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Une polémique sur la « qualification des enseignants de la diversité » perdure à l’AEFO

Un enseignant entouré d'enfants

Un enseignant entouré d'enfants

Photo : Getty Images / monkeybusinessimages

Natasha MacDonald-Dupuis

Des enseignants se disent humiliés par les résultats d’un sondage qui montrent que des membres de l’AEFO croient que les enseignants issus de la diversité «  manquent de qualifications ». Le syndicat se défend et parle d'un «  malentendu regrettable  ».

Les résultats de ce sondage, mené par PGF Consultants auprès de 1186 membres de l’AEFO, ont été présentés lors de l’assemblée générale de l'Association des enseignantes et des enseignants franco-ontariens (AEFO) le 23 février dernier à Mississauga.

C’est la section qualitative du sondage qui provoque l’ire d’un regroupement d’enseignants issus de la diversité.

Dans sa présentation, dont Radio-Canada a obtenu une copie audio, le président de PGF Consultants explique que les groupes d’enseignants majoritaires ont décrié l’effritement de la culture locale et le manque de qualification du personnel immigrant.

Benoît Hubert enchaîne en soutenant que ces données qualitatives suggèrent que le sentiment d’effritement de la culture locale exprimé par la majorité pourrait indiquer que la diversité est perçue par ces derniers comme une menace à leur culture.

Une page d'une présentation PowerPointAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

M. Hubert ne précise pas le nombre ni même la proportion d’enseignants de la majorité qui auraient tenu ces propos.

Photo : AEFO/PGF Consultant

Le hic, c’est que dans sa présentation, M. Hubert ne précise pas le nombre ni même la proportion d’enseignants « de la majorité » qui auraient eu ces pensées jugées discriminatoires. Cette généralisation est dénoncée par le Groupe de suivi des enseignantes et enseignants de la diversité.

La controverse ne s’arrête toutefois pas là. Bien que les enregistrements audio soumis par l’AEFO à Radio-Canada démentent cette affirmation, le Groupe accuse Benoît Hubert d’avoir dit que 70 % des enseignantes de la majorité affirment que les enseignants issus de la diversité sont incompétents.

Ces propos auraient eu l’effet d’une bombe, selon l’enseignant Clément Yonta Ngouné, qui représente le Groupe.

M. Yonta Ngouné va même jusqu’à remettre en question l'authenticité des enregistrements audio.

J'ai posé une question [lors de l’AGA] où j’ai clairement remis en question cette figure de 70 %. Cette section de ma question a disparu. Je ne la retrouve pas dans les enregistrements!

Clément Yonta Ngouné, enseignant

Cette version des faits est rejetée en bloc par l’AEFO et son consultant. C’est complètement erroné. Ça n’a jamais été prononcé, se défend Benoît Hubert.

Seuls 30 à 40 enseignants de « la majorité » ont reproché à leurs collègues issus de la diversité de manquer de qualifications, dit-il.

Cela représente environ 7 % des 444 personnes qui ont répondu à la section qualitative du sondage; une précision qui n’a pas été incluse dans la présentation.

De son côté, l’AEFO confirme qu’il s’agit de propos d’une poignée de répondantes et de répondants du sondage, que l’on dénonce et pour lesquels le président a offert ses excuses.

Deux hommes parlent à la caméra

Godefroy Tsane et Clément Yonta Ngouné du Groupe de suivi des enseignantes et enseignants de la diversité.

Photo : Radio-Canada

Pétition

Malgré ces explications, l’enseignant Godefroy Tsane, qui habite à Ottawa, accuse le syndicat de mauvaise foi. Une pétition en ligne lancée par le regroupement d’enseignants issus de la diversité a récolté plus de 770 signatures.

Vous pensez vraiment qu'on avancerait ces allégations inutilement? Pour chercher quoi? Nous cherchons la vérité et qu’ils reconnaissent leurs torts.

Godefroy Tsane, enseignant issu de la diversité.

Le groupe a depuis formulé quatre demandes au conseil d'administration de l’AEFO:

  • Une lettre d’excuses de la part de l’AEFO
  • La suppression du sondage et de ses données
  • La création d’un comité permanent de la diversité et de l’équité
  • La désignation de postes de cadres réservés pour des enseignants de la diversité

Dans une lettre du 27 mai dernier, le conseil d’administration a rejeté ces demandes telles que formulées puisqu’elles sont fondées sur un malentendu regrettable et donc qu’il serait prématuré de le faire.

Le directeur général de l'AEFO, Pierre Léonard, y écrit que le groupe d’enseignants semble avoir confondu des données statistiques.

Le 70 % en question semble être issu d’une interprétation de l’énoncé de la présentation PowerPoint, selon lequel 70 % des répondantes et répondants du sondage sont nés au Canada , commente-t-il.

Rémi Sabourin répond aux questions d'un journaliste dans son bureau.

Rémi Sabourin, président de l’Association des enseignantes et des enseignants franco-ontariens.

