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L'explosion qui a transformé Jimmy Pelletier

Jimmy Pelletier au coeur de l'usine Neptune avec des tuyaux derrière.

Jimmy Pelletier est maintenant le directeur de production et de la logistique chez Neptune. Photo: Radio-Canada

Photo : Radio-Canada

Jimmy Pelletier a une vie presque parfaite. Les défis professionnels ne manquent pas, les promotions s’accumulent et la paye est bonne. À la maison, ses filles le comblent de bonheur. Bref, tout roule pour l’homme de 38 ans jusqu’à ce matin de novembre 2012 quand une grave explosion survient dans l’usine où il travaille. Trois de ses collègues meurent et une trentaine d’autres sont blessés. Ce jour-là, les choses changent du tout au tout pour Jimmy Pelletier.

La série Histoires vraies, ce sont des histoires d’adversité et de courage qui bouleversent. Le récit de gens qui souhaitent changer les choses, dont les luttes sont aussi porteuses de lumière.

Les semaines qui suivent le drame sont bien remplies avec les interrogatoires et les enquêtes de toutes sortes qui visent à comprendre le désastre qui s’est produit chez Neptune Technologies. À sa façon, Jimmy Pelletier veut s'assurer qu'un tel drame n'arrive plus. Un grand, un très grand projet naît alors dans sa tête : retourner à l’école et devenir ingénieur chimique.

Je voulais améliorer mes expertises, mais surtout apprendre de cet événement. Je voulais m’assurer de ne plus manquer d’information ou des compétences à l’avenir. C’était une façon de me dire que ça aurait au moins servi à ça, que ça n’arrive plus. C’est tout ça qui me poussait à retourner à l’école et de faire un bac en génie, raconte-t-il.

Il faut dire aussi que la vie professionnelle sourit à grandes dents à Jimmy Pelletier une fois sa technique en génie chimique terminée et que rien ne l'incitait à poursuivre ses études. Son curriculum vitae le prouve hors de tout doute. De technicien opérateur, il devient chef d’équipe, puis superviseur de production et même directeur des opérations. Des échelons qu’il gravit un à un, et ce, en moins de 10 ans au sein de la même entreprise : Neptune Technologies.

Après le cégep, l'idée de continuer l’école n’était plus tant là. Il y a eu les enfants et les promotions qui arrivent au fil du temps. J’avais de bons défis à relever. L’usine était en expansion.

Quand tout explose

Tout roule pour lui jusqu’à ce qu’un déversement d’acétone fasse des ravages jamais vus. Quand il y a eu l’alerte d’évacuation, j’étais dans un bureau. J’ai fait un pas vers les salles de production pour voir ce qu’il se passait. Je suis allé vers la porte de sortie pour faire évacuer les employés. C’était une situation chaotique où on fait ce qu’on peut, où on fait pour le mieux pour aider les gens qui sont là, se rappelle-t-il avec émotion.

Ce soir-là, Jimmy Pelletier revient à la maison le coeur en charpie. Il n’a peut-être pas de blessures physiques, mais les blessures psychologiques, comme pour tout le monde qui était là, sont bien lourdes. Très lourdes.

Sans oublier ce grand sentiment de culpabilité, pas loin, qui le ronge. C’est sûr que oui, je me sentais coupable. Chacune des personnes qui étaient, de près ou de loin, impliquées dans l’usine à ce moment-là a sûrement ressenti un certain sentiment de culpabilité en se disant qu’il y a sûrement des choses qu’on aurait pu faire pour éviter ça à différents niveaux. Ça, c’est toujours plus facile à dire après.

Si cette explosion a malheureusement tué des gens et a complètement détruit une usine, elle est également le déclencheur d'un nouveau projet de vie pour Jimmy Pelletier.

En secret, une demande d’admission en génie à l’Université de Sherbrooke est envoyée. Je ne savais pas ce que ça allait donner. J’avais une technique vieille de 20 ans. Allaient-ils reconnaître ça? C’était quoi les possibilités de retour aux études? Est-ce que ce serait à temps plein, à temps partiel? Il y avait trop d’inconnus pour que je commence à présenter mon projet aux patrons.

Il y a aussi l’avenir de l’usine qui est plus qu’incertain. Allait-elle fermer pour de bon ou renaître de ses cendres? À ce moment-là, en 2013, bien peu de gens auraient prédit qu’on abandonnerait l’extraction d’huile de krill au profit de… l’huile de cannabis. 

Quand j’ai reçu la réponse de l’université, j’ai exposé ça à mon patron. Je lui ai dit que j’avais ce projet-là en tête. Qu’à l’âge où j’étais rendu, avec l’incertitude qu’il y avait dans l’usine, j’étais admis et que je voulais le faire. On était au printemps et la session commençait à l’automne. Ça leur donnait quelques mois pour me remplacer.

