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Trafic de jeunes femmes : des victimes peinent à se loger

Une femme recroquevillée sur le sol dans une pièce.

Des victimes de traite de personnes peinent à obtenir des soins adéquats à Ottawa.

Photo : iStock

Florence Ngué-No

Elles ont enduré la peur, l'isolement, l'humiliation, la captivité, les sévices sexuels. De peine et de misère, elles s'en sont sorties. Sauf que certaines se retrouvent maintenant à nouveau en transit d'un bout à l'autre du pays et à risque, faute de logement à Ottawa.

La situation est si problématique que des victimes de traite de personnes sont envoyées jusque dans l'Ouest canadien pour être hébergées et recevoir des soins adéquats. Des associations d’aide aux victimes de traite de personnes et d’exploitation sexuelle à Ottawa dénoncent aujourd'hui un manque criant de logements pour les survivantes.

Le récit de Pénélope témoigne, selon elles, de l'urgence d'agir. Afin de protéger l’identité de la victime, qui estime sa sécurité toujours menacée, Radio-Canada lui a attribué un nom fictif.

Tout a commencé à Ottawa

D’une voix tremblante, recroquevillée sur sa chaise, la jeune femme frêle livre un récit de son calvaire, entrecoupé de longs silences.

Pénélope a grandi dans une famille dysfonctionnelle, où elle a été battue et agressée sexuellement. À 9 ans, elle a été placée dans une famille d’accueil où elle a subi d’autres violences. Elle raconte avoir fréquenté des dizaines de familles d’accueil et de foyers jusqu’à l'âge de 17 ans. Elle s’est ensuite retrouvée sans abri et en dépression, puis elle s’est mise à consommer de la drogue.

Pénélope raconte qu’elle avait à peine 20 ans quand elle a été battue, violée et droguée par un groupe d’hommes, dans une chambre d'hôtel l’an dernier. Elle explique que tout a commencé à Ottawa, où une personne en qui elle avait confiance l'a agressée sexuellement et emmenée, contre son gré, vers une grande ville canadienne.

Je lui ai demandé ce qui se passait. Il ne m’a pas répondu, raconte Pénélope. J’ai été agressée dans une chambre d'hôtel. Ils [les agresseurs] prévoyaient ensuite m'emmener ailleurs. Très vite, il a fallu que je trouve un moyen de m’enfuir.

Je vomissais constamment, mais ils voulaient me donner toujours plus de drogue. Je refusais, j’étais tellement mal.

*Pénélope
Sur un écran, on voit une personne qui témoigne de façon anonyme devant une caméra.

Depuis les agressions sexuelles de l’automne dernier, Pénélope n’a pas de logement à Ottawa.

Photo : Radio-Canada / Florence Ngué-No

Ils se sont mis en colère, parce que je ne voulais plus être high. Je me souviens m’être allongée dans la baignoire et avoir versé un seau de glaçons sur moi. Mon corps était tout engourdi, j’avais mal, j’avais très peur, explique-t-elle.

Pénélope a toutefois réussi à prendre la fuite.

Du couchsurfing, faute de logement

Depuis les agressions sexuelles de l’automne dernier, Pénélope vit dans la peur et elle n’a pas de logement à Ottawa.

En attendant, elle dort sur un canapé, chez des amis. J’ai trois jours pour trouver un endroit où dormir, avant de me retrouver à la rue, explique la jeune femme. C’est très difficile de trouver quelque chose. Je n’ai pas une bonne cote de crédit. Je n’ai pas non plus de référence.

Elle admet qu’avoir un endroit où dormir changerait complètement la situation. Avoir plus de logements permettrait de protéger beaucoup de personnes et de les aider à reprendre leur vie en main, parce que dans ces moments-là, on essaie de survivre et, parfois, tout ce dont on a besoin, c’est un peu d’espoir, confie-t-elle.

Quatre lits et un manque criant d’hébergement d’urgence à Ottawa

Il existe pourtant un lieu à Ottawa - gardé secret pour des raisons de sécurité - géré par l’organisme A New Day Youth and Adult Services. Cette maison accueille des victimes de traite de personnes et d’exploitation sexuelle âgées de 16 à 26 ans. Mais elle ne comprend que quatre lits et accueille des femmes de tout l’Ontario. Et surtout, il ne s’agit pas d’un hébergement d’urgence.

Ainsi, quatre femmes sont hébergées actuellement dans cette maison qui offre une gamme de services. Toutes sont en convalescence et apprennent à gérer leur traumatisme, accompagnées jour et nuit par des médecins, des travailleurs sociaux et des thérapeutes.

Certaines se fixent rapidement des objectifs, comme de retourner aux études, de travailler, d’obtenir leur permis de conduire. Elles peuvent rester dans cette maison durant 12 à 18 mois.

Une liste d’attente d’un an

Selon Jodi Mosley, membre du conseil d'administration de A New Day, le programme est financé par le ministère des Services d’aide à l’enfance et des Services sociaux et communautaires de l’Ontario, à hauteur de 1,5 million de dollars sur 3 ans. Le financement se termine en mars 2020 et il n’y a aucune garantie quant à son renouvellement, ce qui force le personnel à organiser des collectes de fonds. Tous redoutent une interruption des services. Au moins six personnes figurent actuellement sur une liste d’attente pour accéder au foyer.

Nous avons seulement quatre lits à offrir. Si nous pouvions offrir trois programmes comme celui-ci, ils seraient tous pleins au moment où je vous parle.

Jodi Mosley, membre du conseil d’administration, A New Day
Une femme en entrevue à la caméra à l'extérieur.

