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Un média alternatif montréalais brouille la frontière entre journalisme et partisanerie

L'article est intitulé « Les libéraux de Trudeau menacent la liberté d'expression en voulant faire renaître la Section 13 ». L'image montre Justin Trudeau devant la Charte des droits et libertés en flammes.

Capture d'écran d'un article populaire du média alternatif « The Post Millennial ».

Photo : Capture d'écran - The Post Millennial

Kaleigh Rogers
Jeff Yates

Deux jeunes Montréalais tentent de faire leur marque en politique canadienne avec un média alternatif en ligne qu’ils décrivent comme étant idéologiquement de centre droite. Or, comme le montre une enquête de CBC/Radio-Canada, le site n’est pas transparent quant au passé politique de certains de ses auteurs et quant à ses sources de financement.

Les jeunes fondateurs montréalais de The Post Millennial, deux anciens étudiants de l’Université McGill, rêvent grand. Au cours des deux prochaines années, ils veulent que le site devienne un géant multimédia, en compétition directe avec les médias traditionnels au Canada et aux États-Unis.

Le site affirme offrir du journalisme de grande qualité qui couvre des histoires qu’on ne peut trouver ailleurs. Dans la section « À propos », on affirme que The Post Millennial est « votre alternative raisonnable », avec pour mission de « rapporter les nouvelles canadiennes de façon précise et adéquate alors qu’elles se déroulent et évoluent ».

Notre enquête montre toutefois que le site manque de transparence quant aux liens politiques de certains de ses auteurs, notamment le fait que plusieurs de ses reporters ont ouvertement fait campagne pour le Parti conservateur du Canada (PCC) ou ses pendants provinciaux. L’enquête soulève aussi d’autres questions quant au financement et aux normes journalistiques du site.

Le site couvre des actualités canadiennes nationales et régionales, ainsi que des nouvelles sportives et culturelles. La section « Opinions » est aussi très étoffée et a su attirer plusieurs têtes d’affiches conservatrices du Canada anglais telles que Barbara Kay et Spencer Fernando, deux chroniqueurs bien connus. Au cours des 12 derniers mois, quelques-uns des articles les plus populaires du site concernaient le scandale SNC-Lavalin qui éclabousse le gouvernement libéral fédéral, ainsi que la volonté de ce dernier de bannir le plastique à usage unique.

The Post Millennial existe depuis 2017, mais il a commencé à gagner en popularité en juin 2018. Au cours des 12 derniers mois, sa page Facebook a généré cinq fois plus d’interactions (mentions « j’aime », commentaires et partages), de 36 000 en juin 2018 à plus de 194 000 en mai 2019, selon l’outil d’analyse des réseaux sociaux BuzzSumo. Le nombre d’articles publiés sur cette page a aussi augmenté, de 198 en juin 2018 à 428 en mai 2019.

Aujourd’hui, The Post Millennial devient de plus en plus populaire, surtout au Canada anglais. Même si sa page Facebook compte relativement peu d’abonnés — quelque 26 000 — son impact sur les réseaux sociaux est démesuré. En termes de réactions générées sur Facebook, le site a facilement dépassé d’autres médias alternatifs de droite, tels The Rebel, un site controversé comptant 182 000 abonnés sur Facebook. L’article le plus populaire de The Post Millennial au cours des 12 derniers mois a généré plus de 100 000 réactions.

« Nos compétiteurs fonctionnent selon de vieilles conceptions des réseaux sociaux. Ils utilisent de vieilles façons de mesurer le succès qui ne veulent plus rien dire. Aujourd’hui, tu peux avoir une toute petite page Facebook, mais si le contenu est bon et tu sais comment le promouvoir, tu as le pouvoir du réseau en entier derrière toi », affirme Seyed Ali Taghva, rédacteur en chef et cofondateur de The Post Millennial.

The Post Millennial tente maintenant de redorer son blason journalistique et de renforcer sa légitimité. Le site a adopté une déclaration de normes et pratiques journalistiques l’année dernière, a formalisé son identité visuelle et a entrepris des démarches pour que l’un de ses reporters puisse devenir membre de la Tribune de la presse parlementaire, à Ottawa.

Le média est aussi en expansion, avec un deuxième bureau à Montréal, un autre à Toronto et un studio audiovisuel dans les six chiffres en chantier.

M. Taghva affirme que The Post Millennial ne se cache pas d’être « un média de centre droite, tout comme le Toronto Star est un média de gauche ».

Alan Conter, professeur de journalisme à l’Université Concordia, juge toutefois que le parti pris va un peu plus loin. « Ils sont assez francs quand à leurs orientations politiques, si on veut. Il faudrait vraiment vivre sous une roche pour penser qu’ils visent le centre. »

Il affirme toutefois que la transparence serait de mise. « Il y aurait un problème si un de leurs journalistes n'était pas transparent à propos de son passé politique ou s'il est toujours actif. Si c'est le cas, ça devrait être explicitement mentionné sur le site. »

Des liens avec les conservateurs

Depuis sa conception, The Post Millennial a régulièrement publié du contenu très critique envers le premier ministre du Canada, Justin Trudeau. Voici quelques grands titres apparaissant dans la section « Actualités » : « L'économie de Trudeau est un désastre », « Les libéraux de Trudeau menacent la liberté d'expression », entre autres.

