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Romain Gary parmi les immortels de la Pléiade

L'homme regarde devant lui.

L'écrivain Romain Gary en 1967

Photo : Keystone/Hulton Archive/Getty Images

Radio-Canada

Souvent écorché de son vivant par la critique pour son style littéraire déconstruit et pour son mode de vie sans compromis, Romain Gary (1914-1980) entre, près de 40 ans après sa mort, dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade, de Gallimard.

Un texte de Louis-Philippe Ouimet

Au bout du compte, les fidèles et nombreux lecteurs de l'œuvre auront eu raison des détracteurs de la première heure. Cet événement littéraire ne passe pas inaperçu chez les libraires, et l'occasion est trop belle de relire ou de simplement découvrir Romain Gary, qui entre parallèlement dans la collection Albums de la Pléiade.

Avec ou sans pseudonyme, Romain Gary a laissé derrière lui une œuvre colossale incluant les chefs-d'œuvre Les racines du ciel (1956) et La vie devant soi (1975), qui lui ont valu tous deux le prix Goncourt.

Le coupe est assis dans une gondole dans un canal de Venise.

Romain Gary et sa compagne Jean Seberg en vacances à Venise le 27 octobre 1961.

Photo : Getty Images / Keystone

Cet exploit inégalé a été réalisé par une plume qui a inspiré plusieurs auteurs d'ici, dont Antonine Maillet, Sophie Bienvenu, Alain Stanké et Éric Dupont. Le premier ministre du Québec, François Legault, a même déjà mentionné en entrevue qu’il était lui aussi un grand admirateur de l'écrivain français. L'an dernier, le Réseau des bibliothèques publiques de la Ville de Montréal a compté 1475 emprunts de livres de Romain Gary et d'Émile Ajar, un pseudonyme qu'il a utilisé. 

Écrivain caméléon

Révélé dès son premier roman, intitulé Éducation européenne (1945), avec des passages forts, dont ce conseil d’un père qui répète à son fils Méfie-toi des hommes, Romain Gary a écrit tout au long sa vie sur ce monde à refaire après les deux grandes guerres mondiales. L'amour perdu et parfois retrouvé ainsi que la quête identitaire sont au centre de son œuvre.

Romain Gary est photographié jeune avec sa mère.

Le passeport de la mère de Romain Gary, Mina Kacev

Photo : AFP/Getty Images / PETRAS MALUKAS

Profondément marqué par l'amour d'une mère qui le voyait comme le plus grand des écrivains et le plus grand des diplomates, Romain Gary, né Roman Kacew, a réalisé les rêves de sa mère, et bien plus.

Poussé par ce sentiment de dépasser les limites et par un certain vide, Gary a pris la langue française par les cornes pour la réinventer tout simplement. Cette simplicité et cette concision lui ont causé bien des maux, et au passage, quelques critiques acerbes. Romain Gary changeait de style selon l'histoire et ses réflexions sur le monde qu'il découvrait en tant que diplomate.

Le jeune homme et son père sont assis devant des micros.

Alexandre Diego Gary et son père, l'écrivain Romain Gary, rencontrent les médias le 10 septembre 1979 après le suicide de Jean Seberg, ancienne compagne de l'écrivain et mère de son fils.

Photo : AFP/Getty Images / -

Grand voyageur, excentrique et fuyant les conventions, Romain Gary avait le don de composer des phrases qui marquaient ses lecteurs au fer blanc. Dans Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable (1975), il a écrit : Il ne suffit pas d'être venu au monde pour être né. Dans sa toute dernière lettre, il a noirci une page avec ces ultimes mots : Je me suis enfin exprimé entièrement.

Éternel Romain Gary

Se jouant des règles, Romain Gary a remporté en 1975 un deuxième prix Goncourt avec son livre La vie devant soi en adoptant secrètement le pseudonyme d'Émile Ajar. Quatre ans plus tard, la romancière acadienne Antonine Maillet remportait aussi le prix Goncourt avec Pélagie-La-Charette.

Son œuvre m'inspire parce qu'il incarne l'auteur qui ne cherche pas à être l'unique écrivain, mais un écrivain unique.

Antonine Maillet
Elle sourit à la caméra.

L'autrice Antonine Maillet

Photo : Radio-Canada / Hamza Abouelouafaa

Elle ajoute que l’œuvre de Romain Gary traverse bien le temps parce qu’il était un poète qui savait se servir de ses dons de créateur pour recréer la vraie vie et nous redonner de l'espoir. [...] Sa force est un mélange harmonieux de la réalité et de la poésie. [...] J'ai beaucoup aimé La vie devant soi, mais mon livre préféré demeure Les cerfs-volants.

