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Non, la science n’a pas prouvé que les femmes célibataires sans enfant sont plus heureuses

On voit une capture d'écran du site Au féminin, avec le titre « Les femmes célibataires sans enfants seraient beaucoup plus heureuses. L'image est recouverte d'un filtre avec le mot « ATTENTION ».

Plusieurs sites Internet ont rapporté les affirmations d'un chercheur selon qui les femmes non mariées et sans enfants seraient le groupe le plus heureux de la population.

Photo : Capture d'écran - aufeminin

Bouchra Ouatik

Des dizaines de médias du monde entier ont rapporté ces dernières semaines que les femmes célibataires sans enfant étaient le groupe le plus heureux de la population. Ces affirmations proviennent d’un chercheur britannique en sciences du comportement. Cependant, lorsqu’on s’attarde aux données qu’il a utilisées, on constate que ses conclusions sont erronées.

L’histoire a fait son chemin à partir d’un article du quotidien britannique The Guardian (Nouvelle fenêtre) qui rapportait les affirmations du chercheur Paul Dolan. Lors d’une conférence au Hay Festival, au pays de Galles, à la fin mai, ce chercheur en sciences du comportement de la London School of Economics avait résumé les conclusions de son plus récent livre Happy Ever After (Nouvelle fenêtre), qui porte sur le bonheur.

Le quotidien rapporte que Paul Dolan a déclaré que « le sous-groupe de la population le plus heureux est celui des femmes qui ne se sont jamais mariées et qui n’ont jamais eu d’enfants ». Selon le chercheur, le mariage aurait des répercussions positives sur la santé des hommes, mais négatives sur la santé des femmes.

Le chercheur a également affirmé que les femmes mariées sont heureuses lorsque leur conjoint se trouve dans la pièce, mais se sentent malheureuses dès qu’il est absent.

Des erreurs dans l’interprétation des données

Pour appuyer ces affirmations, le chercheur Paul Dolan s’est basé sur les données de l’American Time Use Survey (ATUS). Ces données sont recueillies par le gouvernement américain pour étudier comment divers segments de la population utilisent leur temps ainsi que leur niveau de bonheur durant leurs activités quotidiennes.

L’économiste Gray Kimbrough, professeur associé à l’American University, qui a aussi étudié en profondeur les données de l’ATUS (Nouvelle fenêtre), estime que le professeur Paul Dolan s’est trompé à plusieurs niveaux. « Si on fait l’exercice correctement, on constate que [les conclusions] vont dans le sens contraire », explique M. Kimbrough.

Dans un premier temps, les données utilisées ne comparent pas les femmes qui ont eu des enfants avec celles qui n’ont jamais eu d’enfants, mais plutôt celles qui ont des enfants à la maison et celles qui n’ont pas d’enfants à la maison.

Ainsi, les conclusions tirées par le professeur Dolan ne concernent pas que les femmes qui n’ont jamais eu d’enfants, mais aussi celles qui ont des enfants qui vivent ailleurs.

De plus, en se penchant sur les données de l’ATUS (Nouvelle fenêtre), on constate que les femmes non mariées sans enfant à la maison sont en fait légèrement moins heureuses que les autres, contrairement à ce qu’affirme Paul Dolan.

Mais selon l’économiste Gray Kimbrough, il faut éviter de faire des généralisations à partir de ces données.

C’est très difficile de tirer des conclusions en comparant les femmes mariées avec les femmes non mariées. Même si on a des informations détaillées sur leur niveau de bonheur, il y a tellement d’autres facteurs.

Gray Kimbrough, économiste et professeur adjoint à l’American University

Selon M. Kimbrough, Paul Dolan se serait aussi trompé lorsqu’il a dit que les femmes mariées ne sont heureuses qu’en présence de leur conjoint et qu’elles seraient malheureuses dès que ce dernier quitte la pièce. Gray Kimbrough explique que lorsque l’ATUS utilise le terme « conjoint absent », il est question d’un conjoint qui ne réside plus au même domicile que sa femme, et non pas d’un conjoint momentanément absent.

Quant à savoir si le mariage a des effets positifs sur les hommes et négatifs sur les femmes, Gray Kimbrough considère que Paul Dolan s’est aussi trompé à ce niveau (Nouvelle fenêtre). Selon une des études citées par le professeur Dolan dans son livre, le mariage peut avoir des répercussions positives sur la santé des femmes, mais cet effet est moins marqué que chez les hommes.

Un niveau de bonheur semblable pour tous

Alors, quel groupe de la population est le plus heureux? Selon Gray Kimbrough, bien qu’il y ait quelques variations dans le niveau de bonheur entre chaque groupe (homme ou femme, marié ou non marié, avec ou sans enfant), ces différences sont minimes.

En effet, l’ATUS note le niveau de bonheur sur une échelle de 1 à 6 et tous les groupes sondés se situent en moyenne entre 4,1 et 4,4.

Nous sommes tous raisonnablement heureux, mais pas incroyablement heureux en tout temps. Ceci est vrai pour plusieurs groupes. Les gens sont à peu près tous au même niveau de bonheur.

Gray Kimbrough, économiste et professeur adjoint à l’American University

Le choix de se marier ou celui d’avoir ou non des enfants sont des sujets qui peuvent susciter beaucoup d’émotivité dans la population, indique Gray Kimbrough. Selon lui, c’est ce qui fait que les affirmations de Paul Dolan ont eu autant d’échos à travers la planète. « [Ces femmes] sentent qu’elles devraient avoir le droit d’être célibataires ou de ne pas se marier ou de ne pas avoir d’enfants et de ne pas se faire critiquer là-dessus. Tout le monde a des réactions très fortes sur ce sujet. C’est ce qui en a fait une histoire aussi virale », explique M. Kimbrough.

Cela nous montre qu’on a parfois tendance à baser des histoires sur une seule donnée ou une seule étude. On voit souvent qu’une étude qui semble intéressante donne lieu à des milliers d’articles à travers la planète.

Gray Kimbrough, économiste et professeur adjoint à l’American University

Le chercheur nuance ses propos

Le professeur Paul Dolan n’a pas répondu à la demande d’entrevue de Radio-Canada, mais après les critiques suscitées par sa conférence, il a rétracté certains de ses propos.

Dans un courriel envoyé à une journaliste du site Vox (Nouvelle fenêtre), Paul Dolan indique qu’il a « effectivement mal interprété » les données concernant la présence du conjoint à domicile. Il explique que son livre sera corrigé pour retirer l’affirmation selon laquelle les femmes mariées sont malheureuses dès que leur conjoint est absent.

Dans ce même courriel, Paul Dolan a toutefois indiqué qu’il maintient le reste de ses conclusions. « L’essence de mon argument selon lequel le mariage est généralement meilleur pour les hommes que les femmes demeure valide », a-t-il écrit.

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