Le site a publié des billets d’opinion écrits par huit députés fédéraux, tous membres du PCC. Les sujets varient de la liberté religieuse à la vie privée sur Internet.

M. Taghva a assuré que le site ne sollicite pas des chroniques provenant de députés spécifiques, et il publierait des billets écrits par des politiciens de tous les horizons.

En plus de chroniqueurs, le site a su attirer de nombreux partisans du PCC, cette fois-ci à titre de journalistes. Certains auteurs du site qui écrivent dans la section « Actualités canadiennes » du site et non la section « Opinions » ont aussi des liens avec le parti fédéral ou ses incarnations provinciales.

Un d’entre eux, Yaakov « Yanky » Pollak, était administrateur de la page Facebook du PCC dans la circonscription d’Outremont. Il a aussi distribué en janvier des prospectus en compagnie de la candidate du parti dans cette circonscription, Jasmine Louras. De plus, M. Pollak gère Elect Conservatives (Élisez des conservateurs), une page Facebook qui affirme n’avoir aucun lien avec le PCC. Sur les réseaux sociaux, M. Pollak apparaît aux côtés de députés du parti ou dans des événements officiels. Il a même été invité à célébrer Hanoukka avec le chef du PCC, Andrew Scheer, à sa résidence officielle en décembre 2018.

M. Pollak a reconnu qu’il est membre du PCC, mais ne croit pas qu’il s’agit d’un conflit d’intérêts. « De nombreux journalistes ou photographes sont membres d’un parti politique, a-t-il soutenu. Cela ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas évaluer ou rapporter les faits de façon objective, ou entretenir des opinions personnelles. »

Alan Conter fait remarquer que les médias majeurs adhèrent à des principes d’éthique qui ne permettent pas aux journalistes d’être actifs au sein d’un parti politique. « En général, les journalistes ne sont pas membres actifs d’un parti politique, explique-t-il. Ils peuvent voter, ils peuvent donner de l’argent, ils peuvent faire ce qu’ils veulent, mais ils ne sont pas membre actifs d’un parti. Ça ne veut pas dire qu’un journaliste ne peut pas avoir eu un passé politique. En général, toutefois, aucun rédacteur en chef responsable n'enverrait une personne qui vient tout juste de sortir de la vie politique couvrir la politique en tant que journaliste. »

Un autre auteur du site, Alex Singh Dhaliwal, a signé un article intitulé « [Le premier ministre de l’Alberta, Jason] Kenney promet de ramener des “bon boulots” en Alberta » dans la section « Actualités ». L’article est écrit comme tout autre article de nouvelles, même si sa biographie sur le site indique qu’il a fait campagne pour le Parti conservateur unifié — le parti de Jason Kenney.

M. Taghva affirme qu’il ne se préoccupe pas de l’impression que ses auteurs ont un parti pris en comparant son site encore une fois au Toronto Star.

« Avez-vous regardé la page Wikipédia du Toronto Star? En dessous du nom, ça dit que le journal incarne les valeurs libérales », lance-t-il. [NDLR, la page en question affirme que l’alignement politique du journal est le « libéralisme social ». Pour déterminer cela, Wikipédia note que les éditorialistes du quotidien ont appuyé le Nouveau Parti démocratique en 2011 et le Parti libéral en 2007]. Notre média a une idéologie, tout comme chaque journal au pays. Je vous mets au défi de trouver un média qui n’a pas d’idéologie. Nous sommes très ouverts à ce sujet et nous engageons des gens de l’autre côté. »

Tim Groeling, un professeur de communications à l’Université de la Californie, à Los Angeles, qui étudie les partis pris politiques dans les médias, croit que la nature partisane du site est évidente, même lorsqu’on ne fait que regarder le choix de sujets abordés. Selon lui, le fait que certains auteurs ont un passé politique ne devrait pas surprendre.

« Lorsque j’ai visité ce site, j'ai su en cinq secondes qu’il tendait vers la droite », explique-t-il. Il ajoute qu’étant donné la nature ouvertement partisane du site, il n’est pas choquant que certains de ses auteurs aient fait campagne pour un parti. « Ce qui m’inquiéterait plus, ce serait s’ils sont employés d’un parti ou s’ils ont des intérêts financiers liés à ce parti. »

Séparer les faits de l'opinion

De nombreux articles publiés sur le site peuvent porter à confusion quant à la séparation entre les nouvelles et l'opinion. M. Taghva explique que cela découle du fait que The Post Millennial est un jeune site en croissance. Il encourage les lecteurs à lui signaler des billets mal libellés, et assure qu’il apportera les correctifs nécessaires.

