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Le Dr Maier refusait d'interrompre les traitements controversés à l'asile Oak Ridge

Un édifice en brique dans les années 1970

L'institut Oak Ridge de Penetanguishine dans les années 1970

Photo : Radio-Canada

Jean-Philippe Nadeau

L'un des deux psychiatres poursuivis au civil par d'anciens patients du défunt institut de Penetnaguishene a reconnu mercredi qu'il agissait presque toujours contre leur volonté, même s'ils le suppliaient de mettre fin à ses traitements controversés. Un juge ontarien a autorisé, il y a deux ans, une poursuite de 25 millions de dollars que 28 pensionnaires de l'asile avaient déposée, il y a près de 20 ans, contre la province et les Drs Gary Maier et Elliott Barker.

REMARQUE : Ce texte contient des informations qui pourraient troubler certains lecteurs.

Dans ce procès, les plaignants ont affirmé qu'ils avaient été torturés, drogués et humiliés au cours de leur internement à l'ancien asile Oak Ridge de 1965 à 1983. Le juge qui a autorisé leur recours avait comparé les traitements qu'ils y avaient reçus à des actes de torture.

Les traitements controversés concernaient notamment les médications à l'alcool, les injections de drogues comme le LSD, le recours à une capsule de détention et le programme MAP. Les psychopathes et les patients schizophrènes représentaient la majorité des criminels aliénés de l'institution durant cette période.

L'avocat des plaignants, Peter Jervis, contre-interroge à la barre des témoins le Dr Gary Maier, un psychiatre septuagénaire semi-retraité qui vit aujourd'hui à Madison au Wisconsin.

On voit le Dr Gary Maier quitter le tribunal avec ses trois avocats.

Le Dr Gary Maier, complètement à droite, avec ses avocats

Photo : Radio-Canada / Jean-Philippe Nadeau

D'entrée de jeu, le Dr Gary Maier reconnaît qu'il n'était pas encore membre de son ordre professionnel lorsqu'il a été embauché à Oak Ridge à titre de directeur clinicien de 1973 à 1978. À l'époque, le Dr Elliott Barker était le mentor du Dr Maier, qui avait fait sa résidence en psychiatrie à Penetanguishene.

Le psychiatre ajoute qu'il n'avait pas d'expérience pour injecter des drogues neuroleptiques comme le LSD ou le DTT à des patients atteints de troubles de la personnalité ou des psychopathes. Je connaissais seulement les effets du LSD sur des alcooliques, dit-il.

Le Dr Maier reconnaît aujourd'hui que le LSD pouvait provoquer de l'anxiété, de l'hystérie, du délire, des hallucinations, voire des pensées suicidaires.

Un trou dans un mur

Les parois de la « capsule » possédaient des trous dans lesquels étaient insérées des pailles pour permettre aux détenus de se nourrir en liquides seulement.

Photo : Radio-Canada

Il affirme qu'il ne connaissait pas non plus le recours contesté à la capsule dans laquelle cinq à six patients étaient enfermés nus durant une semaine pour les obliger à interagir. Ce traitement avait été élaboré par le Dr Barker, poursuit-il.

La défense des plaignants soutient qu'il n'existait aucune méthode du genre dans le monde. À ma connaissance, la capsule à Oak Ridge était la seule au Canada, dans le monde, je ne sais pas, insiste le psychiatre.

Me Jervis profite de l'instant pour indiquer à la cour que le Dr Barker avait étudié à Pékin les effets du lessivage des cerveaux chez les prisonniers en Chine. Le Dr Barker avait une théorie selon laquelle la maladie mentale résultait d'une incapacité à communiquer avec autrui, souligne le Dr Maier.

Photo d'archives d'un homme en habit cravate

Le Dr Gary Maier est l'un des deux anciens psychiatres de l'asile Oak Ridge poursuivis dans cette affaire. (Archives)

Photo : Radio-Canada

Le Dr Maier ajoute qu'il était en revanche au courant de l'existence du programme MAP, qui consistait à rassembler dans une pièce des patients qui avaient passé deux ou trois jours en confinement solitaire et à leur demander de ne pas bouger sous peine d'être renvoyés en isolement prolongé pour une nouvelle période.

Seuls les patients schizophrènes violents étaient envoyés en confinement solitaire, assure-t-il. La défense des plaignants soutient plutôt que n'importe quel pensionnaire pouvait être soumis au MAP, même pour un simple écart de conduite avec un enseignant de l'établissement.

Une médecine avant-gardiste

Le Dr Maier assure toutefois que ces traitements étaient novateurs compte tenu de l'avancée de la psychiatrie à l'époque et qu'il ne s'agissait en aucun cas de soins psychiatriques expérimentaux. Il ajoute que les traitements contre la schizophrénie étaient quasi inexistants et que les drogues antipsychotiques au début des années 1960 en étaient encore qu'à leur début.

