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Journée nationale des Autochtones : se réapproprier l'Histoire par le territoire

Des élèves jouent dans l'eau, pendant que deux autres sont assis sur une roche, contemplant le territoire.

Cette sortie scolaire a permis aux élèves de découvrir le territoire de leurs ancêtres. Certains y ont joué, d'autres ont préféré se recueillir.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent Bouchard

Émilie Parent Bouchard

Il y a quelques années, l'enseignante de 6e année de l'école Migwan de Pikogan a fait un pari audacieux : celui d'abandonner le programme des cours d'histoire du Québec pour enseigner l'histoire des Abitibiwinnik à ses élèves. Ce programme légué par les aînés de la communauté culmine par une visite de la pointe Apitipik, qui était un lieu de rassemblement estival pour les Algonquins qui ont vécu le nomadisme jusqu'à l'ouverture du pensionnat de St-Marc-de-Figuery en 1956. Radio-Canada a eu accès à cette sortie scolaire à l'occasion de la Journée nationale des Autochtones.

Les élèves de Nathalie Rankin trouvent les pierres tombales de leurs ancêtres dans un cimetière qui contient des restes millénaires. «Heille, il y a un Mowatt ici! J'ai trouvé un Kistabish! Ruperthouse, ici!», scandent la vingtaine de jeunes de 12 ans alors qu'ils découvrent les pierres tombales enfouies dans la végétation qui reprend ses droits.

Je suis bien ici... c'est dur de l'expliquer... parce que mes arrières-grands-parents venaient ici... pour prendre le temps de voir la nature, indique Joan Salt, qui vient à la pointe Apitipik pour la première fois. Je me sens fière, ajoute Kenny-Ann Ruperthouse-Otter, qui vient de lire la plaque commémorative de la Commission des lieux et monuments historiques du Canada. Parce que c'est la terre de mes ancêtres.

Une adolescente lit une plaque commémorative installée en pleine nature.

Une plaque commémorative raconte l'histoire de la pointe Aptipiik.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent Bouchard

C'est un lieu sacré, c'est notre site historique à nous. C'est notre passé, affirme l'enseignante Nathalie Rankin, qui a troqué la version officielle des cours d'histoire du ministère de l'Éducation pour celle des Abitibiwinnik.

Susciter l'intérêt pour l'histoire

Ce sont les élèves qui m'ont fait penser à faire ça, poursuit celle qui vient visiter la pointe avec ses élèves depuis quatre ou cinq ans. Ils me disaient toujours que c'était plate l'histoire, me demandaient pourquoi je ne leur enseignais pas notre propre histoire. Un jour j'ai osé le faire. Je n'ai pas demandé la permission à personne, je l'ai juste fait.

Une femme sur un bateau pointe vers la rive.

L'enseignante Nathalie Rankin a choisi d'enseigner à ses élèves l'histoire des Abitibiwinnik.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent Bouchard

La recette fonctionne. Toute l'année, les élèves posent des questions, fouillent dans les photos d'archives de la communauté et questionnent leurs grands-parents, les aînés de la communauté.

Ils réagissent beaucoup, parfois ils ont de la colère quand ils apprennent sur la Loi sur les Indiens. Et ils sont très fiers aussi, ils sont contents de voir leurs ancêtres. Et ils ont hâte de venir ici.

Nathalie Rankin, enseignante à l'école Migwan de Pikogan

Un lieu de rassemblement....

On passait l'été ici, des rassemblements, des baptêmes, des mariages traditionnels, des cérémonies, ça se passait tout ici. Il y a plus de 6000 ans d'histoire ici, renchérit le chef de la Pikogan, David Kistabish.

L'initiative de l'enseignante, rendue possible par le Conseil de l'éducation des Premières nations (CEPN), réjouit le conseil de bande, explique-t-il. C'est pourquoi il n'hésite pas à faire monter les élèves dans son bateau chaque année, une manière pour lui de participer à la transmission de «l'autre histoire» que son père Major a couchée sur papier avant de mourir. C'est ce document que les jeunes Abitibiwinnik utilisent encore aujourd'hui pour s'approprier leur histoire.

Quatre femmes et un homme d'origine autochtone écoutent une personne hors-champ.