L’automne dernier, le site a publié sa politique en termes d’éthique journalistique (Nouvelle fenêtre). Celle-ci déclare que « la séparation des articles de nouvelles des pages éditoriales est essentielle ». Cette politique affirme aussi que son « personnel promet d’éviter les conflits d’intérêts ou l’apparence d’un conflit d’intérêts en toute situation ». Dans l’anglais original, ces deux phrases semblent avoir été copiées des normes et pratiques du quotidien américain The Washington Post.

En effet, la majeure partie de la politique d’éthique journalistique de The Post Millennial semble avoir été plagiée d’autres sources médiatiques. Près de 75 % du texte de cette déclaration est identique à des extraits de politiques semblables du New York Times, du Washington Post, du Globe and Mail et des publications de Torstar.

Les deux textes sont identiques, presque mot pour mot.

À gauche, la politique de « The Post Millennial » concernant la neutralité journalistique. À droite, la même section dans le manuel des valeurs du « New York Times ». Les portions en surbrillance sont presque identiques.

Photo : Philippe Tardif/Radio Canada - Capture d'écran - The Post Millennial/The New York Times

« En fin de compte, ça peut être identique, mais est-ce que l’intention est bonne? a rétorqué M. Taghva. Je crois que tout le monde s’en balance. Les règles elles-mêmes sont solides. »

En mai 2019, le site a accueilli un nouvel employé de taille, Jeff Ballingall. Cet ancien membre du personnel politique des conservateurs et employé du Sun News Network a créé Ontario Proud. Ce groupe d’intérêt tiers est reconnu pour avoir contribué à l’élection du premier ministre de l’Ontario, Doug Ford.

Financé à hauteur d’un demi-million de dollars provenant d’entreprises et de quelques-unes des familles les plus fortunées de la province, Ontario Proud a créé du contenu viral pour attaquer la première ministre libérale sortante, Kathleen Wynne, ainsi que le NPD provincial. Conçues pour un auditoire très présent sur les réseaux sociaux, les publications du groupe ont connu un franc succès, et sa page Facebook compte maintenant 430 000 abonnés, soit plus que les pages du Parti progressiste conservateur de l’Ontario, du Parti libéral et du NPD provincial combinées.

M. Ballingall détient maintenant un réseau de pages semblables dans plusieurs provinces, toutes enregistrées comme tiers, des groupes d’intérêts qui peuvent effectuer certaines dépenses électorales. L’incarnation fédérale du groupe, Canada Proud, se consacre maintenant à faire renverser le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, lors de l’élection de cet automne.

Jeff Ballingall est désigné comme étant le directeur marketing de The Post Millennial et est le contact principal inscrit dans plusieurs offres d’emplois du site. Il a affirmé qu’il ne pouvait répondre publiquement à des questions au nom de l’entreprise et les a dirigées vers M. Taghva. Celui-ci a assuré que M. Ballingall n’a aucun contrôle sur le contenu éditorial de The Post Millennial et est seulement impliqué dans l’image de marque et le marketing du média.

Dans le même communiqué où The Post Millennial annonçait l’embauche de M. Ballingall, le site affirmait aussi avoir reçu un important financement de la part « d’investisseurs privés ». M. Taghva n’a pas voulu dévoiler leur identité ni le montant investi, mais a assuré que, même sans celui-ci, le site serait « profitable ».

Il n’est toutefois pas clair comment The Post Millennial génère des revenus. M. Taghva affirme que le site se finance à l’aide d’abonnements payants et de publicités, mais il ne semble pas avoir de publicités sur le site. M. Taghva affirme que celles-ci ont été retirées récemment pour préparer l’arrivée d’un verrou d’accès payant. Il a refusé de dire combien d’abonnés payants compte le site.

Alors que les fondateurs de The Post Millennial le décrivent comme une jeune pousse rebelle qui cherche à offrir une alternative aux médias traditionnels, une bonne proportion du contenu du site provient des mêmes médias que le site veut contester.

Par exemple, un article récent sur la suspension de l'importation de viande (Nouvelle fenêtre) canadienne par la Chine se base sur un reportage de CBC (Nouvelle fenêtre) (que l'auteur identifie à tort comme provenant de La Presse canadienne), et ne contient aucune information originale.

« En fait, je ne crois pas que [The Post Millennial] fait du journalisme, pour être honnête », lance Alan Conter. Il ajoute que la plupart des articles de nouvelles sur le site se basent sur le travail d’autres médias ou sur des publications sur les réseaux sociaux.

« Ils affirment être des journalistes, mais leur contenu est majoritairement colligé d’autres sources, puis ils écrivent des billets d’opinions sur ces nouvelles. Je ne vois pas beaucoup de journalisme original. Ils ont tout à fait le droit de faire ce qu’ils font, bien sûr. Je dirais que c’est moins du journalisme et plus du pamphlet. »

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