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analyse

Roulements de tambour menaçants entre Washington et Téhéran

Le président Trump gesticule de la main.

Donald Trump a repris le ton de la menace face à l'Iran ces derniers jours, évoquant des bombardements massifs sur son territoire.

Photo : La Presse canadienne / Evan Vucci/AP

François Brousseau

Cela pourrait devenir « LA » crise de l'été 2019 à l'international, le moment où le monde se demande si une guerre de première ampleur ne va pas encore éclater dans le golfe Persique.

L’escalade entre Washington et Téhéran ne donne pas de signe de répit. Pourtant, le 20 juin au soir, le président américain avait mis les pieds sur le frein, stoppant in extremis des bombardements ciblés contre l’Iran, après avoir vu un drone américain abattu par l’armée iranienne, non loin du détroit d’Ormuz, une zone « chaude » s’il en est.

Mais dans les jours qui ont suivi, il a repris le ton de la menace. Le 25, Donald Trump a parlé de déployer « une force considérable et destructrice » contre l’Iran, si les Iraniens osaient encore attaquer des cibles américaines.

Et le 26, il en a ajouté : si la guerre devait se produire, a-t-il dit, « croyez-moi, ça ne durerait pas longtemps ». Selon lui, faire plier l’Iran serait une affaire aisée et vite expédiée pour « l’armée la plus puissante du monde », une opération misant sur des bombardements massifs, mais « pas de troupes au sol », a-t-il précisé.

Du côté iranien, les paroles sont également brutales. Le président Hassan Rohani – un homme qui normalement représente une aile modérée du pouvoir en Iran, par rapport aux Gardiens de la révolution et à l’ayatollah Khamenei, le « guide suprême » – a parlé d’une Maison-Blanche « atteinte de maladies mentales ».

Pour l’Iran, les sanctions directes contre le guide suprême signent « la fermeture définitive de la voie diplomatique ». Et Khamenei lui-même a déclaré que « le peuple iranien ne capitulera jamais face aux sanctions cruelles et aux insultes ».

Il est assis près d'un drapeau iranien.

Le président iranien Hassan Rohani a adopté la ligne dure face à Donald Trump.

Photo : Getty Images / AFP/ALEXEY DRUZHININ

Les menaces de Trump sont-elles crédibles?

Elles rappellent, dans leur formulation, celles adressées à la Corée du Nord en 2017. À l’automne de cette année-là, il n’y a pas deux ans, le président américain avait promis de faire tomber « le feu et la fureur » sur le pays de Kim Jong-un.

L’année suivante, Kim et Trump se rencontraient une première fois et s’échangeaient « de magnifiques lettres ». Ils sont même « tombés amoureux », s’il faut en croire Trump [peut-être un peu naïf en l’occurrence].

Les situations sont certes très différentes. Une volte-face de ce genre sur le front iranien paraît moins concevable qu’avec le personnage théâtral [et au fond, assez « Trump compatible »] qu’est Kim Jong-un.

Néanmoins, le précédent nord-coréen permet de voir clairement le côté « bluff » et « roulement de mécaniques » des menaces militaires, lorsqu’elles émanent d’un personnage comme Donald Trump.

Trump n’est-il pas entouré de conseillers plus radicaux que lui?

Il est en conférence de presse.

Le secrétaire d'État américain Mike Pompeo semble en faveur d'un affrontement avec l'Iran.

Photo : Associated Press / Manuel Balce Ceneta

Oui. Le conseiller à la sécurité John Bolton et le secrétaire d’État Mike Pompeo semblent tirer la corde en faveur de l’affrontement, en essayant de pousser l’ennemi à la faute par des provocations. Par exemple, en faisant voler des drones aux confins du territoire iranien, sinon carrément à l’intérieur, pour obtenir ensuite un casus belli contre Téhéran.

De manière symétrique, le pouvoir iranien a ses propres radicaux dans les rangs des Gardiens de la révolution islamique, sorte « d’État dans l’État » militarisé, riche et corrompu, omniprésent dans l’économie « grise ». À leur tour, ils peuvent avoir poussé en faveur de la confrontation.

