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Les Français, majeurs, vaccinés et sceptiques

Gros plan sur un pédiatre qui vaccine un bébé.

Certains parents ont des réticences quant à la vaccination.

Photo : Getty Images / Sean Gallup

Danielle Beaudoin

Selon une étude récente, un Français sur trois estime que les vaccins ne sont pas sûrs. Cela dit, la grande majorité des enfants sont vaccinés dans ce pays. Comment expliquer cette apparente contradiction? Voici quelques pistes de réflexion.

Des 144 pays sondés l’an dernier, la France est celui où les gens sont les plus méfiants à l'égard des vaccins. Un Français sur trois estime qu’ils ne sont pas sûrs, selon l’enquête réalisée par l’institut de sondage Gallup auprès de 140 000 personnes pour l’ONG médicale britannique Wellcome.

Au niveau mondial, 79 % des personnes sondées estiment que les vaccins sont sûrs. Dans les pays pauvres, la confiance envers les vaccins est plus élevée : 95 % en Asie du Sud et 92 % en Afrique de l’Est. Dans les pays riches, la confiance est moindre : 72 % en Amérique du Nord et 73 % en Europe du Nord. En Europe de l’Ouest, seulement 59 % des gens croient que les vaccins sont sûrs, contre 50 % en Europe de l’Est.

La méfiance des Français à l'égard des vaccins n’est pas nouvelle, note Ann Avril, directrice générale adjointe à UNICEF-France. « C'est un phénomène qui a commencé à apparaître il y a quelques années avec les personnes qui remettaient en cause l'utilité de la vaccination. »

Mais heureusement, scepticisme ne veut pas dire passage à l'acte. Donc, une très grande majorité des gens continuent [de faire vacciner leurs enfants]. Et de toute façon, comme c'est obligatoire pour faire entrer son enfant à l'école, ils sont bien obligés de le faire.

Ann Avril, d’UNICEF-France

Depuis le 1er janvier 2018, les parents français sont tenus de faire administrer 11 vaccins à leurs enfants. Avant cette date, seuls trois étaient obligatoires. Selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour 2017, la couverture vaccinale atteint 96 % dans ce pays.

En passant, Mme Avril relève l’ironie de ce palmarès de la méfiance vaccinale : la France arrive au premier rang, alors que ce pays est le pionnier de la vaccination. En effet, l’Hexagone est la patrie du microbiologiste Louis Pasteur, qui a inventé le vaccin contre la rage. « Nul n’est prophète dans son pays », lance-t-elle.

À l’Institut Pasteur, Annick Opinel, historienne et philosophe des sciences à l'Unité de pharmacoépidémiologie et maladies infectieuses, n’est pas si surprise des résultats du sondage de Wellcome, car ils reflètent des enquêtes faites par Santé publique France par le passé. Mais tout de même, elle ne voyait pas la France en tête du palmarès.

Est-ce qu'on méritait la place de premiers à ne pas croire [aux vaccins]? Je ne suis pas extrêmement ravie qu'on soit dans les tops, en haut de la liste. Ça, c'est clair.

Annick Opinel, de l’Institut Pasteur

Annick Opinel raconte que son collègue Olivier Schwartz, directeur scientifique de l'Institut Pasteur, disait récemment dans une entrevue que les Français « râlent », qu’ils disent se méfier des vaccins, mais que pourtant, ils se vaccinent. « De toute façon, le french paradox, il est là aussi, hein? Il y a cette espèce de chose entre ce qu'on dit et puis ce qu'on fait », s’exclame la chercheuse.

Cela dit, l’hésitation vaccinale, comme certains la nomment, est un phénomène complexe.

Des vaccins moins populaires que d’autres

Mme Opinel observe d’abord que les Français se méfient de trois vaccins en particulier : ceux visant à protéger contre la grippe, le VPH (virus du papillome humain) et l’hépatite B. « Ceux-là, ils sont mal-aimés. Les autres, ils sont beaucoup moins critiqués. »

Même le vaccin contre la rougeole, faussement associé à l’autisme, est administré à 90 % des enfants, note la chercheuse. C’est assez bon, mais ce n’est pas encore optimal, ajoute-t-elle. Il faudrait une couverture vaccinale de 95 % pour que la rougeole ne circule plus.

Méfiance envers les vaccins… et le gouvernement

La chercheuse de l’Institut Pasteur voit dans le rapport de Wellcome un lien intéressant entre la satisfaction des gens envers leur gouvernement et leur attitude à l'égard de la vaccination. « C'est extrêmement important parce que la confiance [envers les vaccins] est proportionnelle à celle qu'on a dans le gouvernement. C'est-à-dire, visiblement, ce sont ceux qui ont le moins de confiance dans le gouvernement qui sont ceux qui se vaccineront le moins. »

L’étude révèle que les Nord-Américains et les Européens font beaucoup plus confiance aux conseils et recommandations venant du personnel médical qu’à ceux venant du gouvernement. En Amérique du Nord, 92 % des gens font confiance au personnel médical contre 61 % au gouvernement. Ce même phénomène s’observe dans plusieurs pays d’Europe.

Ann Avril, d’UNICEF-France, croit que les Français sont aussi devenus plus méfiants en raison d’un certain nombre de scandales sanitaires qui ont ponctué l’histoire récente. Des scandales qui n’ont pas à voir avec la vaccination, mais plutôt avec l’industrie pharmaceutique.