Le psychiatre rejette par ailleurs les allégations selon lesquelles les pensionnaires étaient privés de sommeil. Les lumières restaient allumées dans la capsule ou les cellules de confinement solitaire pour que les gardiens puissent les surveiller en tout temps afin qu'il ne leur arrive rien de grave.

Le psychiatre ajoute qu'il n'a jamais entendu parler de cas d'agressions sexuelles dans la capsule entre des adultes et des mineurs. Le procès a démontré que deux adolescents de 14 et 17 ans y avaient été enfermés.

Des pieds dans une douche

Des pensionnaires d'Oak Ridge étaient déshabillés et confinés à plusieurs dans la « capsule » durant des jours.

Photo : Radio-Canada

Le Dr Maier se défend par ailleurs d'avoir tenté de s'opposer à la commission d'examen lorsqu'elle décidait de remettre en liberté des pensionnaires qui avaient refusé de se soumettre aux programmes thérapeutiques du Dr Barker à Oak Ridge. Le chemin de la liberté n'était accessible qu'à ceux qui participaient à ces programmes?, ironise Me Jervis.

La méthode Jones

Le Dr Maier reconnaît toutefois qu'il n'a pas suivi l'approche Maxwell Jones, un modèle thérapeutique conventionnel qui reposait sur quatre principes: le volontariat, le consentement, le retrait et la supervision.

Il était donc entendu que les patients se soumettaient volontairement aux différents programmes, qu'ils consentaient à prendre leurs médicaments, mais qu'ils avaient le choix de les interrompre sous la direction du personnel médical.

On voit R. D., l'un des plaignants, sortir du tribunal.

R. D., qui tient à garder l'anonymat, est l'un des nombreux plaignants dans cette poursuite civile.

Photo : Radio-Canada / Francis Ferland

Me Jervis cite le cas de l'un de ses clients, Eldon Hardy, dont il reprend le témoignage de l'époque alors qu'il est aux prises avec d'horribles douleurs : Je vous supplie Dr Maier d'interrompre vos traitements, qu'est-ce que vous essayez de prouver, me tuer?

Le Dr Maier reconnaît qu'il n'interrompait presque jamais les traitements lorsque les patients lui en faisaient la demande.

Oui, les soins étaient administrés sur une base volontaire, mais nous continuions à les prodiguer jusqu'au bout, parce que nous pensions qu'ils étaient bénéfiques et qu'ils donnaient de bons résultats.

Dr Maier, ancien psychiatre à Oak Ridge

Il précise que ces traitements étaient basés sur les recherches du Dr Elliott Barker, l'autre accusé dans ce procès. Nous ne cherchions pas à changer leur personnalité, mais à baisser plutôt leur défense psychologique pour mieux étudier leur personnalité et les soigner dans des thérapies de groupe.

Des experts avaient déclaré plus tôt à la barre du procès que les traitements au LSD avaient finalement été abandonnés parce qu'ils ne comportaient aucun mérite scientifique.

Fin des injections de LSD

Des expériences psychédéliques de grande envergure conduites en 1975 et en 1976 ont mis fin aux traitements au LSD à l'ancien asile de Penetanguishene.

Le Dr Maier sera éventuellement renvoyé en 1978 après avoir injecté de fortes doses de LSD à un premier groupe de 26 patients en 1975, puis à un second contingent de 12 pensionnaires l'année suivante.

L'objectif consistait à faire partager en groupe les émotions de ceux qui s'étaient prêtés à l'expérience afin qu'ils apprennent à se comprendre collectivement et à mieux se connaître eux-mêmes dans le cadre de leur thérapie.

On voit un long corridor dans l'une des ailes psychiatrique de l'Institut psychiatrique de Penetanguishine au début des années 1990

Une aile de l'Institut psychiatrique de Penetanguishine dans les années 1990.

Photo : Radio-Canada / archives

À la répétition de l'exercice, les gardiens de l'asile, exaspérés et inquiets pour leur sécurité, avaient empêché le personnel médical de pénétrer dans l'institution, parce que de nombreux patients se promenaient en transe et en liberté sur les étages. Des responsables du ministère avaient alors été dépêchés sur les lieux.

Les gardiens m'avaient interdit à moi et mon personnel l'entrée à l'établissement, si bien que la haute-direction de l'hôpital m'avait demandé de quitter Oak Ridge pour toujours, se souvient amèrement le psychiatre.

Le Dr Maier admet enfin que certains articles qu'il avait rédigés en 1979 pour des revues scientifiques américaines et canadiennes sur des traitements psychiatriques aux aliénés n'avaient pas été publiés, parce qu'ils soulevaient de sérieuses questions d'éthique médicale.

Aux États-Unis, la communauté scientifique entretenait à l'époque des préjugés contre l'utilisation de drogues de rue comme le LSD, alors je ne suis pas surpris que mes articles aient suscité la critique, mais cela ne signifie pas que nos traitements étaient controversés pour autant, conclut-il.

Toronto

Santé mentale