Confrontation dont ne veulent surtout pas des personnages comme le président Rohani ou son ministre des Affaires étrangères Mohammed Javad Zarif, grands artisans de l’accord nucléaire de l’été 2015. Ces deux hommes sont aujourd’hui marginalisés par le sabotage et le naufrage probable de cet accord, et forcés à leur tour d’adopter un langage « dur » à leur corps défendant.

Ce jeu des « éléments radicaux » – qui ne représentent pas nécessairement la ligne de la Maison-Blanche ni celle de la direction iranienne, sans oublier les interventions possibles d’autres États que l’Iran et les États-Unis – peut augmenter la probabilité « d’accidents ». Des accidents qui pourraient mener à une guerre qu’officiellement personne ne désirait.

A-t-on fait la lumière sur les incidents des dernières semaines : bateaux attaqués en mer d’Oman et drone américain abattu?

Non. L’origine des attaques relativement bénignes contre six bateaux en mai et en juin – des « actes d’agression iraniens » selon Washington, mais niés par Téhéran – reste mystérieuse.

Les « preuves » avancées par Mike Pompeo, comme la diffusion d’une photo floue peu après l’attaque du 13 juin contre un pétrolier japonais, sont sujettes à caution.

Tellement qu’un État ami de Washington, les Émirats arabes unis [directement face à l’Iran, juste de l’autre côté du détroit d’Ormuz, haut lieu de passage du pétrole mondial], a refusé le 25 juin d’attribuer ces attaques à l’Iran! Comme avait également refusé le Japon, pourtant un autre allié des États-Unis.

Un pétrolier après avoir été attaqué dans le golfe d'Oman.

L'Iran, accusé par les États-Unis d'attaques contre des pétroliers, a nié avec véhémence toute implication.

Photo : Reuters

Certes, des actes iraniens de sabotage sont toujours possibles. Mais avec le peu que l’on sait, il est impossible d’écarter la possibilité inverse : des « coups fourrés » provenant de services saoudiens ou israéliens, par exemple, pour faire porter le chapeau à Téhéran. Israël et l’Arabie saoudite tiennent une « ligne dure » contre l’Iran.

Quant au drone américain abattu par la défense iranienne, il ne peut être exclu qu’il ait effectivement et brièvement violé l’espace aérien de l’Iran. Le New York Times du 22 juin citait une source anonyme du renseignement américain qui reconnaissait que c’était une possibilité.

La guerre est-elle possible?

On commence à se dire – sans vouloir y croire et sans faire de prédiction – qu’une guerre du Golfe [qui serait la quatrième depuis les années 1980] n’est malheureusement plus impossible en 2019.

Les deux parties campent sur des positions irréconciliables. Trump, même s’il se dit prêt à « parler n’importe quand » aux dirigeants iraniens, réclame comme préalable une sorte de reddition sans condition.

En face, on retrouve des dirigeants iraniens qui ne veulent pas perdre la face et qui semblent déterminés à endurer un long siège. Sur le nucléaire, ils avaient fait beaucoup de compromis ces dernières années, mais qui n’ont jamais abouti à l’ouverture économique tant espérée par Téhéran.

Aujourd’hui, les sanctions américaines à portée extraterritoriale [« Si vous faites affaire avec l’Iran, nous vous boycotterons également »] sont efficaces. Elles font très mal, car il n’y a presque plus de pétrole qui sorte aujourd’hui de l’Iran.

Au Sommet du G20 de la fin juin au Japon, ce sujet crucial de l’été 2019 apparaîtra en filigrane, derrière la querelle commerciale entre la Chine et les États-Unis. Des leaders comme Emmanuel Macron et Shinzo Abe, qui s’était lui-même rendu à Téhéran à la mi-juin, tenteront de tendre des ponts pour éviter le pire dans le golfe Persique. Ce sera difficile.

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