•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

La France est devenue un modèle dans la gestion des canicules

Une femme est étendue et prend un bain de soleil en compagnie d’un homme aux abords de la Pyramide du Louvre, à Paris.

La moyenne des températures maximales relevées cette semaine en France a atteint 34,9 °C, établissant un record pour un mois de juin.

Photo : AFP/Getty Images / KENZO TRIBOUILLARD

Étienne Leblanc

La canicule qui frappe l'Europe rappelle de très mauvais souvenirs aux Français. En août 2003, une vague de chaleur sans précédent avait provoqué 15 000 décès. Cette crise a incité le pays à mettre en place un « Plan national canicule » qui est devenu un modèle partout en Occident. Le Québec, Montréal en particulier, s'en inspire fortement. Entrevue.

Docteur en médecine, épidémiologiste et spécialiste en santé publique, William Dab est catapulté dans la crise de la canicule le 21 août 2003. Il est nommé à la tête de la Direction générale de la santé après la démission spectaculaire de son prédécesseur. Il se voit alors confier le mandat de mettre sur pied un « plan canicule » afin d'éviter qu'une catastrophe de la sorte survienne de nouveau.

Sous sa gouverne, et celle d'une armée d'experts et d'intervenants, la France a peaufiné un plan qu'elle n'a cessé de raffiner au fil des ans. La canicule qui touche l'Hexagone est presque aussi intense que celle de 2003, mais selon William Dab, aujourd'hui professeur d'épidémiologie au Conservatoire national des arts et métiers, les conséquences seront beaucoup moins graves.

Un homme presque chauve avec des lunettes devant une église.

Le Dr William Dab, ancien directeur général de la santé en France

Photo : Courtoisie William Dab

Quelle leçon principale avez-vous tirée de la crise de 2003?

Le diagnostic qu'on a fait à l'époque était qu'en réalité, rien n'était prêt dans le système de santé publique français pour faire face à la situation.

La chose la plus importante pour bien gérer une canicule, c'est l'aspect humain et l'aspect de proximité. Je le dis souvent : les batailles de la prévention, ça ne se gagne pas au ministère. Soit on a besoin de l'impulsion du ministère, on a besoin de son autorité, on a besoin de sa capacité d'organisation, c'est vrai. La bataille de la prévention, elle, se gagne ou elle se perd sur le terrain.

Soit vous avez des gens pour agir, soit vous n'en avez pas. Si vous n'en avez pas, vous pouvez avoir le plus beau plan du monde sur le papier, [mais] il sera inefficace. Donc l'aspect de proximité et l'aspect de communication sont la clé de l'efficacité dans une situation comme celle-là.

Quels sont les principaux aspects qui font du plan canicule français un modèle?

Il y a trois aspects. Premièrement, il faut dire merci à la technologie. À l'époque, les alertes météorologiques n'étaient pas aussi performantes qu'aujourd'hui. Par exemple, cette semaine, nous savons que la canicule va arriver depuis le vendredi 21 juin. Ça nous a laissé presque cinq jours pour nous préparer. C'est une situation radicalement différente de ce que nous avons connu en 2003.

La deuxième chose, c'est qu'en 2003, nous avions fait de cette menace pour la santé un problème hospitalier. Tout le monde disait qu'il fallait renforcer les services d'urgence hospitalière. Et ça m'a pris beaucoup d'énergie pour convaincre tout le monde que c'était une erreur. Parce que lorsque les gens arrivent à l'hôpital, c'est trop tard. Il faut absolument avoir la capacité de rejoindre les gens chez eux ou dans les établissements d'hébergement pour les personnes âgées, les EHPAD.

Voyez-vous, en 2003, les trois quarts de la mortalité ont eu lieu à domicile, pas à l'hôpital. Et donc à ce moment-là, la question est : quels moyens avons-nous pour rejoindre des gens vulnérables et pour intervenir très vite quand la déshydratation, par exemple, leur fait perdre connaissance?

Ils se tiennent près de leur véhicule.

Le 16 août 2003, des policiers français sont devant des entrepôts réfrigérés de Rungis, en banlieue de Paris, transformés en morgue pendant la canicule.

Photo : Reuters / Charles Platiau

Troisièmement, à l'époque, nous n'avions aucun dispositif de surveillance de l'état de santé de la population qui pouvait nous renseigner en temps réel sur les augmentations de mortalité ou de maladie. Aujourd'hui, grâce au Plan canicule, ça existe.

Nous avons un organisme qui s'appelle « Santé publique France », qui publie tous les jours un bulletin avec des indicateurs, comme le nombre de visites au service d'urgence, l'activité des services de secours. Bref, un certain nombre d'indicateurs d'activités médicales qui nous renseignent quasiment en temps réel. Ça nous permet de détecter des situations anormales en termes de santé, et ceci n'existait pas auparavant.