À sa grande surprise, son patron lui annonce que non seulement il n’accepte pas sa démission, mais qu’au contraire l’entreprise allait le soutenir, aide financière comprise, dans ce périple. J’étais super content! C’était comme gagner le gros lot. C’est quand même un bac de quatre ans et demi. C’est un grand engagement mutuel.

Jimmy Pelletier dans l'espace de production de Neptune.

Jimmy Pelletier n'aurait jamais pu réussir ses études sans l'aide de sa famille, mais aussi de ses amis d'école. «J’ai développé de belles amitiés à l’école. J’ai eu du fun avec les kids. Ça a été une belle expérience au niveau humain. »

Photo : Radio-Canada

Choc brutal

Même s’il a plus que hâte de se rasseoir sur les bancs d’école et qu’il est prêt à affronter les nuits blanches de fin de session, le choc entre la vie professionnelle et la vie étudiante est quand même brutal. J’étais le plus vieux, le doyen de la promo. Me retrouver avec les ti-culs, ça a été le bout le plus facile, même si j’avais des appréhensions. Ce qui était dur, à part l’aspect académique, c’était la programmation informatique, ce n’était pas nécessairement évident, se souvient-il.

Il ne faut pas oublier qu’en plus de tout ça, Jimmy Pelletier doit aussi conjuguer avec la vie de père monoparental. Aux terrains de soccer, à la gymnastique, j’avais mes livres sur les genoux. Je faisais ce que je pouvais aux sports et aux activités des filles. J’ai pris du retard dans tout ce qui est séries télé et films dans ces années-là, dit-il en riant.

Les filles ont eu un papa qui était moins présent. Elles ont eu une part de sacrifice au travers ça. Elles ont vu tout ce que ça impliquait quand mes collègues étudiants venaient faire leurs devoirs à la maison. Si j’avais des cours le soir et que j’avais la garde des filles, il arrivait qu’elles viennent dans mes cours. Elles ont participé à tout ça.

Jimmy Pelletier

Malgré les embûches, jamais Jimmy Pelletier ne recule et ne dévie jamais de sa route : un jour, il porterait ce jonc de fer martelé à son petit doigt. Un anneau qui serait une représentation beaucoup plus grande que le simple fait d’être membre de l’Ordre des ingénieurs du Québec. C’est un symbole pour moi. Un symbole du chemin, de l’accomplissement que j’ai faits. Je le porte fièrement. Pas pour me penser supérieur aux autres. S’il y a quelque chose que l’on apprend dans ce métier, c’est l’humilité.

En faire mentir plusieurs

Le découragement, le ras-le-bol, l’écoeurantite n’ont jamais fait partie du vocabulaire de Jimmy Pelletier tout au long de ces nombreuses sessions qui l'ont mené à devenir un ingénieur. J’étais vraiment décidé à le faire. Il y avait des personnes dans mon entourage qui avaient déjà fait le même bac et qui pensaient qu’après trois ou quatre mois, j’allais revenir travailler à temps plein et que j’allais abandonner ce projet-là. Il y avait peut-être un peu d’orgueil au travers ça, mais je voulais vraiment le finir. Quand j’entreprends de quoi, je ne lâche pas facilement.

Pour se le rappeler, il y a la liste de tous les cours qu'il doit réussir, 120 crédits au total, qu'il conserve dans la petite poche avant de son sac d’école. Une façon de se motiver chaque fois qu’il sort son agenda ou qu'il attaque un rapport de lab. Quand un cours était fini, je le surlignais et je voyais sur ma feuille l’évolution. Je m’étais dit qu’il ne fallait pas que je n’échoue aucun cours. Déjà de le faire une fois, c’était quelque chose, j’ai mis les chances de mon bord pour pas que ça arrive.

C'est à 42 ans que Jimmy Pelletier décroche enfin ce tant attendu diplôme d’ingénieur. À la collation des grades, toute sa famille est présente pour l’applaudir haut et fort. De chaleureux applaudissements remplis de fierté pour cet homme qui a pris son destin en main pour que, plus jamais, personne ne meure sur les lieux de son travail.

J’espère que pour mes filles, quand elles vont avoir des obstacles ou un challenge, elles vont pouvoir se dire que leur père est retourné à l’école à 38 ans et qu’il a terminé avec distinction, dans les 10% les plus forts. Pour un vieux, j’étais content.

Jimmy Pelletier

Vous avez une Histoire vraie à raconter à Geneviève Proulx? Des histoires d’adversité et de courage qui bouleversent? Le récit de gens qui souhaitent changer les choses, dont les luttes sont aussi porteuses de lumière? Vous pouvez la contacter par courriel à cette adresse : genevieve.proulx@radio-canada.ca

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