dépliant – pourtant imprimé trois bonnes semaines avant l’événement –, les représentations du 6 et 7 juillet au Club Soda affichent complet.

À bien des égards, Norah Jones est au FIJM ce que Diana Krall a été avant elle et ce que Melody Gardot a été après elle : la jeune artiste prometteuse qui s’est fait connaître du public québécois au festival montréalais, chemin faisant vers le vedettariat international.

Quoique dans le cas de Jones, l’ascension ne fut rien de moins que fulgurante. Lorsqu’elle s’est pointée à Montréal pour son premier concert, elle avait déjà écoulé en cinq mois quelques millions d’exemplaires de Come Away with Me, son album phare qui a franchi depuis la barre des 27 millions d’albums vendus. Espérer vivre de son art est une chose. Être propulsée sous les feux de la rampe du jour au lendemain en est une autre.

Timide et sensible

Ceux qui étaient présents dans l’intimité du Club Soda le 6 juillet 2002 se souviennent à quel point Norah Jones était timide, sensible, presque fragile. La jeune femme n’était visiblement pas prête pour l’attention et la pression médiatique qui allaient de pair avec son succès phénoménal sur disque.

Jeudi soir, Norah Jones était de retour dans la salle Wilfrid-Pelletier, qu’elle a occupée à de nombreuses reprises depuis 17 ans lors du FIJM ou lors de ses propres tournées, encore au mois de mai 2017, d’ailleurs. Quarantenaire depuis trois mois avec désormais sept albums derrière elle, la fille de Ravi Shankar possède toujours son sourire d’adolescente qui lui va à ravir, mais elle exulte désormais une assurance tranquille.

Pas d’écrans, pas de décor, pas d’effets spéciaux : l’autrice-compositrice et interprète se présente comme d’habitude, sans filtre devant son public qui a mis un temps fou pour s’asseoir dans la grande salle de la Place des Arts à cause d’une fouille hors du commun à l’entrée. Fouille à la demande de l’artiste, incidemment. N’empêche, cela fait tout drôle de se sentir au Centre Bell quand on est à Wilfrid-Pelletier…

Cela fait aussi qu’un concert prévu à 19 h 30 s’amorce à 19 h 50, une chose qui n’arrive jamais au Festival de jazz, où tout concert commence d’ordinaire 5 minutes après l’heure affichée sur le billet. Du jamais vu.

Bien sûr, les quelque 3000 spectateurs avaient vraisemblablement pardonné à Norah dès l’amorce de Just a Little Bit, une chanson du tout récent Begin Again (2019). Voix à peine plus grave qu’à ses débuts, timbre chaud, touche délicate sur les ivoires… C’était encore plus délectable avec la sensuelle et mélodique It Was You.

Pince-sans-rire, l’artiste a remercié la foule en français en précisant qu’il était inutile de saluer la qualité de sa langue. En plus d’ajouter que sa formule allait être « deux nouvelles chansons, puis deux anciennes ».

On ne pouvait faire plus ancien qu'avec I’ve Got to See You Again, tirée du disque de 2002. Étonnante, cette absence de réaction de la foule dès les premières notes... Peut-être en raison de l’enrobage de Pete Remm (orgue), Josh Lattanzi (basse/contrebasse) et Greg Wieckzoek (batterie), différent de la version d’origine. Those Sweet Words, de Feels Like Home (2004), au contraire, a fait mouche. Délectable.

Pendant un peu plus d’une heure et demie, Jones a joué à saute-mouton avec son répertoire récent et ancien, sans heurts et rupture stylistique, preuve que la nouvelle Begin Again peut faire bon ménage avec la somptueuse Nightingale, qui était d’un raffinement exquis.

Piano et guitare

Histoire de varier l’approche, Jones a quitté son piano afin de s’emparer de sa guitare pour Hey You. C’est également à la six cordes électrique qu’elle a lancé l’intro de sa plus emblématique composition, Come Away with Me, qui a été accueillie par des hurlements réservés d’ordinaire aux vedettes rock.

Je ne sais trop comment interpréter la réaction lue sur le visage de Jones à ce moment précis, sinon que la chanteuse a dû avoir l’impression qu’une large majorité de spectateurs étaient venus entendre ses classiques avant tout.

Ils n’ont pas été déçus quand la chanteuse a enchaîné avec Sunrise, éclatante de soleil, à la guitare acoustique, et qu’elle a interprété, deux chansons plus tard, une version sublime de Travelin’ On, seule au piano. Il y avait quelque chose de transcendant dans cette interprétation, avec le faisceau de lumière braqué sur elle.

Souvent, durant ce concert, je me suis fait la remarque que Jones se réappropriait la facture sonore qui avait fait son succès d’entrée de jeu. Les sonorités riches, la beauté intrinsèque… Qui plus est, le tout, offert avec maîtrise.

Le programme du Festival international de jazz de Montréal 2002. On y voit que les deux dates pour les concerts de Norah Jones affichent complet.

Le programme du Festival international de jazz de Montréal de 2002

Photo : Radio-Canada / Philippe Rezzonico

Cela dit, Norah n’étant pas la plus bavarde, il n’y a guère eu de point d’orgue durant cette prestation, hormis l’impeccable programme en soi. Pas de surprise comme il y a deux ans, lorsque Martha Wainwright a fait une apparition-surprise pour partager Talk to Me of Mendocino (Kate et Anna McGarrigle) et Everybody Knows (Leonard Cohen).

Qui sait? Peut-être était-ce mieux ainsi. Lorsque Norah Jones a mis un terme au concert avec une interprétation magique de Lonestar, je me disais que l’appellation de son plus récent album (Begin Again) est peut-être plus que le titre d’une chanson.

Tout artiste doit se remettre en question. À l’écoute des récentes chansons de Norah Jones, je me dis qu’on sera de retour à Wilfrid-Pelletier – ou ailleurs – dans trois ou dans huit ans pour célébrer son 20e ou 25e anniversaire de carrière. Et comme sur le dépliant de 2002 ou lors de la soirée d’hier, on pourra s’attendre à un autre concert à guichets fermés.

Grand Montréal

Musique