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chronique

Pierre Lapointe et l’Orchestre Métropolitain : tristesse, beauté et opulence sonore

Un chanteur est accompagné d'un orchestre complet sur scène.

Pierre Lapointe au deuxième soir de son spectacle avec l'Orchestre métropolitain à la Maison symphonique.

Photo : Courtoisie Francofolies/Benoit Rousseau

Philippe Rezzonico

CRITIQUE – Le tempo des cordes augmente, les bois et les cuivres soufflent plus fort, les ivoires s’emballent et les percussions résonnent : Je déteste ma vie, amorcée tout doucement, en mode piano-voix, se termine dans un crescendo jubilatoire. Le tonnerre d’applaudissements qui suit est proportionnel.

« C’est beau, hein? »

La question qui fuse est celle de Pierre Lapointe qui s’adresse aux centaines de spectateurs assis du parterre jusqu’au quatrième balcon de la Maison symphonique.

Beau? Splendide, magnifique… Insérez le qualificatif que vous désirez, vous ne pouvez pas vous tromper.

Douze ans après une première collaboration avec l’Orchestre métropolitain aux FrancoFolies de Montréal, Pierre Lapointe remet ça pour deux soirs aux Francos. Si l’intention est similaire – fusionner un répertoire chansonnier populaire avec un orchestre –, le contexte, lui, est très différent.

En 2007, la rencontre musicale avait eu lieu à l’extérieur, dans la rue Sainte-Catherine, sous un ciel couvert et dans des conditions d’écoute variables. Jeudi soir, le chanteur et les musiciens partageaient une salle à l’acoustique parfaite. Il y a 12 ans, Yannick Nézet-Séguin était à la barre de l’OM. Cette année, le chef est David Martin. Il y a plus d’une décennie, le partage avec l'orchestre devant des dizaines de milliers de festivaliers se voulait la consécration de Lapointe auprès du grand public après l’immense succès de l’album La forêt des mal-aimés.

Cette semaine, établi depuis belle lurette comme l’un des artistes québécois les plus originaux et audacieux du 21e siècle, Lapointe nous propose 11 relectures étoffées de l’album La science du cœur (2017), mais aussi des mises à jour orchestrées de chansons de Paris Tristesse (2014), du minidisque Les Callas (2013), de Punkt (2013), du mini-album Les vertiges d’en haut (2009) et de Sentiments humains (2009), en plus de deux classiques de la première heure.

Mine de rien – la présence de la totalité des chansons de La science du cœur peut masquer la réalité –, Lapointe revisite pas moins de 10 ans de ce qu’il convient désormais de nommer une œuvre plutôt qu’un répertoire. Et magnifiquement, en plus.

Mise en bouche sobre du chanteur et du pianiste Philip Chiu dans Qu’il est honteux d’être humain, où l’orchestre se fait discret. L’ensemble s’enhardit pour Les sentiments humains où les valses des cordes ressemblent à la palette émotive d’un cœur chamboulé.

Si l’enrobage est splendide pour Les lignes de la main, il atteint l’opulence sonore pour Le retour d’un amour. Les arrangements de David François Moreau ne sont rien de moins que sublimes et ils conviennent parfaitement au Pierre Lapointe d’aujourd’hui. Comprendre ici que rarement un chanteur n’aura été aussi bien servi par un orchestre totalement dédié à sa cause.

Même dans les « chansons joyeuses » de Lapointe que sont L’étrange route des amoureux et Mon prince charmant, il n’y a pas surenchère. L’OM n’est pas là pour faire boum, et Lapointe n’a plus besoin d’en mettre plein la gueule comme à ses débuts.

Doigté, expertise, expérience, maturité : toutes les parties concernées étaient en pleine maîtrise. L’orchestre peut être intense dans ses finales – comme pour Je déteste ma vie –, mais jamais il ne surcharge. Les cordes apportent une densité dramatique à Sais-tu vraiment qui tu es?, la harpe donne le ton à Tous les visages et la complémentarité de tous les musiciens transforme La science du cœur en monument musical.

Tant de tristesse enrobée par tant de beauté...

On le sait, Pierre Lapointe a des tas de chansons « tristes », voire « dépressives ». Jamais n’ont-elles été plus belles. Une lettre, composée avec Daniel Bélanger, était d’une beauté à faire pleurer. Certaines orchestrations, sobres et bien dosées, ont conféré une luminosité à des chansons qui devaient nous faire chavirer le cœur. En fait, nous avons chaviré malgré tout… Mais tant de tristesse enrobée par tant de beauté, c’est irrésistible.

Bien sûr, le Pierre Lapointe contemporain, dans son bel ensemble bleu, col roulé blanc et espadrilles assorties, a lui aussi revisité le jeune Pierre Lapointe, bavard et quelque peu baveux. Mais si peu... Et encore, en partie parce que Lapointe a servi l’introduction à La lettre une chanson trop tôt, qu’il a fait tomber son tabouret… Bref, sans ses petits faux pas plus marrants qu’autre chose, il y a à parier que le chanteur aurait été encore plus concentré, lui qui l’était déjà beaucoup.

Sauf au rappel, quand il s’est complètement gouré dans l’énumération de l’abécédaire de L’Alphabet. Son pianiste, qui l’a remis sur le droit chemin, ainsi que l’orchestre, qui a maintenu la cadence sans coup férir, ont sauvé le chanteur du naufrage.

Le tout s’est terminé avec le premier succès de Pierre Lapointe, qui était sur sa maquette d’origine : Pointant le Nord. Mais une Pointant le Nord avec des arrangements orchestraux dont l’esthétisme m’a rappelé l’ouverture (Au matin) de la première suite de Peer  Gynt, d’Edvard Grieg.

Ai-je rêvé? Sais pas. Mais c’était beau à ce point.

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