Jodi Mosley est administratrice de l'organisme New Day.

Photo : Radio-Canada

Jodi Mosley ajoute que si une victime appelait aujourd’hui, il faudrait probablement compter un an pour qu’elle puisse obtenir une place.

Aller chercher de l’aide dans l'Ouest

Trouver un logement pour les survivantes de traite de personnes et d’exploitation sexuelle est un véritable casse-tête, renchérissent plusieurs organismes d’aide aux victimes à Ottawa.

En Ontario, il y a un refuge à Toronto, mais c’est pas souvent qu’il y a de la place. Le plus souvent, on les envoie [dans l'Ouest canadien]. Au moins là, il y a accès à un hébergement, à des thérapeutes, explique la directrice de Services aux victimes d’Ottawa (SVO), Melissa Heimerl, qui dirige un organisme qui offre de l'aide financière aux victimes d’exploitation sexuelle pour qu’elles obtiennent de l’aide psychologique, de l’hébergement, des soins de santé, du transport ou de l’accompagnement en cour.

Depuis le début de l’année, le quart des victimes prises en charge par l’organisme ont été envoyées dans l'Ouest canadien, soit 5 sur 19 d’entre elles.

Quand on rencontre des jeunes filles, on leur dit qu’on va appeler plusieurs places pour essayer de leur trouver un endroit où rester. Souvent, ça prend beaucoup de temps et des fois on réussit. Mais beaucoup de refuges ne sont pas équipés pour recevoir cette population.

En situation d’urgence, cet organisme finance quelques nuits à l’hôtel pour leur venir en aide de façon temporaire. La Ville d’Ottawa offre aussi de l’hébergement temporaire dans des hôtels ou des motels grâce à des ententes.

Mme Heimerl souligne que les refuges pour femmes et les chambres d'hôtel ne sont pas des solutions idéales dans la mesure où les victimes de traite ont souvent des problèmes de dépendance ou de santé mentale et qu'elles ont donc besoin de soutien intensif spécialisé.

Un femme en entrevue à la caméra.

Melissa Heimerl, directrice du Service aux victimes d'Ottawa.

Photo : Radio-Canada

Il y a un tel niveau de risque avec cette population que ce n’est pas la meilleure solution de les envoyer à l'hôtel, puis des fois c’est dur pour elles de ré-entrer dans un hôtel où il y a pu y avoir de l’abus, ajoute Melissa Heimerl.

« Il y a des filles qui tombent entre les mailles du filet »

Cynthia Bland dirige Voice Found, un organisme qui apporte, notamment, du soutien psychologique aux victimes et qui les oriente vers les services adaptés à leurs besoins. Voice Found a été fondé à Ottawa il y a une dizaine d’années par des survivantes d’exploitation sexuelle. Mme Bland aussi s’inquiète du manque de logements, plus spécifiquement pour les victimes mineures.

Une femme en entrevue devant une toile.

Cynthia Bland est à la tête de l'organisme Voices Found d'Ottawa.

Photo : Radio-Canada

L’âge moyen des jeunes qui deviennent victimes d’exploitation sexuelle ou de traite de personnes, c’est 13 ans. Nous devons trouver des moyens d'aider ces jeunes victimes à s’en sortir, ajoute-t-elle.

Certaines jeunes filles sont victimes de traite au sein même de leur famille. Il arrive qu’elles tombent entre les mailles du filet, s’inquiète Mme Bland.

Parfois, on les perd de vue, parce qu’elles retournent vers leur agresseur, qui peut leur offrir quelque chose à manger et un toit. C’est pour ça que le logement est si important.

Cynthia Bland, Voice Found

A New Day, Services aux victimes d’Ottawa et Voice Found sont tous aux prises avec des difficultés financières. Le personnel doit gérer du financement par projet et certains organismes doivent aussi organiser des collectes de fonds par crainte que le service soit interrompu ou limité.

Un nouveau groupe de travail mis sur pied

Sécurité publique Canada et le ministère des Services à l’enfance et des Services sociaux et communautaires de l’Ontario ont décliné nos demandes d’entrevues.

Lors d’une conférence de presse pour annoncer du financement à l’organisme d’Ottawa Voice Found, le gouvernement de l’Ontario a reconnu mi-juin que la situation de la traite de personnes dans la province correspondait à une crise.

Dans un courriel, Derek Rowland, attaché de presse de la ministre Lisa MacLeod, précise que la ministre des Services à l’enfance et des Services sociaux et communautaires de l’Ontario ainsi que la ministre fédérale des Femmes et de l’Égalité des genres vont coprésider un nouveau groupe de travail sur la traite de personnes qui doit favoriser la collaboration avec les gouvernements provinciaux, territoriaux et fédéral ainsi que des dirigeants des Premières Nations.

En décembre 2017, les gouvernements du Canada et de l’Ontario avaient annoncé un investissement de plus de 7 millions de dollars pour de nouveaux logements transitoires et de l’aide au loyer pour soutenir les victimes de traite de personnes en Ontario.

Par courriel, Sécurité publique Canada mentionne que 14,5 millions sur 5 ans ont été investis l’an dernier pour mettre sur pied une ligne téléphonique d’urgence bilingue 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, afin d’aider les survivants de la traite de personnes partout au pays. Mais il est impossible d’obtenir un aperçu précis des projets et des montants investis pour aider ces victimes à trouver un logement adéquat à Ottawa.

Dans une version précédente de ce texte, nous précisions la province où les femmes étaient hébergées. Radio-Canada a décidé de retirer cette information pour des raisons de sécurité.

Ottawa-Gatineau

Traite de personnes