Photo : Radio-Canada

M. Léonard précise toutefois qu’un seul commentaire désobligeant est un commentaire de trop et que l’AEFO planche à développer des solutions afin d’améliorer la diversité sous toutes ses formes dans les milieux de travail de ses membres.

L’AEFO vient d’ailleurs tout juste de créer un comité-conseil sur la diversité en milieu de travail.

La polémique est due à une fausse interprétation.

Benoît Hubert, consultant qui a réalisé le sondage

M. Hubert ajoute qu'il est très fier de son sondage.

Plus qu’une « interprétation »

Fausse interprétation ou pas, pour l'ancien doyen de la Faculté d'éducation de l’Université d’Ottawa Raymond Leblanc, le sondage est en soi problématique puisqu’il donne des généralisations fondées sur un taux de réponse très faible.

M. Leblanc a agi comme médiateur entre le regroupement d’enseignants et l’AEFO et est spécialisé dans les questions d'inclusion, de diversité et d'équité.

Il affirme que l'échantillonnage n'est pas représentatif et son interprétation, erronée. On ne peut pas affirmer que les enseignants de la majorité sont préoccupés par la compétence des enseignants issus de la diversité sur la base de ce sondage, dit-il. Il n’y a pas eu d’analyse détaillée du sondage, c’est resté sur des grandes lignes et sur des affirmations complètement fausses, puisque les enseignants ont les mêmes qualifications.

Selon lui, le manque de représentativité au sein du conseil d'administration de l’AEFO pourrait avoir contribué à cette polémique.

S’il y avait eu des représentants de la diversité au sein du CA, on n’aurait pas eu cette mésentente-là, parce qu’ils auraient reconnu que c’est outrancier de partager une perception qui ne reflète pas la conception générale des enseignants franco-ontariens.

Raymond Leblanc, ancien doyen de la Faculté d'éducation de l’Université d’Ottawa

Un enseignant de Kingston issu de la diversité qui a demandé à ne pas être nommé car il craint des répercussions professionnelles abonde dans le même sens : Le débat ne doit plus être sur ce qui a été dit à l’AGA, mais sur ce dont les enseignants de la diversité ont besoin. [...] Par exemple, le fait qu’il y a peu de noirs ou d’enseignants issus de la diversité au sein de la direction de l’AEFO.

Pour cet enseignant, l’AEFO n’a pas eu de mauvaises intentions, mais il remet en cause la décision de publier ces résultats et ainsi accorder une plateforme à des opinions discriminatoires. On a beaucoup d’enseignants de la diversité qui échouent à leurs évaluations sans aucune justification. C’est un problème réel, mais les gens ont peur d’en parler. Qu’est-ce que l’AEFO fait pour l’adresser?

La chercheuse à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa Phyllis Dalley souligne qu’il est d’ailleurs plus difficile pour les étudiants francophones d'origine africaine d’intégrer la profession, non pas à cause d’un manque de qualifications, mais en raison de malentendus au niveau culturel.

Je crois qu’il y a de la xénophobie, je crois qu’il y a du racisme, mais je ne crois pas que ce soit généralisé, dit-elle. [...] Ça serait bien qu'on puisse commencer à parler ouvertement de la question.

Une femme avec un manque noir et une chemise blanche.

Phyllis Dalley, directrice de l'Unité de recherche éducationnelle, « Une école pour tous », de la Faculté d'éducation de l'Université d'Ottawa.

Photo : Radio-Canada

Selon Mme Dalley, l’AEFO aurait dû présenter le sondage devant un comité composé d’enseignants d’origines diverses avant de le présenter devant un grand groupe. L’AEFO aurait dû dire : "on reconnaît le problème" et arriver avec des solutions, dit-elle.

Oui, l’AEFO a peut-être fait preuve d’une certaine maladresse. On a peut-être été un peu trop vites, reconnaît son président Rémi Sabourin.

J’ai fait part de mes excuses honnêtes, ce n’était pas notre intention de blesser qui que ce soit. Si on savait ce qu’on sait aujourd’hui, on s’y serait peut-être pris de façon différente.

Rémi Sabourin, président de l'AEFO

De son côté, Benoît Hubert défend sa présentation. Oui, c’est dommage que ce soit blessant, dit-il. Mais ça représente la réalité de ce que ressentent et ce que pensent certaines personnes. Ça aurait été irresponsable pour nous de cacher ça sous le tapis.

Recours

Le Groupe de suivi des enseignantes et enseignants de la diversité indique que ses membres considèrent toutes les voies de recours possible pour que justice soit faite, incluant celle de verser leurs cotisations syndicales à un organisme de charité.

Clément Yonta Ngouné juge d’ailleurs les excuses du syndicat insatisfaisantes. Ce sont des excuses pour les commentaires dérangeants, dit-il. Or, les excuses que nous demandons sont celles qui voudraient que l'AEFO accepte qu'elle a fait des erreurs en laissant présenter les résultats du sondage alors que le CA n'avait pas encore pris connaissance de son contenu et aussi de nous avoir insultés publiquement en nous taxant d'enseignants incompétents.

Toronto

Éducation