Les réseaux sociaux et les fausses nouvelles

« Il y a évidemment tous ces lobbies antivaccination qui sont très puissants sur les réseaux sociaux. Ils sont peu nombreux, mais ils sont assez puissants », explique Ann Avril, d’UNICEF-France. C’est aussi ce que croit Annick Opinel, de l’Institut Pasteur, qui s’inquiète de la « désinformation systématique » véhiculée sur les réseaux sociaux.

On ne peut jamais aller contre une évolution de la société. Jamais. Et l'évolution de la société, elle passe par l'information traitée par les réseaux sociaux.

Annick Opinel, de l’Institut Pasteur

« Je pense que les fake news, ça circulera toujours, et de plus en plus. [...] Mais je pense aussi que ça n'empêche pas le gouvernement, les autorités de santé publique, de prendre les décisions et d’essayer de prendre la mesure du problème », ajoute la chercheuse.

Les contours de l’hésitation vaccinale

En Europe, une très grande majorité des parents, soit 95 %, font vacciner leurs enfants, rappelle Siddhartha Datta, gestionnaire de l’Unité des maladies évitables par la vaccination au Bureau régional de l’OMS pour l’Europe. Certains parents ont des inquiétudes ou des questions au sujet des vaccins. Ils veulent en savoir plus. Ils ne sont pas « résistants », ils sont hésitants, explique M. Datta. Et ils font quand même vacciner leurs enfants après s’être informés.

Il reste donc 5 % des enfants qui ne se font pas vacciner. Et ce peut être pour toutes sortes de raisons. Certains parents n’ont pas accès aux vaccins. D’autres ont des croyances religieuses qui ne permettent pas la vaccination. Il y a ceux qui croient aux complots ou à la collusion entre l’État et l’industrie pharmaceutique.

De l'antivax à l'hésitant, il y a, au bout de la chaîne, juste la mère qui est chez le pédiatre ou chez le médecin, et qui se dit : “Bon, ben on va faire une shot d'hexavalent à mon bébé, est-ce que…” Voilà, c'est tout. Je pense qu'il y a une grande grande frange de la population qui cherche simplement à être rassurée.

Annick Opinel, de l’Institut Pasteur

« Les virus n’ont pas de passeport »

Certains parents se disent que ça ne vaut pas la peine de faire vacciner leurs enfants contre des maladies inexistantes, explique Siddhartha Datta, de l’OMS. Il appartient alors aux professionnels de la santé de convaincre ces parents que la vaccination est encore utile aujourd’hui, ajoute-t-il.

Une fillette accroupie par terre reçoit une dose de vaccin oral.

Un travailleur de la santé afghan administre le vaccin contre la polio dans la banlieue de Jalalabad, en Afghanistan, le 6 novembre 2018.

Photo : Getty Images / NOORULLAH SHIRZADA

M. Datta donne l’exemple de la polio, qui n’existe pas en Europe, mais qui est présente au Pakistan ou en Afghanistan. Il faut dire à ces parents sceptiques que nous vivons aujourd’hui dans un village global, où tout le monde peut se déplacer d’un endroit à l’autre. Et les virus n’ont pas besoin de passeport pour passer d’un pays à l’autre. C’est pour cela qu’il faut faire vacciner les enfants, ajoute l’expert de l’OMS.

Ann Avril croit aussi qu’il existe chez certains parents ce faux sentiment de sécurité.

Ce sont des maladies qui nous paraissent rares, lointaines, et qui ne peuvent plus nous atteindre. [...] Alors qu'on a encore vu une recrudescence très préoccupante des cas de rougeole en début d'année; il y a eu une épidémie avec des morts.

Ann Avril, d’UNICEF-France

« Ce sont des dangers qui ne sont pas si éloignés que ça. Et justement, s'ils sont éloignés, c'est grâce à la vaccination, qui a permis de réduire très fortement la mortalité ou les conséquences invalidantes de ces maladies qui touchent les enfants », rappelle Mme Avril.

Faut-il s’inquiéter?

La méfiance vaccinale est l’une des 10 grandes menaces à la santé publique en 2019, selon l'OMS. M. Datta affirme que son équipe du Bureau régional de l’OMS pour l’Europe suit de près tout le phénomène de l’hésitation vaccinale. Et s’il constate qu’il y a eu des progrès dans certains pays, il affirme qu’il ne faut pas baisser la garde.

« Je suis désolée de constater qu'effectivement, il y a une hésitation grandissante envers la vaccination, mais quand on regarde les courbes, ce n'est pas si mauvais », fait valoir pour sa part Annick Opinel.

La chercheuse de l’Institut Pasteur croit que le jour où la maladie reviendra, les gens se souviendront que les vaccins ont une efficacité. « Je pense qu'on joue avec le feu, ça, c'est sûr [...] Ce qui veut dire qu'il y a un principe de réalité qui va nous frapper. »

Mme Opinel, qui se dit éternellement optimiste, voit beaucoup de jeunes autour d’elle qui veulent se faire vacciner et qui pensent que c’est une bonne chose. « Il y a aussi cet aspect citoyen de la vaccination. Parce que la vaccination, c'est un geste altruiste, complètement altruiste. Vous vaccinez pour vous, mais vous vaccinez pour l'entourage. »

Cliquez ici (Nouvelle fenêtre) pour consulter l'étude de Wellcome

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