David Kistabish, chef de la communauté de Pikogan, appuie la démarche de l'enseignante.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent Bouchard

Les plus jeunes ne connaissent pas cette histoire-là, ne savent pas d'où on vient, plaide-t-il, ajoutant que ces récits se sont transmis de génération en génération par l'oral. On ne se contera pas de menteries, cette histoire-là n'est pas enseignée dans l'histoire du Québec, au secondaire. On trouve ça important de transmettre ça, oui pour nos gens, mais je veux qu'on l'enseigne et qu'on le dise aussi aux communautés environnantes avec qui on cohabite depuis la colonisation. Quand on dit qu'on est des Abitibiwinni, c'est que c'est les gens d'ici, c'est ça que ça veut dire.

...délaissé depuis la sédentarisation

Les Abitbiwinnik ainsi que certains Cris qui vivaient plus au nord ont cessé de fréquenter ce lieu de rassemblement estival, aussi connu comme la «pointe aux Indiens», vers 1956. C'est-à-dire lorsqu'ils ont troqué leur mode de vie nomade pour se sédentariser afin de se rapprocher des pensionnats où leurs enfants étaient envoyés, notamment à St-Marc-de-Figuery.

Moi même quand j'étais bébé, on m'amenait là dans un rack à bébé - un tikinagan - mais je ne m'en rappelle pas, indique pour sa part Harry McDougall, ancien chef de Pikogan qui a une résidence secondaire juste devant la pointe Apitipik, lieu de départ de l'expédition avec les élèves. Quand il y a eu les pensionnats, j'étais encore trop jeune pour y aller, mais je voyais beaucoup mes parents pleurer à cause de cette déchirure-là, poursuit-il, la voix chevrotante. Maintenant j'y vais presque tous les deux jours. On va se ressourcer. Et je suis en train de réécrire ce que les aînés nous ont enseigné.

Un homme d'origine autochtone conduit un bateau à moteur.

L'ancien chef de la communauté de Pikogan, Harry McDougall

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent Bouchard

Réhabiliter le site?

Si on fait le calcul [depuis l'ouverture du pensionnat de St-Marc], ça fait 64 ans qu'il n'y a plus d'enfants ici à la pointe. De les entendre rire et s'amuser, ça fait chaud au cœur, fait valoir Nathalie Rankin, qui espère que le lieu sera un jour restauré. Ce qu'on aimerait, c'est déboiser et replacer des camps pour que la vie revienne ici. Ce n'est pas beaucoup 64 ans, ça peut revenir.

Mais le lieu, situé sur le lac Abitibi près de Gallichan, demeure à l'état sauvage à ce jour. Impossible d'y aller en voiture. Avant le passage de la classe de Nathalie, Harry McDougall a dû s'y rendre pour défricher un sentier afin que les jeunes puissent accéder au cimetière. Il caresse d'ailleurs le rêve que des réunions officielles, notamment du conseil de bande ou de l'assemblée générale de la communauté, puissent s'y tenir.

David Kistabish indique quant à lui que diverses tentatives de réhabilitation ont été menées par le passé, mais qu'elles n'ont jamais abouti. Des fouilles archéologiques, entre autres menées par Archéo-08, ont aussi été faites. Le chef indique cependant qu'il y a un regain d'intérêt depuis que les jeunes font l'excursion en fin d'année scolaire. On y a amené des aînés pour qu'ils partagent leurs souvenirs l'été dernier, ce qui a fait émerger une nouvelle fois la volonté d'en faire un lieu de retrouvailles. Le chef tient cependant au caractère authentique du site.

J'aimerais travailler pour rétablir des campements ici parce qu'il n'y a pas de territoire de trappe ou de chasse rattaché à une famille ici, c'est général, c'est pour tout le monde. Le lac est grand, il est poissonneux. Il y a eu de la colonisation, mais ça n'empêche qu'on doit traverser en bateau ou en canot pour se rendre. Et il faut que ça reste comme ça. Je n'ai rien contre le fait que les gens viennent, mais il faut qu'ils viennent pour les bonnes raisons.

David Kistabish, chef de Pikogan

L'ensemble du territoire de l'Abitibi, les gens de ma communauté y ont un historique et les gens ignorent ça. C'est ça que je veux partager et que je veux enseigner. On parle du travail de réconciliation, de rapprochement qu'on fait depuis quelques années, mais moi j'appelle ça aussi une campagne d'affirmation : voici où on est, voici qui nous sommes, voici d'où on vient. Partager ça et répandre la vraie histoire, finalement.

La pointe Apitipik est reconnue comme Lieu historique national du Canada depuis 1996.

Abitibi–Témiscamingue

Histoire