Au mois d'août 2003, quand j'ai pris mes fonctions, tout le monde était en train de se battre pour connaître le nombre de décès provoqués par la canicule. Eh bien en réalité, tout le monde avait tort. Tout le monde était très en dessous de la réalité. Les plus pessimistes disaient : il y a eu 8000 morts. Les autres disaient 2000. En réalité, nous en avons eu 15 000. Le dispositif n'était absolument pas prêt.

Comment rejoindre le plus de gens vulnérables chez eux, justement?

Une des choses qu'on a créées, c'est un registre local. Les gens qui pensent pouvoir être vulnérables en situation de canicule peuvent, s'ils le souhaitent, se faire connaître à leur mairie. Les mairies ont un dispositif avec lequel ils prennent des nouvelles de ces personnes-là, le matin et le soir.

Et si la personne ne répond pas, il y a un travailleur social qui se rend à domicile avec l'accord de la personne, évidemment. Il peut ainsi réagir très vite si une personne se sent mal, si elle est déshydratée, si elle a des troubles de conscience, si elle n'a plus la force de se lever, si elle ne peut plus boire ou s'alimenter.

C'est cette mesure principale qui, dans les précédentes canicules, nous a permis de sauver la majeure partie des gens.

Donnez-nous des exemples de ce qui a été fait depuis quelques jours.

D'abord, il y a une cartographie du pays très précise. Il y a une division des zones par couleur selon le risque de chaleur [vert, jaune, orange, rouge]. Les gens sont sur le terrain pour aller cogner aux portes que nous savons vulnérables. Ensuite, la ministre a déclenché le dispositif de cellule de crise qui n'existait pas en 2003.

Cette cellule est comme une tour de contrôle. Tous les signaux relatifs à la chaleur ou à la santé de la population remontent là directement par les préfets et sont analysés, ce qui permet de réagir en temps réel. À ce moment-là, on est capable de renforcer la présence médicale aux bons endroits, de renforcer la mobilisation des travailleurs sociaux, d'être à l'écoute des maires quand ils sont trop débordés et qu'ils ont besoin d'aide pour secourir les personnes qui en ont besoin.

Il y a aussi une série d'instructions. On a reporté les examens nationaux de l'Éducation nationale qui étaient prévus pour éviter que des jeunes soient dans les transports en commun sous des chaleurs torrides. Les entreprises sont également appelées à réagir, elles ont des obligations de fournir de l'eau à tout le monde et doivent adapter les horaires pour que les gens évitent de travailler aux heures les plus chaudes.

Des enfants et des adultes profitent de la fraîcheur des bassins du Trocadéro.

Des gens se baignent dans les bassins du Trocadéro, à Paris, en raison de la canicule. La baignade n'y est pas permise, mais les autorités la tolèrent.

Photo : Radio-Canada / Yannick Dumont Baron

Votre plan canicule comprend-il un volet citoyen important?

Je peux vous donner un exemple personnel. Dans mon immeuble ce matin, il y avait une discussion de palier, avec des gens qui disaient : « À qui doit-on faire attention, qui est là en ce moment? Quelles sont les personnes âgées dont il faut prendre des nouvelles? Je m'occupe de Mme Untel, je passerai chez elle pour voir si tout va bien! » Cela est totalement inédit!

Ça montre qu'on a réussi à faire en sorte que tout le monde se sente impliqué dans cette lutte contre les canicules. On sait qu'on en aura de plus en plus souvent, qu'elles sont de plus en plus graves. Vous voyez, on est très loin de la mobilisation hospitalière de 2003. C'est une véritable mobilisation générale. Je pense qu'avec une canicule aussi sévère que celle que nous avons en France actuellement, nous arriverons à supprimer 90 % de la mortalité. Mais je ne serais pas étonné que, malgré tout, nous ayons quelques centaines de décès en excès.

Pourquoi?

Parce que parfois les gens sont méfiants. Et donc se faire connaître à la mairie et dire que s'il n'y a pas de réponse au téléphone, elle a le droit d'envoyer quelqu'un pour entrer chez vous… Eh bien! il y a des gens qui ne sont pas d'accord.

On ne va pas les obliger. Tout le monde ne le fait pas. Il y aura toujours une part incompressible. On ne pourra jamais mesurer le risque de mortalité à 100 %. L'objectif est de maîtriser le risque évitable. Ce nouvel épisode sera évalué, on identifiera ce qu'on aurait pu faire de mieux. Mais on fait beaucoup mieux qu'il y a 16 ans.

On ne revivra donc pas la crise de 2003?

Je ne dirais même pas que nous sommes en crise. En 2003, nous avons été en crise. Il y a eu un tel niveau d'indignation! Tout le monde attaquait tout le monde, tout le monde se critiquait les uns les autres. Ce n'est pas le cas actuellement. Ce n'est pas une crise. C'est une alerte, une situation d'urgence.

Il y aura des critiques, bien sûr, mais tout le monde est mobilisé, tout le monde sait ce qu'il a à faire. C'est la grande différence avec 2003, où personne ne savait ce qu'il devait faire. Et on a fabriqué 15 000 morts de cette façon-là.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Changements climatiques

International