L'éditeur et écrivain Alain Stanké a commencé à s'intéresser à Romain Gary lorsqu'il a appris que celui-ci était né, comme lui, en Lituanie. Tant l'homme que l'œuvre l'ont marqué.

Alain Stanké

Alain Stanké

Photo : Radio-Canada

Connaissez-vous un autre écrivain qui a réussi à gagner deux fois le prix Goncourt? J'aime Romain Gary quand il joue avec les mots et lorsqu'il nous fait passer facilement des larmes au rire. Pas facile de dire quel livre j'aime le plus. Si on me tord le bras, je dirais sans doute Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable. Je crois que c'est la dernière phrase de son livre post-mortem qui décrit l'homme [mystificateur] qu'il était : "Je me suis bien amusé. Au revoir et… merci."

Alain Stanké

Un écrivain modèle?

Un écrivain est immortel tant et aussi longtemps que son œuvre survit dans le cœur des lecteurs et que son style résiste aux époques. Aujourd'hui encore, ils sont légion à lire Romain Gary et à souligner son influence. 

L'autrice et scénariste Sophie Bienvenu, à qui l'on doit Et au pire, on se mariera, a eu un électrochoc littéraire lorsque son professeur de français lui a mis entre les mains La vie devant soi. Elle avait 13 ou 14 ans. Lorsque j'ai lu Romain Gary pour la première fois, j'ai entrevu l'autrice que je tâcherai toujours de devenir.

La femme regarde le photographe.

L'autrice Sophie Bienvenu

Photo : Jean-François Lemire

À propos du style de Romain Gary, elle dit : On peut écrire comme on parle, ai-je réalisé. Les livres ne sont pas obligés d'être pompeux, prétentieux, un auteur ne se doit pas de se pavaner au milieu de ses phrases alambiquées et de se gargariser de sa syntaxe irréprochable. [...] En quelques mots, il peut brosser un portrait évocateur et faire ressentir à son lecteur toute la puissance de l'image. Gary a puisé dans ses origines et ses pays d'adoption les qualités de leurs auteurs, sans s'encombrer de leurs défauts. Il est le plus profond des auteurs américains, le plus honnête des auteurs français, le plus simple des auteurs russes.

Pour Éric Dupont, auteur de La fiancée américaine et de La route du lilas, Romain Gary demeure un écrivain majeur.

Quand on arrive à la dernière page de La vie devant soi ou de Gros-Câlin, on est soudainement pris d'un vertige. La légèreté fait soudainement place à la profondeur noire. Romain Gary savait comment placer le lecteur devant l'abysse de la tristesse humaine. Ce sentiment vient peut-être du fait que l'auteur savait comme personne décrire la difficulté d'être petit et vulnérable dans un monde impitoyable. Ses livres ont bien traversé le temps, car cette émotion oppressante ne cesse de se renouveler à toutes les époques, dans tous les contextes de l'expérience humaine.

Éric Dupont
L'écrivain québécois Éric Dupont regarde l'objectif et esquisse un sourire.

L'écrivain québécois Éric Dupont

Photo : Eva-Maude TC/Marchand de feuilles

L'ultime hommage

La consécration de Romain Gary dans la Bibliothèque de la Pléiade est accompagnée de la publication de Romain Gary, un album signé par Maxime Decout offrant de nombreuses photos rarement vues de l'auteur français. Il s'agit d'un excellent aide-mémoire. Sans complaisance, ce livre démêle le vrai du faux de la vie d'un écrivain qui aimait brouiller les pistes pour alimenter un certain mystère et titiller la curiosité de ses lecteurs.

La femme regarde l'homme triste, dont le regard est lointain.

Le fils de Romain Gary, Alexandre Diego Gary, et sa dernière conjointe, Leïla Chellabi, lors des funérailles de l'écrivain, le 9 décembre 1980 à Paris

Photo : AFP/Getty Images / JEAN-CLAUDE DELMAS

La relation si importante avec sa mère (La promesse de l’aube, 1960), sa vision du colonialisme (Les racines du ciel, 1956), l'Amérique moderne (Chien blanc, 1970) et la vie de tous ceux qui n’ont plus rien à perdre (La vie devant soi, 1975)... Chez Romain Gary, l'écriture passait avant tout, et tout le reste n'était pour lui que littérature.

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